Appel urgent adressé aux Congolais

«Nous vivons dans notre pays comme des étrangers» – la fête de l’Indépendance de la République démocratique du Congo est commémorée sous la menace d’une guerre civile

Discours de Denis Mukwege à l’occasion de la 57e fête de l’Indépendance du 30 juin 2017 à Kinshasa*

Un garçon en train de laver dans la rivière Kamatanda le minerai brut de cobalt prospecté dans la mine de cuivre et de cobalt de Kamatanda. 60% du cobalt extrait dans le monde provient du Congo. Environ 100’000 travailleurs vivent de l’extraction principalement manuelle du cobalt. Le travail des enfants dans les mines est à l’ordre du jour. (photo Keystone)

Chers compatriotes, Chère jeunesse, Mesdames et Messieurs,

C’est un grand honneur pour moi de participer à cette conférence qui revêt d’une grande importance pour tous les vrais amoureux de notre cher et beau pays. Cette manifestation traduit la volonté de notre jeunesse de sortir des sentiers battus afin de trouver des solutions originales aux différents problèmes accablant notre société aujourd’hui.
Chers compatriotes, votre présence en ce lieu témoigne de votre volonté d’arracher votre autonomie à un système d’oppression et de prédation qui asservit et paupérise tout un peuple. Vous exprimez votre soif naturelle et légitime de liberté, votre besoin existentiel d’indépendance qui vous a été confisqué depuis l’assassinat de notre héros national Emery Patrice Lumumba.
Chers compatriotes, nous aurions tant souhaité être à Kinshasa aujourd’hui avec vous, mais malheureusement, nous sommes bloqués à Paris et nous sommes dans l’incapacité d’arriver à Kinshasa pour cette commémoration. Je vous souhaite donc à tous une bonne fête de l’indépendance. Même si cette indépendance est encore à conquérir, nous devons la commémorer. L’indépendance comme la liberté se conquiert tous les jours. Nous devons être toujours prêts à la défendre. C’est notre liberté. C’est ça la dignité d’un peuple: «Etre libre à jamais».

S’approprier son histoire pour construire un avenir meilleur

La jeunesse congolaise a besoin de se mobiliser, de prendre son destin en main, d’arracher sa liberté et de se tracer un nouvel itinéraire. Bref, s’assurer qu’elle ne commet pas les erreurs des générations passées, erreurs dont le pays souffre gravement aujourd’hui. Pour ce faire, la jeunesse congolaise a besoin de s’approprier son histoire, de faire un travail de mémoire, de savoir d’où elle vient, de savoir quelles ont été les erreurs du passé afin de corriger l’itinéraire et prendre définitivement la bonne direction pour construire un avenir meilleur. Notre Hymne national, «Débout Congolais», est la charnière des deux époques qui caractérisent notre histoire et expliquent notre présent.
En effet, l’ancêtre de la RDC fut l’«Etat indépendant du Congo». Il fut créé par la fusion de plusieurs royaumes, plusieurs tribus qui habitaient l’actuelle limite de la RDC. Autant ces royaumes furent unis par hasard, par le sort, autant, l’artisan de cette fusion avait un autre objectif qui ne visait pas à fusionner les ethnies, mais plutôt à posséder l’espace qu’elles habitaient à cause de ses richesses naturelles. Autant tous les autres pays africains étaient des colonies appartenant aux pays colonisateurs, autant l’Etat indépendant du Congo appartenait à une personne comme une propriété privée.1
Mais il faut savoir que dans l’esprit des grandes puissances, à l’époque,2 le Congo devait être une zone de libre échange où toutes les puissances pouvaient faire des affaires librement. C’était la condition pour céder un si grand territoire de 2 345 000 km2 à une personne, le roi belge Léopold II qui a eu le «mérite» de négocier les frontières du Congo actuel. Il s’était présenté comme une force contre l’esclavage et un souffle civilisateur des indigènes congolais, mais il va succomber à la tentation de l’exploitation inhumaine des ressources naturelles du Congo et des Congolais. Cette attitude va choquer la conscience de l’humanité et ainsi le Congo va être cédé au royaume de la Belgique jusqu’en 1960. Malheureusement pour nous, après l’indépendance, nos différents présidents ont toujours géré le pays comme leur propriété privée, s’intéressant aux ressources naturelles et à l’enrichissement personnel et non au peuple.
Aujourd’hui, 100 ans plus tard, le coltan a remplacé le caoutchouc, mais le système d’exploitation est le même. Dans les deux cas, les congolais ont été massacrés par millions et aujourd’hui ce massacre continue. L’histoire dramatique du Congo se répète par manque de travail de mémoire. Nous avions donc été unis par le sort et cette unité doit être considérée aujourd’hui comme une opportunité et non comme une menace.
Nous pouvons constater que tous les ennemis du peuple congolais essaient depuis l’indépendance de nous démanteler, de balkaniser le Congo car ils savent qu’unis nous sommes invincibles, unis nous sommes plus que vainqueurs. En 1960, nous étions moins mélangés entre régions et malgré cela, la sécession katangaise avait échoué. Aujourd’hui, toute tentative de balkanisation est vouée à l’échec, car nous sommes plus mélangés et nous sommes en train de construire une identité nationale congolaise très solide.
Grâce à la politique de Mobutu prônant une gestion de l’administration publique par des personnes originaires des quatre coins du pays, le mélange des Congolais entre différentes régions s’était accéléré au point qu’aujourd’hui, nous avons tous dans une même famille, un oncle muluba, une tante mukongo, un neveu muswahili, une belle sœur mungala.3 C’est une famille congolaise seulement.
Nous sommes un peuple avec tout ce que ce concept implique à l’instar des Américains, des Canadiens, des Français et j’en passe. Comment casser ces liens qui se sont tissés sur une superficie 2 345 000 km2 entre 80 000 000 d’habitants pendant un siècle sans dégâts? Quiconque tente de balkaniser le Congo sur la base ethnique pour ses intérêts mercantiles, sa place est devant les cours et les tribunaux, car les pertes humaines seraient incalculables.
Nous sommes unis par le sort et notre diversité dans l’unité est une richesse immense. Notre salut, tout comme notre force pour construire un avenir meilleur, est dans l’unité. Mais la construction du Congo et la consolidation de notre indépendance passe par l’effort de tous. Il est utopique de penser qu’une classe de Congolais doit continuer à vivre dans l’extravagance des jets privés, des villas sur la Côte d’Azur, etc., alors que d’autres doivent travailler péniblement et manger en alternance, sans éducation, sans abris. C’est une forme d’esclavage moderne que nous ne pouvons plus continuer à accepter. Nous devons être unis dans l’effort pour mettre fin à l’exploitation de l’homme par l’homme, à l’assujettissement du Congolais par un autre Congolais.

Nous sommes nés égaux et nous devons l’être devant la loi

Il est inconcevable que nous ayons une légion de diplômés universitaires qui ne soit pas associés à l’effort pour l’indépendance économique de notre pays. Comment pouvons-nous dresser nos fronts longtemps courbés lorsque notre jeunesse vit un chômage endémique. Ne dit-on pas que le travail anoblit l’homme? Comment pouvons-nous être digne, quand nous vivons jusqu’à 40 ans sous le toit de nos parents par manque de revenu minimal garanti?
57 ans après l’indépendance, nos fronts sont toujours courbés, nous devons les dresser. C’est par la création d’emplois que notre jeunesse peut travailler dans un climat de paix, un climat favorable aux affaires, attirant les investisseurs, encourageant les startups. Ainsi, nous pouvons prendre le plus bel élan et pour de bon dans la conquête de notre indépendance effective. Pour y arriver, ce n’est pas l’ardeur qui manque au peuple congolais.
J’ai eu la grâce de visiter plusieurs pays du monde et de faire des conférences dans beaucoup d’universités. Quelle n’a pas été ma surprise en constatant que partout, nous avons des Congolais universitaires ou hautement qualifiés qui font leur travail avec ardeur et enthousiasme à la satisfaction de leurs employeurs. Et que dire de la femme congolaise, qui porte sa famille et le poids économique du pays sur le dos avec des moyens dérisoires!
Il n’y a aucun doute, nous sommes un peuple ardent et nous sommes capables de bâtir un Congo plus beau qu’avant par le labeur. Aujourd’hui, notre labeur profite plus aux autres qu’à notre pays. Nous avons besoin d’un sursaut patriotique pour que nos travaux pénibles, à l’intérieur du pays comme dans notre diaspora, ne puissent plus continuer à servir les intérêts égoïstes de certains groupes ou de certaines classes sociales, mais plutôt à ce qu’ils servent les intérêts des générations à venir. Ainsi, nous pourrons bâtir notre pays dans la paix et le faire plus beau qu’avant.
C’est dans la solidarité, aussi bien transversale que verticale, que nous devons travailler. Le revenu universel garanti et la couverture sanitaire universelle sont des notions acquises chèrement en Occident depuis quelques décennies seulement, mais ces notions de solidarité sont inscrites dans nos gènes, elles sont transcrites dans nos traditions. Ce sont ces notions de solidarité qui ont toujours fait la fierté de l’Afrique.
Abandonner la solidarité, c’est abandonner son identité africaine. Mais comment, alors, expliquer cet égoïsme croissant au Congo qui fait de nous un pays riche avec une population parmi les plus pauvres de la planète et des dirigeants qui vivent dans une opulence outrancière. Le contraste social est tout simplement révoltant.
Nous sommes devenus la risée du monde entier. Notre fierté d’être Congolais a été entamée, mais tout n’est pas perdu car notre capacité de sursaut et d’éveil patriotique peut faire la différence et nous restituer la dignité et la fierté perdues. Depuis 20 ans, notre souveraineté est constamment bafouée. Nous vivons chez nous comme des étrangers. Le choix que nous avons, c’est la résignation, l’exil, la prison ou la mort; ce n’est même pas un choix, c’est une contrainte, une situation qui nous est imposée.
Dans ces conditions, peut-on parler de la souveraineté d’un peuple? Absolument pas! Nous sommes un peuple humilié par nos voisins qui n’ont aucune considération à notre égard surtout lorsque nous devons aller chaque matin faire nos courses courantes hors de nos frontières puisque le Congolais ne peut tout simplement plus faire d’affaires dans son pays suite aux multiples taxes et tracasseries administratives qui paralysent les femmes commerçantes, les jeunes hommes d’affaire congolais ainsi que toute initiative locale laissant la place à une bande mafieuse vendant tous les produits de consommation courante et exportant nos ressources naturelles. Nous sommes réduits à être des consommateurs et les autres doivent importer et exporter pour nous. Ils font leur business sur le dos du pauvre Congolais.
Lorsque l’on évoque une enquête internationale sur les crimes commis sur nos frères du Kasaï ou quand il y a des sanctions sur les responsables ayant abusé des droits humains, c’est la seule fois que notre gouvernement évoque le principe de souveraineté de l’Etat congolais. Nos gouvernants oublient que la souveraineté doit respecter la définition d’un Etat, ce que nous avons cessé d’être depuis 1996. Si un Etat est «une personnalité morale de droit public, contrôlant un territoire bien identifié par des frontières, organisant un ordre social, juridique et politique pour un groupement humain relativement homogène mais attaché à un vouloir-vivre collectif et représenté par une autorité à qui a été confié le pouvoir de contrainte», qu’en est-il au Congo?
Depuis 1996, nos frontières sont perméables, les Etats, les groupes armés étrangers, les bandes maffieuses, les contrebandes et les éleveurs entrent et sortent à leur gré. Ils tuent et violent sans se gêner, brûlent nos villages sans que le pouvoir s’en émeuve. Cette personnalité morale devrait organiser un ordre social, mais au Congo, les gouvernants détruisent la cohésion sociale par les injustices, la corruption et toute forme d’antivaleurs qui sont en train de miner notre société.
C’est une véritable autophagie. L’ordre juridique est remplacé par les arrangements à l’amiable à cause des graves dysfonctionnements de notre système judiciaire. Nous avons de bonnes lois, mais leur mise en œuvre fait cruellement défaut. L’impunité règne dans tous les domaines.
Toutes nos institutions sont illégales et illégitimes, elles fonctionnent sans tenir compte de la volonté du souverain primaire exprimée dans la constitution, votée par referendum. La loi fondamentale a été mise entre parenthèse. Nous réclamons haut et fort le retour à l’ordre constitutionnel. L’opposition politique qui devrait faire vivre la démocratie, s’est fait rouler dans la farine par le pouvoir avant de la pulvériser par des manœuvres politiciennes. L’ordre politique n’existe plus. Les partis politiques de l’opposition doivent se ressaisir, se recomposer et définir une nouvelle stratégie pour assurer l’alternance démocratique. Qu’est-ce qui reste de la définition d’un Etat au Congo? Pas grand-chose hélas!
Il est visible à l’œil nu que notre cher Etat congolais est la cible systématique des ennemis du Congo, tant ceux de l’intérieur du pays que ceux de l’extérieur. Pourtant, une Nation forte, nous le sommes par notre histoire commune passée, notre volonté de vivre ensemble aujourd’hui et de rester unis demain. Les Congolais sont liés à leur nation et résistent à toute tentative de désintégration.
Avec toutes les bénédictions que Dieu nous a données, le Congo est un véritable don béni avec ses eaux, ses fleuves et ses rivières, ses terres arables, sa forêt, son sous-sol, et ses ressources humaines. Nous pouvons changer notre histoire, nous pouvons changer la perception que le monde a de nous. Nous pouvons surprendre ceux qui ont déjà parié sur notre disparition en tant que peuple. Nous pouvons désorienter les pronostics. La seule chose qu’il nous faut c’est croire en nous-même et choisir de bons alliés dans la refondation de notre Etat.
Nos aïeux et les pères fondateurs de l’indépendance se retourneraient dans leurs tombes, si on leur passait le film de ce qu’est devenu le Congo qu’ils nous ont légué après 57 ans de gestion chaotique. Nous trahissons Kimbangu, Lumumba, Kasavubu, Bolikango et les autres. Où est la moindre expression d’amour pour notre Congo? Nous agissons comme si nous étions des prédateurs de notre propre héritage, le Congo.
Nous avons tenu une seule promesse, c’est de peupler ton sol. De 14 millions d’habitants, nous sommes aujourd’hui 80 millions. Pari tenu puisque la natalité est en corrélation avec la pauvreté. Quel triste pari gagné. Oh, notre cher Congo, nous avons manqué à l’obligation d’assurer ta grandeur par la bassesse de nos actes inciviques. Le 30 juin,4 nous le fêtions sous un doux soleil, mais aujourd’hui, avec la déforestation, la destruction de notre environnement, nous le fêtons sous un soleil voilé par la poussière, un climat sulfureux. Nous avons désacralisé un jour immortel.
Alors que nos compatriotes Frank Diongo, Jean-Claude Muyambo et nos jeunes artistes récemment arrêtés pour avoir dénoncé les massacres de Beni et du Kasaï et tous les autres qui croupissent injustement en prison, le serment de la liberté que nous devrions léguer à notre postérité subit une grave entorse.
Debout Congolais! La liberté se gagne tous les jours! Et malgré toute ta souffrance, ta réserve d’énergie peut encore te permettre de te battre pour ta liberté comme se sont battus les pères de l’indépendance.
Debout Congolais! Il n’est jamais trop tard pour bien faire. Ta liberté et ton destin sont entre tes mains. Debout Congolais!    •

* Transcription du discours diffusé par vidéo de Denis Mukwege à l’occasion de la fête de l’Indépendance du 30 juin 2017 à Kinshasa. La vidéo de 18 min. peut être consultée sur le site mentionné comme source à la fin du texte.

Source: http://fondationpanzirdc.org/docteur-mukwege-discours-de-commemoration-du-57eme-anniversaire-de-lindependance-de-la-rdc/

1    Roi Léopold II. de Belgique
2    Conférence de Berlin, 15/11/1885–26/2/1886
3    Ces termes spécifiques se rapportent aux principales régions du Congo ayant chacune sa propre langue originaire.
4    Il s’agit du 30 juin 1960.

Bilan désastreux

Dans un communiqué du journal en ligne mo.be, l’abbé Clément Makiobo, directeur national de la «Commission Justice et Paix» de la «Conférence épiscopale nationale du Congo», s’exprime au sujet du bilan désolant de l’actuel gouvernement Kabila:
«L’ère Kabila (2007–2016) n’est guère synonyme de grandes réussites: l’Est du pays reste déchiré par l’insécurité causée par différents groupes armés. De plus, la dévaluation du franc congolais appauvrit beaucoup de gens. L’infrastructure et les services de base comme l’enseignement et les soins de santé sont parmi les plus mauvais au monde, et malgré tout cela, le clan Kabila s’est enrichi de façon in­imaginable. […] L’enrichissement de la famille Kabila, en une période de 10 années, dépasse de loin celui réalisé par Mobutu en 32 ans.»

Source: www.mo.be/fr/actualit/il-n-y-plus-que-l-insurrection-populaire-pouvant-amener-le-changement-au-congo

Graves violations des droits de l’homme dans les territoires en conflits, perpétrés tant par des milices que par des soldats et des policiers congolais

«2800 violations des droits de l’homme ont été commises de janvier à juin 2017, a révélé mercredi 26 juillet à Kinshasa le directeur du Bureau conjoint des Nations Unies aux droits de l’homme (BCNUDH) José Maria Aranaz au cours de la vidéo­conférence de presse de l’ONU tenue entre Kinshasa et Goma (Nord-Kivu).
Selon José Maria Aranaz, 884 assassinats ont été documentés dans les territoires affectés par les conflits, 210 victimes des violences sexuelles, toujours dans les mêmes zones en conflit et 430 violations liées à l’espace démocratique.
Le BCNUDH précise que les agents étatiques sont responsables de 58% de toutes ces violations dont 25% attribués à ceux de la Police nationale congolaise (PNC).
Dans ce tableau, 591 victimes d’exécution extrajudiciaire l’ont été par les agents de la PNC contre 527 par les Forces armées de la RDC.

Source: Radio Okapi, 27/7/17