L’Europe doit tirer le signal d’alarme

par Karl Müller

Fiction …

En guise d’introduction faisons une analogie: la locomotive d’un train bien chargé est aux mains d’un commando-suicide de politico-fondamentalistes. Celui-ci vient de faire sauter un pont ferroviaire et dirige le train à toute vitesse vers l’abime. Le commando suit les mots d’ordre de prophètes prétendument saints, ayant cependant tout autre chose en tête. Les passagers du train doivent être précipités dans la mort avec les candidats au suicide … mais jusqu’à présent personne ne les en a informés officiellement. On ne veut pas de panique.
Jusqu’au bout, tout le monde doit croire qu’il ne peut rien arriver de fâcheux, le voyage se déroule tout à fait normalement. Cependant, quelques-uns des voyageurs pensent qu’il y a une menace et le disent à haute voix. Certains passagers réagissent de manière défensive et veulent croire aux promesses de la compagnie ferroviaire. Dans les années précédentes, celle-ci a su, par son aura médiatique, inspirer une confiance absolue en expliquant à maintes reprises que ce genre d’accident était absolument exclu.
Les passagers débattent entre eux pour savoir ce qui se passe et ce qu’il faut faire. Certains d’entre eux sont partagés, espérant néanmoins que finalement tout s’arrangera. Les sauveteurs ne sont certainement pas loin. Il y en a d’autres qui, de leur côté, sont sûrs que le danger est présent. Mais ils ne voient aucune issue. Il leur parait impossible de faire quoique ce soit contre la catastrophe qui s’annonce. Bien sûr, il y a aussi un signal d’alarme avec frein de secours à disposition dans le train. Mais il y est écrit que seul le personnel est autorisé à l’utiliser. Tout contrevenant sera poursuivi.
Que faire?

… et réalité

La politique américaine a atteint entretemps un tel degré dans l’imprévisible que le monde doit envisager le pire. La «guerre civile» interaméricaine a des répercussions catastrophiques sur la politique extérieure américaine. Parmi les exemples les plus récents, les lois concernant le renforcement des sanctions contre la Russie, l’Iran et la Corée du Nord, la guerre économique ouverte contre les Etats européens dont les entreprises trouveraient leur intérêt dans des relations normales avec la Russie, et les menaces de guerre non déguisées envers la Corée du Nord. Il n’existe pas de contre-pouvoir capable d’agir dans la politique américaine.

Le monde a changé

En 2014, Wolfgang Effenberger et Willy Wimmer ont publié, à l’occasion du centenaire du déclenchement de la Première Guerre mondiale, un livre au titre parlant «Wiederkehr der Hasardeure» [«Le retour des aventuriers»]. En effet! Mais les nouveaux aventuriers se meuvent dans un monde transformé. Pour cette raison aussi, ce sont des aventuriers. Ils ne veulent pas prendre conscience du fait que le rêve d’une «unique dominance universelle» (Brzezinski 1997) est complètement dépassé. Ce qui en reste, c’est un pouvoir militaire de destruction dévastateur, des services secrets tentaculaires agissant sans scrupules… et encore et toujours des vassaux dévoués, notamment en Europe.
Mais même là, les choses se sont compliquées. Même au sein de l’Union européenne, les points de vue des gouvernements divergent sur la politique intérieure et extérieure. Cela est en rapport avec la globalisation tant vantée. La compétition ouverte et secrète entre Etats, se voyant en fonctionnaires locaux de «leur» univers économique et financier, a pris un tour plus tranchant et déloyal. Les peuples et les hommes politiques des pays de l’ancien bloc soviétique, se retrouvant après 1990 lancés dans la radicalisation de l’économie de marché, se sont aperçus que tout ce qui brille et vient de Bruxelles n’est pas en or. Ils ne sont plus disposés à renoncer aux fondements de leur souveraineté nationale.
Et ce n’est pas tout: pour empêcher toute indépendance de l’Europe, les forces anglo-saxonnes sèment de manière ciblée la discorde – tout en préservant l’édifice de l’UE (édifice empêchant la formation d’une réelle identité européenne dans un ensemble d’Etats égaux en droits, souverains, libres, constitutionnels et démocratiques) –, afin de la plonger dans ses propres problèmes pour qu’il ne lui vienne même pas à l’esprit de vouloir être acteur en politique mondiale.

La Russie, la Chine, etc.

Puis, il y a les pays tentant d’adopter réellement une voie indépendante. En 1997, dans son livre «Le grand échiquier – l’Amérique et le reste du monde», Brzezinski ne les avait pas vraiment pris au sérieux et avait cherché par quels moyens et quelles méthodes, on pouvait les écarter de la scène politique internationale. Mais par la suite, il avait lui-même reconnu que cela n’était pas possible. Les efforts de ces pays et des coopérations interétatiques pour placer tous les pays du monde sur un pied d’égalité selon la Charte des Nations Unies et du droit international ont amené un nombre toujours croissant de responsables à déclarer que le monde se trouvait dans une transition d’un monde unipolaire vers un monde multipolaire.
Mais cette transition est exposée à tous les dangers, en provenance surtout de la puissance s’étant jusqu’ici vue comme la seule puissance dominante universelle et affirmant aujourd’hui encore dans ses documents stratégiques de base ses ambitions d’hégémonie et d’autorité suprême.

Pourquoi l’Europe a tant d’importance

Cependant, si l’on considère d’un peu plus près cette recherche de supériorité et de dominance, on s’aperçoit que pour y parvenir, ce pouvoir a besoin de vassaux fidèles. Brzezinski s’en était aperçu dès 1997 et c’est ainsi qu’il désignait l’UE, notamment la France et l’Allemagne, en les complétant avec la Pologne et l’Ukraine. Cela devait être le point d’attaque contre la la Russie. Aujourd’hui encore, il est frappant de constater à quel point ce scénario s’est très précisément réalisé.
Les Etats-Unis ont besoin de l’appui de l’UE et de ses pays-membres pour asseoir leur position dominante et diriger la «guerre» contre d’autres Etats, une guerre beaucoup plus complète que le seul recours aux armées. Sans OTAN et sans UE – ses bases militaires en Europe et sans l’allégeance inféodée des «élites» européennes émanant de la politique, de l’armée, de l’économie et de la société, les Etats-Unis se verraient contraints à modifier leur politique de force et ainsi que leur politique extérieure.
On a longtemps entretenu l’illusion selon laquelle l’Europe devait payer le prix fort pour être protégée contre de possibles «ennemis». Bien au contraire, ce sont aujourd’hui les liens étroits avec les Etats-Unis qui mettent en danger l’existence de l’Europe. Un revirement devient impératif pour la survie. Imaginons que les Etats-Unis poussant à l’extrême leur politique de confrontation envers la Russie et débouchant sur une guerre ouverte – avec les pays-membres de l’UE et les pays européens membres de l’OTAN à leurs côtés. C’est alors que l’Europe serait menacée d’être détruite. Personne ne devrait se faire d’illusions là-dessus.
Si cependant l’Europe refuse cette confrontation avec la Russie, refuse ainsi à toute participation belliqueuse, refuse l’hégémonie des Etats-Unis … et accepte un monde multipolaire dont les Etats se trouveraient sur un pied d’égalité – ne serait-ce pas alors un pas très important accompli sur la voie de la détente mondiale et de l’urgence d’accomplir de sérieux efforts de toutes les parties en faveur d’une paix sécurisée?

Si l’Europe s’émancipait des Etats-Unis

Les «élites» européennes ne sont pas encore engagées sur la voie de l’émancipation d’avec les Etats-Unis. Les liens et les obligations semblent encore être trop importants. Les réseaux transatlantiques sont toujours très influents. Mais avec la conscience grandissante de l’état interne catastrophique des Etats-Unis, de la prise en otage de l’Europe au service des intérêts américains, avec la conscience croissante de ce que cette «alliance» n’est justement pas une «communauté des valeurs» et finalement avec la décadence constante de cette puissance mondiale autrefois si grande, les réflexions se multiplient, qui misent sur une Europe indépendante. Il y a des modèles dans l’histoire d’après 1945.
On pense au général de Gaulle, à la politique d’ouverture à l’Est de Willy Brandt, au refus du gouvernement Schröder de participer directement en 2003 à la guerre en Irak et de mettre sur pied en lieu et place une collaboration plus étroite entre Paris, Berlin et Moscou, aux tentatives courageuses de l’actuel gouvernement hongrois de limiter les activités de George Soros et de ses ONG en Hongrie, etc.
Personne n’exige que les Etats européens interrompent leurs relations avec les Etats-Unis. Mais pourquoi ne pas exiger un rapport d’égal à égal entre Etats souverains? Pour le monde et pour la grande majorité des Américains eux-mêmes, ce serait une bénédiction que soit réalisée la souveraineté exigée par la Charte des Nations Unies et le droit international. Il n’y a aucune justification aux privilèges de certains pays au sein de la communauté des Etats. Les vestiges des privilèges des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale doivent être soumis à la discussion.

L’Europe a besoin d’une nouvelle «Constitution»

Les citoyens européens n’ont pas gardé un bon souvenir du «Traité établissant une constitution pour l’Europe» – à juste titre. Mais aujourd’hui, il s’agirait d’autre chose. Peut-être de la façon suivante: les meilleurs esprits européens, penseurs indépendants et leurs semblables, se réunissent afin de délibérer au sujet d’une constitution pour l’Europe et pour présenter un projet aux citoyens de tous les pays européens. Ce projet garantirait la souveraineté des pays européens, déclarerait la neutralité du continent Europe et proposerait des formes de coopération sur des bases libérales, constitutionnelles et démocratiques. Une large discussion publique sur le sujet et un référendum ayant lieu dans tous les pays européens pourrait suivre. Dans les pays où la majorité des citoyens aura approuvé le projet, la législation nationale sera chargée d’intégrer les dispositions de la Constitution dans le droit national.
Tous les Etats de l’Europe auront auparavant inscrit le référendum dans leurs lois et déclarent que la décision de leurs citoyens transposée en mesures légales contraignantes sera la base juridique de leur action. Le point de départ de ce travail pourrait être la «Charte de Paris» de novembre 1990. A cette époque, les chefs d’Etat et de gouvernements de tous les pays de l’OSCE ont proclamé la fin de la guerre froide et ont promis une ère de paix et de prospérité pour tous, l’égalité des droits et la coopération entre Etats. Quelques années plus tard, cette déclaration n’avait plus aucune valeur. 27 ans plus tard, nous nous trouvons devant des ruines.
Le temps presse. L’Europe doit de toute urgence se souvenir de son potentiel d’action.    •