L’Allemagne avant (et après) les élections parlementaires

par Karl Müller

Dans moins de deux mois, le Bundestag allemand sera réélu. Actuellement les sondages et de nombreuses publications mainstream du pays donnent le ton de ce qui est voulu: Angela Merkel doit être la prochaine Chancelière allemande – quelle que soit la coalition avec les partis CDU/CSU, pour Madame Merkel cela est secondaire. Le candidat concurrent, le président du SPD Martin Schulz agit sans grande conviction ni grand espoir et personne ne lui accorde confiance, quand il déclare par exemple qu’il faut se méfier d’une nouvelle vague d’immigration après les élections parlementaires. Alors même qu’il a probablement raison. Mais, pour l’instant, on ne cherche pas des vues négatives pour après les élections et Mme Merkel s’efforce de détourner l’attention de toutes les menaces des politiques nationales et internationales, afin de plonger le pays dans le brouillard (par des paroles tantôt lénifiantes tantôt intimidantes) et d’empêcher tout un chacun de réfléchir.

Comment les «élites» allemandes doivent penser

La «Fankfurter Allgemeine Zeitung», entièrement soumise à la chancelière, ainsi que l’Institut für Demoskopie Allensbach tout autant dévoué, lui apportent naturellement toute l’aide nécessaire, comme par exemple par un nouveau sondage parmi les «élites» allemandes de l’économie et de la politique. 521 d’entre eux furent questionnés et «la grande majorité croit à un bel avenir pour l’Union européenne». Et: «les dirigeants placent leurs espoirs sur le nouveau président français Emmanuel Macron.»
Les «élites» allemandes s’expriment également sur l’avenir, car «au niveau sécuritaire et militaire l’UE n’est [actuellement encore] pas en mesure d’agir indépendamment, craignent 69% des dirigeants.» C’est pourquoi les «élites» approuvent une «augmentation du budget allemand de la défense», car ils doutent «que la Bundeswehr dans son état actuel soit suffisamment préparée au niveau matériel pour répondre aux besoins dans le cadre de l’OTAN.» En outre, les élites souhaitent – «en tout premier lieu» – un «renforcement de la solidarité au sein de l’UE» et une «intensification de la coopération avec la France». En ce qui concerne le nouveau président américain, les «élites» allemandes ne voient pas en quoi elles pourraient y trouver une coopération: «En ce qui concerne les rapports avec Trump, 90% estiment juste que l’Allemagne émette ouvertement et sans retenue ses critiques concernant la politique du président, sans tenir compte des relations germano-américaines.

Où en est Madame Merkel?

Donc, Angela Merkel se trouve en plein dans le mille.
D’ailleurs: on trouve parmi les «élites» 85 présidents d’entreprises allemandes employant plus de 20 000 collaborateurs – il s’agit donc d’une surreprésentation massive du taux de pourcentage parmi toutes les entreprises du pays. Il ne s’élève qu’à 1%.
Naturellement, il faut également une petite dose d’autocritique. Mme Merkel sait pertinemment que sa politique migratoire depuis l’été 2015 lui a fait perdre beaucoup de voix. Il faut donc calmer le jeu et montrer un peu de regret. «Une situation comme celle à la fin de l’été 2015 ne doit et ne va plus jamais se répéter», avait-elle déclaré en décembre 2016. Une nouvelle étude sur les médias allemands et leurs informations à propos du problème migratoire a récemment été publiée sous le titre de «La ‹crise des réfugiés› dans les médias», financée et publiée par la fondation proche des syndicats Otto-Brenner-Stiftung. Les résultats ont été publiés dans la majorité des grands journaux alignés. Ainsi, la «Frankfurter Allgemeine Zeitung», a écrit, le jour-même où elle s’exprimait sur l’optimisme des «élites» allemandes: «L’étude scientifique, jusqu’à présent la plus complète, consacrée au rôle des médias allemands pendant le point culminant du déferlement de réfugiés tire un bilan mitigé. Les journalistes n’ont pas rempli leurs rôles de guide, apparaissant comme des acteurs politiques plutôt que des observateurs neutres. Les soucis et les craintes de la population ont presque entièrement disparu derrière le récit de la fameuse «culture d’accueil active» et toute personne pensant différemment fut marginalisée.»

Jusqu’où va la réflexion?

On pourrait affirmer ironiquement que face à une telle autocritique, on ne peut plus guère douter de la volonté de corriger les erreurs faites. Tous les électrices et les électeurs ayant choisi un autre parti, ou prévoyant de voter pour un autre, peuvent maintenant tranquillement cocher la case une nouvelle fois pour la CDU … et pardonner aux médias alignés puisque ils expriment autant leurs regrets … on verra!
Néanmoins, il reste bien des questions. On n’a résolu aucun des réels problèmes. Qui ose encore s’exprimer ouvertement sur les difficultés quotidiennes d’un vivre-ensemble digne avec près de 2 millions de personnes venues en Allemagne, en très peu de temps, d’autres sphères culturelles en 2015 et 2016? Et cela sans perdre sa dignité! Et qui se risque à séparer le bon grain de l’ivraie? Les tribunaux administratifs allemands sont submergés de plaintes concernant l’asile – également une certaine façon «d’intégration» dans un Etat de droit en pleine déconfiture. Qui évoque le fait que Mme Merkel a violé à de nombreuses reprises le droit et tenu des deux mains l’étrier de la «domination de l’injustice»? (selon Horst Seehofer, CSU).

On danse sur un volcan

Mais en dehors de tout ça: l’ordre économique et financier ressemble plus à une danse sur un volcan qu’à un ordre solide. Les déséquilibres économiques et sociaux sont énormes, même à l’intérieur de l’UE. Cette dernière n’est pas une communauté de pays assurés des mêmes avantages, il semble plutôt qu’il s’agit d’un jeu sans gagnants. L’euro est une construction déficiente et il est maintenu en vie artificiellement par la Banque centrale européenne et son président, par des injections d’argent frais. Le prétendu taux de chômage bas en Allemagne est obtenu au détriment des salaires. En Allemagne aussi, la pauvreté est plutôt en hausse qu’en baisse. L’état de la formation dans les écoles publiques est catastrophique, du fait de réformes désastreuses, et la fuite vers le privé va engendrer une société de classes à deux vitesses. Avec le «mariage pour tous», la majorité en sa faveur et surtout un petit groupe d’intérêt y ont trouvé leurs avantages, mais une fois de plus comme trop souvent au cours des années écoulées, on fonce sans réfléchir. Dans l’UE souffle un fort vent contraire contre tous ceux ne voulant pas davantage d’UE. Face à des pays tels la Pologne ou l’Hongrie, on prétend – avec deux poids deux mesures, de façon mensongère –qu’il en va des droits de l’homme et de l’Etat de droit, mais en réalité, il s’agit de détruire sans scrupules toute velléité d’indépendance et de souveraineté. Les manipulations de l’histoire en font partie. Et ainsi de suite. Et on ne met toujours pas de frein aux volontés bellicistes contre la Russie.
Qu’il me soit permis d’émettre un pronostic: jusqu’aux élections parlementaires, on continuera à nous endormir. Cela va bien avec le temps des vacances. Par la suite, le réveil sera douloureux.     •