Ecouter le messager... ou l’éliminer?

Au sujet du livre «Sous nos yeux: du 11-Septembre à Donald Trump»1 de Thierry Meyssan

par Arno Mansouri, directeur des Editions Demi-Lune, France

Thierry Meyssan* est un auteur rare: 10 ans se sont écoulés depuis son précédent ouvrage, 15 depuis la parution des deux livres qui ont établi sa notoriété internationale et que j’ai réédités,2 car il m’était insupportable qu’ils demeurent «indisponibles» à nos compatriotes. Comme vous allez vous en rendre compte, Meyssan n’écrit pas, comme tant d’autres, pour ne rien dire ou (ce qui revient au même) pour perpétuer l’illusion dans laquelle nous sommes plongés.
Sa réflexion nous confronte au réel, ce qui est certainement pénible mais nécessaire, voire salutaire. Ses analyses nous libèrent non seulement du carcan de la propagande quotidienne, mais surtout de nos confortables certitudes.
Il est le messager, porteur de très mauvaises nouvelles: les «démocraties» occidentales, (ce que la presse appelle par abus de langage «la communauté internationale» alors qu’ensemble elles pèsent moins de 8% de la population mondiale), c’est-à-dire les Etats-Unis, le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne génèrent et entretiennent le chaos dans le monde arabe. Sous couvert de nobles objectifs (exporter la démocratie, venir en aide aux peuples opprimés, mener la guerre contre le terrorisme), elles ont déstabilisé, envahi, détruit l’Afghanistan, l’Irak, la Libye, la Syrie, le Yémen, la Somalie, pour ne parler que des pays musulmans. Elles sont les véritables responsables de centaines de milliers de morts, et de millions de blessés, de déplacés, et de migrants parmi les populations civiles de ces pays. Elles ont créé, en les finançant, en les armant, voire en les formant, les terroristes qui parfois frappent sur notre territoire. Barbares ici, rebelles «modérés» en Libye et en Syrie, ce sont les mêmes individus agissant au nom de la même idéologie qui trouve ses origines chez nos «amis» saoudiens et qataris.
Ces vérités, à proprement parler effroyables, relèvent bien évidemment de l’indicible: elles ne peuvent tout simplement pas être énoncées dans les médias, et quiconque ose le faire est immédiatement stigmatisé du sceau infamant de «conspirationniste», accusé d’être «l’ami des mollahs et des pires-dictateurs-sur-la-planète», ou de se livrer à du «révisionnisme en temps réel». Rien de bien nouveau: c’est la base de la propagande de guerre que d’accuser le pacifiste de traîtrise. Pourtant, depuis les attentats du 7 janvier [2015, Charly Hebdo, Paris] et du 13 novembre [2015, Bataclan et Stade de France, Paris], le curseur a commencé à bouger très légèrement: il arrive parfois que soient invités à s’exprimer de vrais spécialistes du terrorisme ou de la région, qui tiennent des propos en totale dissonance avec le consensus médiatique général, et fort semblables aux analyses de l’auteur de ce livre.
Pour Thierry Meyssan, seul compte le droit international, tel que clairement énoncé dans la Charte des Nations Unies. Un droit bafoué par les pays occidentaux, et parfaitement ignoré aussi bien par les responsables politiques que par la sphère médiatique française (les «éditocrates»). Que de chemin si rapidement parcouru vers le pire depuis le discours de paix prononcé par Dominique de Villepin au Conseil de sécurité de l’ONU en 2003! Comment nos dirigeants, de droite comme de gauche, sont-ils tous quasiment devenus, en moins de 10 ans, plus impérialistes que l’Empire, plus néoconservateurs que les Etats-Uniens? Comment peut-on accepter que le chef de la diplomatie (sic) française appelle publiquement au meurtre d’un chef d’Etat?3 Cette déclaration faite, rappelons-le, moins de 10 mois après le lynchage de Mouammar Kadhafi, aurait dû pousser tous nos députés à exiger la démission de l’irresponsable politicien; elle n’a pas soulevé l’esquisse d’un débat en France.

De la «théorie du complot» à l’ère de la post-vérité

Ce livre paraît au moment même où le «journal de révérence» à l’Empire met en place le Decodex, sorte d’Index Librorum Prohibitorum des temps numériques (un retour en arrière de près de 500 ans présenté comme un outil progressiste destiné à aider les internautes «à vérifier les sources»). Incapables de prévoir puis d’expliquer les raisons véritables du Brexit ou de l’élection de Donald Trump, les médias consacrent d’innombrables articles à la «post-vérité», un concept excessivement fumeux selon lequel, les électeurs ont été trompés par les mensonges (les «faits alternatifs») présentés au choix par les populistes anglais, états-uniens, voire les services russes du méchant Poutine. Comme si les mensonges, les distorsions, les instrumentalisations étaient l’apanage d’un seul camp: on se situe ici bien au-delà du ridicule.
Il n’est pas anecdotique que l’article que Wikipedia – l’encyclopédie de la bien-pensance – consacré à la post-vérité débute par la mention des «théories du complot» au sujet du 11-Septembre. Comme cela est révélateur! De fait, plutôt que de s’interroger sur la pertinence des arguments de ceux qui doutent de la version officielle de ces attentats, il semble préférable de les accuser de tous les maux. Ainsi donc les voilà désignés les hérétiques, les véritables responsables du confusionnisme affectant les électeurs égarés qui votent si mal!

Un monde toujours plus «orwellien»

Le tour de passe-passe le plus intrigant est sans doute la manière dont Al-Qaïda est passé du statut d’épouvantail absolu, de «nébuleuse terroriste» accusée pendant 10 ans de vouloir détruire le mode de vie occidental, à celui d’allié objectif de ce même Occident dans ses guerres en Libye et en Syrie. En effet, bien que cela n’ait jamais été reconnu officiellement, il est de notoriété publique que les «révolutionnaires» libyens tout comme les combattants du front Al-Nosra sont membres de cette organisation terroriste ou lui ont prêté allégeance. Pour faire accepter ce spectaculaire et improbable «nouveau revirement», (car dans les années 1980, les Talibans afghans et ceux qui deviendraient plus tard Al-Qaïda étaient reçus par le Président Ronald Reagan qui les célébraient comme d’authentiques «Freedom Fighters» combattant l’Axe du Mal d’alors, l’Union soviétique), il aura suffi de se débarrasser du «fantôme» Ben Laden tout en créant un nouveau croquemitaine: l’«Etat islamique». Comme dans «1984» d’Orwell, l’Histoire est perpétuellement réécrite pour coller aux besoins de la propagande du jour.

Propagande de guerre et mensonges médiatiques

Il est essentiel de souligner que la propagande, s’auto nourrissant d’elle-même en boucle, nécessite sans cesse de nouveaux mensonges pour conserver son impulsion du moment. Il s’agit d’un travail de sape de la raison. En effet, c’est l’accumulation autant que la répétition ad nauseam qui crée sa force de rouleau compresseur de la pensée critique: elle ne peut s’arrêter sous peine de s’effondrer tant sont saillants les éléments de preuve qui en démontrent la vacuité. Bien en peine de prouver la moindre de leurs accusations, les propagandistes sont contraints de surenchérir afin que les mensonges les plus anciens ou patents soient oubliés.
Mais il m’apparaît important de souligner que les journalistes dans leur ensemble, tout comme les politiques, ne mentent pas sciemment; ils ne se lèvent pas le matin en se demandant quelles fables ils vont promouvoir pour diaboliser encore un peu plus le «régime de Bachar». Comme le montre Meyssan, la réalité est autrement plus complexe; il s’agit d’un cas absolument fascinant d’auto-intoxication des politiques par les médias (et inversement) basée pour une large part sur l’aveuglement, le manque de discernement, de véritable compréhension des réalités comme des enjeux, et de cupidité de la part des premiers, et sur la paresse intellectuelle, la naïveté, la bêtise, ou la soumission des seconds. Si vous vous rendiez au sein de la rédaction d’un journal (télévision, radio ou presse écrite) ou interrogiez individuellement un journaliste, chacun de vos interlocuteurs conviendrait aisément avec vous que «la vérité est la première victime de la guerre», ou qu’il n’y a pas d’exemple de guerres d’où la propagande ait été absente. Ce sont là des évidences absolues et universelles, pour tout dire banales. Et cependant, pour ce qui touche à la politique internationale, la plupart des médias ne font que rapporter la parole de leur gouvernement, sans la mettre, le moins du monde, en question. C’est ainsi que presque chaque jour tout au long des deux premières années de la «crise» syrienne, on n’a pas cessé de nous marteler que la chute du régime syrien était résolument... imminente. Dans le langage usuel, cela s’appelle prendre ses désirs pour la réalité, mais l’auto-persuasion n’a aucun effet en géopolitique internationale. Les preuves que «Bachar» a utilisé des armes chimiques? Inutile de les chercher et encore moins de les présenter puisque le Président Hollande et son ministre Fabius ont affirmé les détenir! Dans ce cas de figure précis, un tel bobard peut faire illusion au sein d’une classe médiatique française décervelée et amnésique, mais les responsables politiques britanniques et états-uniens (Cameron et Obama en tête) savaient pertinemment que leur opinion publique respective ne serait pas dupe une nouvelle fois de la rhétorique éventée des «armes de destruction massives utilisées par un tyran au Moyen-Orient».
Bien que cela ne constitue qu’un des aspects périphériques du livre de Meyssan et non son objet même, la manière dont il décrit la genèse de la propagande à partir de cas précis est très éclairante. Toutefois, un livre qui s’attacherait à expliciter la manière dont, elle a été créée de toutes pièces par un nombre relativement restreint d’officines et la façon dont elle s’immisce dans le débat public et notre inconscient collectif reste à écrire, et s’avérerait un travail d’une importance considérable.
Je souhaite terminer en soulignant le très grand courage de Thierry Meyssan, qui a choisi de livrer son combat contre l’impérialisme et pour le droit international, non pas depuis le confort d’un luxueux appartement parisien, mais en se rendant physiquement sur les théâtres de guerre que sont la Libye et la Syrie, et en témoignant de la situation au péril de sa vie. On a d’ailleurs craint le pire pendant plusieurs jours après la chute de Tripoli, en août 2011, avant d’apprendre avec soulagement qu’il avait été exfiltré sain et sauf. Il est l’un des rares, sinon le seul Français à vivre sur place en Syrie, depuis 6 ans, et en cela son témoignage revêt une valeur et une signification particulièrement précieuses. Lisons-le.    •

*    Thierry Meyssan, né en 1957, est un écrivain français et géopoliticien international. Il est président-fondateur du Réseau Voltaire (www.voltairenet.org) et réside depuis plusieurs années en Syrie. En 2002, il choque le monde par sa mise en question de la version officielle des attentats de New York du 11 septembre 2001. Cette publication est devenue un bestseller et a été traduit en 28 langues. Depuis, les médias mainstream aiment le diffamer comme modèle-type d’un «conspirationniste». Ses analyses géopolitiques sur les dessous des guerres en Afrique du Nord et au Proche- et Moyen-Orient ont été publiées dans de nombreux articles et dans son dernier livre.

1    Meyssan, Thierry. Sous nos yeux: du 11-Septembre à Donald Trump. Editions Demi-Lune 2017. ISBN 978-2-91711-231-1
2    Il s’agit de L’Effroyable Imposture suivi de Le Pentagate, parus aux Editions Demi-Lune, Collection Résistances, 2007
3    Laurent Fabius, ministre non pas de la Guerre, mais bien des Affaires étrangères, déclarait le 17 août 2012 au sujet du Président syrien: «Le régime syrien doit être abattu et rapidement, (...) je suis conscient de la force de ce que je suis en train de dire: Bachar al-Assad ne mériterait pas d’être sur la Terre.»

Concernant le contenu du livre «Sous nos yeux»

Synopsis: L’ouvrage retrace les relations internationales depuis les attentats du 11 septembre 2001. Il décrit et analyse les stratégies visant à maintenir les Etats-Unis en position dominante sur le reste du monde. Il révèle le rôle des Britanniques dans l’organisation des «Printemps arabes» et le conflit ayant opposé secrètement les résistants arabes et la Russie à l’Etat profond américain. Il se conclut avec l’arrivée d’un Président anti-impérialiste à la Maison-Blanche et le transfert de l’affrontement au sein même des Etats-Unis.
Composition: L’ouvrage retraçant le rôle de plusieurs dizaines d’Etats différents, s’étant adaptés à la domination américaine ou l’ayant contestée, a été rédigé d’une manière originale. Ces quinze années sont racontées trois fois de manières différentes, selon le point de vue: d’abord vues de Paris, où les gouvernements successifs tentent de participer aux évènements sans les comprendre; puis vécues par les Frères musulmans, qui structurent les groupes djihadistes pour le compte de Londres et de Washington; enfin pensées par les Anglo-Saxons.
Intérêt de l’ouvrage: Ecrit par un acteur de la période – l’auteur a été consultant ou membre des gouvernements vénézuélien, iranien, libyen et syrien –, il raconte les évènements de manière compréhensible pour le grand public. Il s’appuie sur des documents dont les plus importants n’ont jamais été publiés, ni même mentionnés dans la presse. La théorie de l’auteur heurte le discours médiatique, cependant elle fournit la seule explication plausible des «révolutions» et des guerres que nous venons de vivre.
Remarque: Ce livre fourmille d’informations précises. Il sera forcément un ouvrage de référence dans les années à venir, y compris pour ceux qui – dans un premier temps – en contesteront le contenu. (jpv.)