Le droit naturel – fondement de la justice et de la paix

par Urs Knoblauch, journaliste dans le domaine culturel, Fruthwilen TG

A la demande de la société «Johannes-Messner-Gesellschaft», la Haute Ecole de philosophie et de théologie Benoît XVI d’Heiligenkreuz en Autriche, a publié en 2015 un recueil intitulé «Das Naturrecht – Quellen und Bedeutung für die Gegenwart» [Le droit naturel – sources et importance pour le présent] rédigé par Herbert Pribyl et Christian Machek. Voici une publication remarquable dont la thématique est de grande actualité, si l’on considère la relativisation et la violation du droit ayant lieu dans les divers domaines sociétaux. Les contributions mettent en lumière le fait que le droit naturel demeure une base déterminante pour la culture du droit en général et pour un vivre-ensemble pacifique et équitable de toute la famille humaine. Il représente le fondement de la Déclaration universelle des droits de l’homme des Nations Unies de 1948 et du Droit international en général.

Les positions claires des auteurs concernant les bases de la tradition culturelle chrétienne-humaniste sont d’une grande pertinence – sans opportunisme face à l’esprit du temps imprégné de l’arbitraire postmoderne, de la déconstruction et de l’économisme. Le droit naturel a une place centrale dans la doctrine sociale catholique et mérite à nouveau davantage d’attention. Dans son introduction, le cardinal Schönborn écrit: «Depuis de nombreux siècles, le droit naturel fait partie du patrimoine culturel de l’Europe […] Pape Benoît XVI, dans son discours au Bundestag allemand (22 septembre 2011) a défendu la tradition catholique du droit naturel face au positivisme juridique fortement répandu de nous jours.» (p. 11) Dans leur introduction, les éditeurs soulignent également que le droit naturel se trouve dans la «nature de l’être humain. Saint Paul, dans sa lettre aux Romains 2, 14–16, affirmait: le droit naturel «pour tous, le droit naturel est inscrit dans le cœur de chacun». (p. 13)
Les contributions réunies dans ce recueil sont issues, en grande partie, de conférences tenues lors du Symposium Johannes Messner à l’abbaye Schottenstift au centre de Vienne en 2013. «Ce qui est ‹juste de par la nature› correspond à l’idée de la justice», avait défini le célèbre prêtre catholique, professeur en droit naturel et spécialiste de la sociologie et de l’éthique Johannes Messner (1891–1984). «Car ‹le droit naturel est exploration et la justification de l’essence et du critère du droit et de la justice». […] Selon les revendications catholiques, la raison humaine est capable de reconnaître les principes du droit naturel». (p. 13)
Pour une meilleure compréhension et en guise d’introduction, nous allons brièvement présenter la «Johannes-Messner-Gesellschaft», ainsi que l’œuvre de Johannes Messner et de Rudolf Weiler.

L’importance de Johannes Messner et de Rudolf Weiler pour le droit naturel et la doctrine sociale catholique

En 1935, le professeur universitaire Johannes Messner fut nommé à la «chaire d’éthique et des sciences sociales catholiques» de la faculté de théologie catholique de Vienne. En 1934, il publia son volumineux ouvrage initial intitulé «La question sociale». En 1938, après l’Anschluss de l’Autriche au Reich, Messner fut aussitôt destitué de sa chaire et dut fuir en Angleterre en passant par la Suisse pour éviter son arrestation. En Angleterre, il poursuivit ses recherches jusqu’en 1949. Plus tard, il retourna à Vienne pour y rédiger son ouvrage principal de 1300 pages intitulé «Le droit naturel», édité d’abord en langue anglaise (1949), puis en langue allemande (1950). Sa publication suivante «L’éthique de la culture» parut en 1954. Dès 1949 et jusqu’en 1966, Messner put reprendre ses activités dans le cadre de sa chaire à l’Université de Vienne. Outre ses cours, des conférences et son activité pastorale, ses nombreux écrits furent largement diffusés et traduits en diverses langues. Le 16 février 2016, à l’occasion du 125e anniversaire de Johannes Messner, on a célébré une messe solennelle à sa mémoire dans la cathédrale Saint-Etienne de Vienne.
Rudolf Weiler fut dès 1966 le successeur de Johannes Messner à la faculté de théologie catholique de l’Université de Vienne. Outre l’obtention de son diplôme de doctorat en théologie en 1954, il étudia également les sciences politiques et obtint également son diplôme en 1961. Après son mandat de chargé de cours jusqu’en 1964, il obtint son habilitation en travaillant sur «La co­opération économique dans la société pluraliste», auprès de Johannes Messner. La même année, Rudolf Weiler fonda «l’Institut pour l’éthique et les sciences sociales» en continuation de l’Ecole de Vienne de la doctrine sociale chrétienne.
Outre son enseignement fructueux et son activité pastorale, il publia de nombreux écrits sur la doctrine sociale catholique, sur des thèmes d’éthique sociale et sur le droit naturel. Dans les années 70, il intégra dans l’institut l’association «Centre universitaire pour la recherche sur la paix», éditeur de la «Revue de la recherche sur la paix». Rudolf Weiler apprit le russe afin de mener le dialogue important et constructif avec l’Est. Son vaste ouvrage intitulé «Défi du droit naturel – contributions au renouveau et à l’appli­cation du droit naturel dans l’éthique» (1996) contient d’importantes contributions concernant la question du droit naturel, de la doctrine sociale catholique, de l’éthique individuelle et sociale, de l’éthique internationale et l’éthique en économie. En 1991, Rudolf Weiler fonda, avec d’autres disciples de Messner, la «Johannes-Messner-Gesellschaft». En 1996, l’année de «La journée mondiale de la paix», initiée par le pape, Rudolf Weiler prit sa retraite.
Suite à un développement honteux et symptomatique de notre époque, l’«Ecole de Vienne pour l’éthique du droit naturel» subit un changement de nom et de réalignement, aboutissant à la fin de ses activités bénéfiques. Le motif invoqué était que nous vivions «dans une époque positiviste regardant tout modèle d’éthique universelle avec un scepticisme de principe», et qu’on devait transformer «le droit naturel classique et traditionnel en un développement moderne et progressiste de l’éthique, en réalisant un ‹changement de paradigme›, pour être compris.» (Rudolf Weiler, Chemins vers le vignoble du Seigneur, Graz 2013, p. 28s.) Aujourd’hui, il est de plus en plus évident de constater où mène cette attitude «progressiste» et opportuniste, à savoir la déconstruction des positions éthiques et valides dans le domaine des sciences humaines, ainsi que l’instauration de la «dictature du relativisme» (Benoît XVI). C’est une bénédiction que Rudolf Weiler puisse aujourd’hui encore, avec son âge avancé, enseigner – en tant que professeur détaché à St. Pölten et à la «Haute Ecole de philosophie et théologie» florissante ainsi qu’à l’abbaye de Heiligenkreuz – plus de 200 étudiants en théologie et de religieux. Cette splendide abbaye cistercienne, vieille de 900 ans, est située dans le Wienerwald et a été désignée par Benoît XVI, lors de sa visite en 2007, d’«oasis spirituelle et de lieu de ressourcement».
L’importance de la conception person­naliste de l’homme, basée sur le droit naturel, pour le vivre-ensemble pacifique
Le droit naturel part de l’idée d’une nature humaine innée. L’être humain est de par sa nature un être raisonnable et possède la dignité humaine dès sa naissance. La nature individuelle et sociale de l’homme comprend le principe de l’aide mutuelle, la capacité de se lier à autrui et de ressentir de l’empathie pour ses semblables. L’homme est un être avec des émotions et des sentiments, il a la capacité intellectuelle pour la transcendance. De même, le droit naturel comprend le principe de la loyauté et de la bonne foi, fondamental et déterminant pour le vivre-ensemble.
Ces constantes anthropologiques fondamentales ne dépendent ni de l’époque, ni du lieu, ni de la culture. Elles sont valables indépendamment de la croyance de l’être humain. En tant que droit supérieur le droit naturel (lex naturalis) est valable indépendamment de toute législation étatique et de tout droit fixé par l’homme au cours des temps. Le droit positif, par contre se base, outre sur les fondements du droit naturel, également sur d’autres sources tel, par exemple, le droit romain. Il est toujours créé par l’homme et donc dépendant de l’époque, des habitudes, de l’histoire et des rapports de force politiques.
Dans la philosophie classique de l’antiquité, on trouve déjà la notion du droit naturel, par exemple chez Aristote et Cicéron. C’est l’attitude morale de l’homme dans la communauté, en lien avec les lois de la nature. Dans de nombreuses traditions mentionnées dans la littérature et l’histoire culturelle, nous trouvons de magnifiques exemples de cette éthique du droit naturel et de l’orientation pour la vie en communauté. Dans l’antiquité grecque, au 5e siècle avant notre ère, Antigone se réfère à sa conscience et à la «loi éternelle non-écrite des dieux». Elle veut enterrer son frère Polynice selon les rites funéraires en transgressant l’interdiction du roi Créon. Elle agit donc selon sa conscience, selon son orientation éthique intérieure et selon la loi non-écrite éternelle du droit naturel.
Ce sont les Scolastiques et notamment Saint Thomas d’Aquin qui virent le droit naturel comme faisant partie de la nature humaine et comme un droit divin et éternel permettant à l’homme d’agir selon l’ordre de vie naturel. Divers courants philosophiques, telle l’«Ecole de Salamanque», ont relié le patrimoine culturel chrétien avec le droit naturel moderne (l’Ecole espagnole du droit naturel, Grotius, Spinoza, Pufendorf, Thomasius et autres). Le droit naturel devint la base des droits de l’homme modernes et du droit international. Il fut également une pierre angulaire pour le développement de la démocratie. A plusieurs reprises dans ses recherches, l’historien suisse René Roca, a mis l’accent sur l’importance du droit naturel et du catholicisme pour le développement de la démocratie directe en Suisse.
La Déclaration universelle des droits de l’homme de l’ONU de 1948 réserve une place centrale à la mémoire du droit naturel classique. Cela est illustré dans l’article premier: «Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.»
Les sciences humaines personnalistes modernes et notamment la psychologie ont confirmé ces principes fondamentaux anthropologiques du droit et du Bonum commune. Dans la psychologie individuelle d’Alfred Adler (1870–1937), l’orientation sociale est au centre de la compréhension et du développement de la personnalité. Il en résulte que les institutions sociales et étatiques, et notamment les écoles, doivent renforcer et former la nature humaine et la dignité de l’homme.
Nous sommes tous porteur de cette responsabilité. Benoît XVI a mis cela en évidence dans son discours devant le Bundestag allemand (22 septembre 2011): «Là, où la domination exclusive de la raison positiviste est en vigueur – et cela est très souvent le cas dans notre conscience publique –, les sources classiques des connaissances de l’ethos et du droit son mises hors jeu. C’est une situation dramatique qui nous touche tous, au sujet duquel un débat public est nécessaire et urgent. Le but de ce discours est justement de vous inviter à le faire.»    •

Le droit naturel est un droit de toute l’humanité

«Le droit naturel fait partie des sujets les plus importants des philosophies et théologies modernes. Les droits universels de l’homme se fondent également sur le droit naturel. Car si les droits humains sont les droits de tous les êtres humains, alors ceux-ci sont fondés sur le droit naturel qui est lui-même le fondement de tout droit positif.»
«Le droit naturel peut être défini comme ‹la connaissance par l’homme du droit et de la justice comme exigence d’une véritable humanité et, en même temps, la connaissance de la dignité humaine comme devoir absolu.› Le droit naturel est ce qui est accessible à la raison de tous les hommes. Cette loi est inscrite dans le cœur des êtres humains […]. En d’autres termes et en poursuivant, le droit naturel découle du droit de tout personne de vivre une vie humaine et digne. Ce qu’est la dignité humaine (humanité) échappe donc à l’arbitraire individuel ou collectif. La vie digne et humaine est toujours orientée sur les valeurs fondamentales ainsi que les normes et les droits moraux essentiels.»
L’homme reconnaît le droit naturel de par son expérience en rapport avec la conscience du droit. La famille est de grande importance pour cette transmission. C’est là que l’enfant vit ses premiers contacts avec le droit, ses premiers devoirs et ses premiers droits. Sa propre nature avec la connaissance de ces droits et de ses impulsions ou ses penchants définissant sa vie, informe l’homme et l’oblige à vivre de cette manière. Ce droit naturel en tant que droit de l’humanité ou les droits de l’homme, peut être perçu par toute personne, même sans reconnaissance explicite de Dieu. Le droit naturel est cette loi du comportement humain qui, à l’aide de la raison, indépendamment de toute révélation chrétienne positive est accessible à toute personne.»

Herbert Pribyl: Das Naturrecht als Quelle der katholischen Soziallehre heute; in: Pribyl, Herbert et Machek, Christian. Das Naturrecht. Quellen und Bedeutung für die Gegenwart, Heiligenkreuz 2015, pp. 18, 20s. et 23

Aspirer à un ordre économique générant de la vie

La question anthropologique concernant la nature de l’être humain est primordiale dans l’étude des réflexions économiques puisque c’est l’être humain qui est le principal acteur dans le domaine de l’économie. Toutes les réflexions relatives au droit naturel concernant les activités économiques présupposent donc l’existence d’une nature humaine immuable. […]
En vertu de son libre arbitre, l’homme est […] le seul être pouvant décider de son comportement face à sa nature. La liberté humaine est cependant toujours liée à la vérité, c’est pourquoi, il faut parler de la définition du sens de la liberté. […] Dans une optique étroite de l’économie, il est évident que l’augmentation permanente de l’offre de marchandises ne saurait être l’objectif ultime de l’existence humaine […].»
«Toute activité économique servant ce but et adoptant entièrement la prédisposition de l’homme à développer pleinement ses aptitudes jusqu’en un modèle de vertu est indispensable pour l’épanouissement naturel de la vie. La consolidation institutionnelle et le soutien de ces conditions-cadres, étant l’expression d’une société aspirant à ce modèle de vertu, peut être appelé un ordre économique générant de la vie. Cela se manifeste entre autres par le fait que la structure économique s’adapte aux besoins des familles qui sont, en premier lieu, responsables de la transmission du don de la vie et non l’inverse. Un système économique qui ne se préoccupe pas d’empêcher la mort physique, culturelle ou spirituelle d’une personne – dans lequel ne domine donc plus la justice extérieure et intérieure (psychique), où les valeurs suprêmes de l’intégrité physique et du salut éternel sont secondaire face à l’augmentation de l’efficacité et de la richesse – est un système qui tue. En d’autres termes: tout système, théorie ou pratique économiques ignorant la nature holistique de l’homme, ayant un a priori idéologique ou niant l’existence-même d’une nature immuable amènent, tôt ou tard, la mort matérielle ou psychique.»

Hochreiter, Gregor. Zur naturrechtlichen Stellung der Wirtschaft: Dienerin einer ganzheitlichen Entfaltung des Menschen,
in: ibid., pp. 194s. et 202s.

Instance d’appel contre les lois injustes et partiales émanant d’autorités humaines

«L’être humain ne peut poursuivre un but que dans la mesure, où il a acquis l’expérience que cet objectif correspond à quelque chose de bon et de précieux, dont la réalisation lui apporte joie et satisfaction. Cette joie profonde donne à l’homme un sens à son existence et lui permet de reconnaître les vraies valeurs; c’est à la fois un élan et une aspiration à les réaliser. La reconnaissance est une base nécessaire aux valeurs, car sans elle, il ne pourrait y avoir aspiration et compréhension de celles-ci.»
«La doctrine du droit naturel est d’une importance fondamentale à un double titre. Premièrement, le droit naturel est la base d’un ordre moral à caractère universel, parce qu’il repose sur une réalité commune à tous les êtres humains: leur humanité et leur situation existentielle. Deuxièmement, il est l’unique garantie suffisante face à l’exercice arbitraire du pouvoir politique et législatif. Le droit naturel est la dernière instance d’appel contre des lois injustes et partiales dictées par des autorités humaines.»

Peschke, Karl Heinz, Das letzte Ziel als orientierende Norm für das Naturrecht, in: ibid. p. 81 et 72

«Le fondement du vivre-ensemble dans l’Etat, c’est la justice»

«La quête des convictions morales, n’est pas une affaire incombant uniquement aux hommes politiques, mais également à tout citoyen. Cela demande du courage de défendre, basé sur la justice, des valeurs morales en politique. Le fondement du vivre-ensemble dans l’Etat, c’est la justice, c’est un ordre juste. Un tel ordre n’est pas réalisable sans considérer le respect des valeurs morales. Selon Ratzinger, on peut actuellement constater deux positions fondamentales. D’un coté, il y a la position radicalement relativiste entendant éliminer la notion du bien – et d’autant plus la notion du vrai – de la politique. Le terme de ‹droit naturel› est rejeté – car suspecté de relever de la métaphysique – pour ne garder que le relativisme. […] Le droit ne peut être compris que de manière purement politique, c’est-à-dire que le droit, c’est ce qui est fixé comme droit par les organes compétents. […]
Cette conception est en opposition à la seconde thèse postulant que la vérité n’est pas un produit de la politique, de la majorité, mais qu’elle la précède et l’éclaire. La politique est juste et favorise la liberté quand elle sert un ensemble de valeurs et de droits se manifestant par la raison. […] Cette connaissance – appelée droit naturel – est le fondement de l’Etat de droit libéral. On ne peut pas répondre aux questions normatives par des décisions majoritaires, elles demandent une base sur laquelle elles peuvent trouver une réponse – la base du droit naturel.»

Hölscher, Maria Raphaela. Das Naturrecht bei Joseph Ratzinger/Benedikt XVI,
in: ibid., p. 113s.

La reconnaissance du droit naturel est une question vitale pour les êtres humains

«La conséquence de tout cela montre clairement que la véritable reconnaissance du droit naturel, et donc des droits de l’homme, est une question vitale dans une société humaine et digne. Nous n’avons pas besoin d’aller à la recherche du droit naturel. Son existence et sa visibilité sont attestées depuis plus de deux millénaires».

Waldstein, Wolfgang. Zur Frage des Naturrechts, in: ibid., p. 138