«Je me sens ainsi dans la tradition de Mme Annemarie Buchholz-Kaiser qui avait très clairement souligné la structure multipolaire du monde actuel en mettant en avant la nécessité de se comprendre au-delà des frontières philosophiques. Dans un de ses articles (Horizons et débats n° 28 du 16/9/13) il est écrit: «Donnons-nous la main indépendamment du camp philosophique/idéologique auquel nous appartenons.» C’est exactement la problématique face à laquelle nous nous trouvons actuellement – le résultat désastreux de la politique internationale du dialogue.»

L’importance du dialogue entre les civilisations pour les relations internationales*

par Hans Köchler, professeur de philosophie politique

Aujourd’hui, il s’agit de poser le regard au-delà des frontières en s’efforçant de comprendre les différentes façons de vivre, les perceptions du monde et les systèmes de valeurs des peuples appartenant à notre communauté internationale et de considérer que cette diversité est une chance pour mieux définir son propre point de vue. Même si cela peut sembler idéaliste, au vu de ce qui se passe actuellement, on peut affirmer que l’herméneutique culturelle a conquis une grande importance politique dans cette ère de mondialisation qui va au-delà des exigences classiques d’une bourgeoisie cultivée.

L’Alliance des civilisations est une initiative portée actuellement par 139 Etats membres des Nations Unies recherchant – lorsqu’on considère son nom – davantage qu’un simple dialogue, mais plutôt une espèce d’union des civilisations. Lorsqu’il s’agit d’Etats et non pas d’individus ou de groupes de la société civile, il faut toutefois s’interroger sur les buts réels, s’intéresser aux sous-entendus de telles alliances – mais aussi contre qui ou pour quoi. Cela se justifie du fait que parmi ces 139 Etats se déclarant «amis de l’Alliances des civilisations», un certain nombre se trouvent en état de guerre – des guerres comprenant souvent des enjeux civilisationnels.
En ce qui concerne la politique, il est entre temps bien connu que la formule «Dialogue entre les civilisations» est devenue – depuis les événements de 2001 qui ne sont que partiellement, voire pas du tout éclaircis – l’expression d’un «politiquement correct» mondial. En l’an 2000 déjà – donc avant les événements de 2001 –, cette formule fut présentée au monde entier par le président d’alors de l’Iran, Mohammad Khatami. C’est à ce moment-là que l’ONU a décidé que 2001 serait l’année du Dialogue entre les civilisations.
Du fait de l’accaparement politique de cette formule par pratiquement toutes les parties et tous les partis politiques dans le jeu mondial des forces en présence, il me semble utile de la remettre en question au niveau philosophique.
J’aimerais brièvement revenir aux débuts de cette notion – c’est-à-dire à l’époque où elle n’était pas encore un slogan de la politique mondiale. J’ai développé la thématique du «dialogue» et les contenus philosophiques qui s’y rapportent environ à l’époque de la guerre froide. Au début des années 70 – très exactement en 1972, alors que nous étions en train de fonder la International Progress Organization – j’ai tenu à l’Université d’Innsbruck une conférence intitulée: «Comment peut-on assurer la paix dans une période d’affrontement idéologique entre le communisme et le capitalisme?» C’était l’époque du conflit entre l’Est et l’Ouest. A cette époque, ma conclusion fut que la paix ne pouvait être assurée à long terme que sur la base d’un véritable dialogue entre les différentes identités culturelles et civilisationnelles. La même année (1972), j’ai écrit à la direction du Département de philosophie de l’UNESCO et proposé que cette organisation du patrimoine mondial se charge de mettre en place un «Dialogue entre les différentes civilisations» afin de poser une base solide pour la paix dans le monde. Mais à cette époque, les esprits n’étaient pas encore mûrs pour cette idée, le contexte politique ne s’y prêtait pas. De ce fait, cette initiative n’eut pas d’impact au niveau politique. Cela fut le cas qu’un quart de siècle plus tard.
Il ne m’est pas possible de m’étendre ici en détail sur les principes philosophiques du dialogue entre les civilisations. J’aimerais toutefois faire allusion à un événement historique, avant de traiter la constellation actuelle: lorsque nous avons lancé ce sujet au début des années 70, nous avions également mis sur pied une conférence sur l’identité culturelle des peuples, cela en 1974 conjointement avec l’UNESCO.
L’organisation mondiale de la culture de l’ONU a accepté notre initiative – et il est remarquable qu’à l’époque au moins une personnalité active en politique mondiale avait reconnu l’importance du dialogue entre les civilisations et les cultures et en avait fait un thème politique: le secrétaire général des Nations Unies Kurt Waldheim adressa un message aux participants de notre conférence d’Innsbruck. Il écrivit textuellement: «There is no future for mankind unless tolerance and understanding between cultures and nations become the rule rather than the exception.» (L’humanité n’aura pas d’avenir tant que la tolérance et la compréhension entre les cultures et les nations ne seront pas devenues la règle mais resteront l’exception).
Ce qui m’intéresse dans ces explications, c’est de remettre fondamentalement en question la thématique du dialogue face à la situation actuelle de la politique mondiale. Je me sens ainsi dans la tradition de Mme Annemarie Buchholz-Kaiser qui avait très clairement souligné la structure multipolaire du monde actuel en mettant en avant la nécessité de se comprendre au-delà des frontières philosophiques. Dans un de ses articles (Horizons et débats n° 28 du 16/9/13) il est écrit: «Donnons-nous la main indépendamment du camp philosophique/idéologique auquel nous appartenons.» C’est exactement la problématique face à laquelle nous nous trouvons actuellement – le résultat désastreux de la politique internationale du dialogue.
Deux phénomènes caractérisent la situation actuelle:
Premièrement: On continue à se battre férocement – malgré les assurances des puissants de vouloir le dialogue. Un exemple est fourni par l’affrontement fortement idéologisé entre l’islam et le monde occidental qui empire à nouveau de jour en jour. Il suffit de se reporter aux événements en Irak, en Syrie, en Libye, au Mali, au Nigeria et dans d’autres pays et régions. Il n’y a pas que les affrontements idéologiques entre l’islam et le monde occidental, mais aussi un grave conflit théologique à l’intérieur même de l’islam entre les chiites et les sunnites, mais aussi entre divers groupements à l’intérieur même de la communauté sunnite, en ce qui concerne l’interprétation de la doctrine. En outre, il faut tenir compte des fossés idéologiques qui se creusent entre l’Est et l’Ouest en Europe même, comme cela apparaît dans le conflit en Ukraine. Il me semble donc que la guerre continue d’être considérée comme un moyen de régler les différends et que dans ce domaine, on n’a toujours pas pris à cœur les principes ancrés dans la Charte des Nations Unies condamnant l’usage ou la menace de la force entre Etats.
Deuxièmement, il faut se rendre compte qu’à la différence des époques précédentes, il n’est plus possible, suite aux développements technico-économiques, de faire une séparation claire entre la dimension internationale (interétatique) et nationale. Le fameux «choc des civilisations», tel que décrit Huntington, ne se passe pas seulement sur ces deux niveaux, mais il y a également une interaction entre le niveau international et national. On peut prendre comme exemple les conflits nés du multiculturalisme en Europe. Ces derniers ne peuvent être détachés des conflits au Proche-Orient auxquels se sont mêlés directement ou indirectement des pays européens au cours de ces dernières années. J’avais déjà mis en garde contre toute intervention de l’extérieur en 2011 dès le début du fameux «Printemps arabe» – qu’on pourrait sans autre dénommer de façon plus neutre «Révolte arabe». J’ai également émis ces avertissements dans divers journaux turcs. On s’est gardé de suivre ce conseil dans les chancelleries d’Etat et maintenant, on est donc confronté aux conséquences.
Par la suite, on a assisté à une série d’événements qui font apparaître les protagonistes du dialogue entre les civilisations drôlement impuissants, voire discrédités. On peut se demander s’il s’agit ici réellement de «conséquences involontaires», («unintended consequences», comme disent les Américains) des interventions politiques et militaires ou s’il n’y a pas d’autres intérêts
de pouvoir politico-économiques à long terme.
La question cruciale qui se pose actuellement est la suivante: comment peut-on – tout en se réunissant dans ce splendide Bali indonésien [il s’agissait de la conférence de l’ONU en août 2014, ndlr.] pour débattre de l’Alliance des civilisations et de la promotion du dialogue – encourager la poursuite de ces intérêts de pouvoir par la force des armes, donc en menant une politique de changement de régime à l’aide d’interventions armées dans des pays étrangers?
Les acteurs de la politique mondiale, participant officiellement au dialogue, ont créé une réalité politique et un climat qui nous a apporté – quelle qu’en soit l’interprétation et qu’on le veuille ou non – une nouvelle ère d’affrontements ressemblant fortement a des croisades. On peut citer l’intervention toujours d’actualité en Afghanistan (2001), en Irak (2003), en Libye (2011) et en Syrie (aussi depuis 2011). Vu toutes ces ingérences armées, la rhétorique idéaliste rend méfiant.
Dans la réalité, ces interventions constantes de l’Occident dans le monde de l’islam provoquent des conditions, dans lesquelles la sécurité des communautés chrétiennes autochtones dans pratiquement tout le Proche-Orient, mais notamment en Syrie et en Irak, n’est plus garantie. C’est un sujet qui devrait apparaître beaucoup plus souvent dans les médias du monde occidental. Dans ce contexte, je constate une totale perplexité au niveau international face au prétendu Etat islamique et notamment face au «phénomène» de la déclaration du califat (comme par exemple pour un territoire englobant de grandes surfaces de l’Irak et de la Syrie, mais aussi au Nigeria).
Il faut aussi souligner le parfait désarroi géostratégique face au délitement de l’ordre politique imposé après la Première Guerre mondiale à la région du Moyen-Orient. Ce n’est pas par hasard que les personnes «s’exprimant au nom de l’Etat islamique» ont déclaré pompeusement qu’avec l’avènement de ce dernier, on avait initié la fin de «Sykes-Picot», donc de cet accord secret de 1916, conclu entre un diplomate  anglais et un diplomate français qui fixa les frontières dans cette région contre la volonté et sans aucune consultation des peuples concernés. Quoiqu’il en soit, dans notre ère où l’on prône le dialogue entre les civilisations, il s’impose d’étudier très concrètement les causes politiques et historiques de la situation.
J’aimerais relever les trois points suivants:
Premièrement: Malgré les belles paroles, on a, à mon avis, manqué de respect les uns envers les autres. En particulier le monde occidental a voulu, pendant des décennies et surtout depuis la fin de la guerre froide, imposer son empreinte aux pays orientaux, notamment islamiques. Il est donc temps d’analyser la situation aussi objectivement que possible et sine ira et studio [sans haine et sans préjugés], sachant que les condamnations émotionnelles n’apportent rien. Il faut regarder la vérité historique en face. En ce qui concerne l’Irak, il faut prendre en compte que les populations de ce pays furent soumises (à partir de 1990) à une politique de sanctions globales cruelles pendant plus de dix ans ayant coûté la vie à environ un million de personnes et que par la suite – après la guerre d’agression de 2003 – les sunnites d’Irak furent systématiquement marginalisés et humiliés – donc livrés à la vengeance de leurs ennemis. Qu’on me permette la remarque ou la question suivante: comment l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair, converti au catholicisme, a-t-il pu mener une telle politique génocidaire en toute conscience; car en tant que personnalité publique il a toujours spécialement souligné le rôle de la religion dans ses discours.
Ce qui se passe en Syrie et en Irak – la formation d’une nouvelle structure (appelée Etat islamique), dont on ne sait pas dans quelle mesure elle se renforcera et pour combien de temps – n’est pas tombé du ciel. Elle repose sur un fond historique et social concret. Dans l’histoire et les relations entre collectivités, il y a toujours la loi d’action–réaction.
Deuxièmement: la réorganisation politique selon la vision du dit Greater Middle East s’est faite avant tout de manière violente. Il s’agissait de sanctions et d’interventions armées, et il s’agissait aussi – comme une partie importante du tout – de mettre au pas idéologiquement les populations qu’on voulait convertir, ou rééduquer, dans le sens de nos conceptions occidentales de démocratie et de liberté.
Troisièmement: Cette politique a mené – comme mentionné précédemment – à une distanciation croissante des populations musulmanes aussi en Europe et – des deux côtés – à la remise en question du slogan du multiculturalisme. C’est cela le «résultat désastreux» dont j’ai parlé précédemment.
Tout cela signifie que la propagation d’un dialogue entre les civilisations n’est qu’un leurre si ce projet n’est pas inséré dans une politique de paix et de coexistence pacifique, y compris la renonciation à tout «prosélytisme» et mise sous tutelle idéologique. J’utilise le terme «prosélytisme», non pas dans un sens théologique mais bien politico-idéologique, telle que la première puissance mondiale la utilisé jusqu’à présent. Ce que je dis ici s’applique aux deux côtés, pas seulement à l’Occident.
Les lignes de rupture culturelles et civilisationnelles apparaissent entretemps partout, pas seulement dans les sociétés européennes, mais aussi dans le monde arabe – et là-bas encore plus fortement qu’on ne l’a jamais imaginé. Cela se remarque par exemple dans les développements en Egypte, bien que je ne puis pas entrer dans les détails ici, mais naturellement aussi en Syrie, en Irak et en Libye.
Sur le plan de la politique mondiale, il faut s’attendre à une longue période d’instabilité pour nous tous, non seulement pour les populations du Proche-Orient. Il faudra aussi prendre en compte que le rêve d’un «splendide isolement» – ici chez nous, au nord de la Méditerranée – s’est évanoui suite aux nouvelles migrations des peuples du sud, essentiellement déclenchées par la politique interventionniste occidentale.
Pour finir: Quid nunc? Que faire?
Pour des soins à court terme c’est trop tard. Les attaques aériennes sont faciles pour l’Occident (mais aussi lâches), et généralement peu efficaces, voire contreproductives. Les dommages sont déjà causés.
Vu le chaos, causé aussi par l’Occident, et l’insécurité de la population au Proche-Orient comme en Europe, il est nécessaire de revoir la stratégie en ce qui concerne la politique, c’est-à-dire l’importance du dialogue entre les civilisations. Cela doit inclure une réflexion sur les fondements du dialogue dans l’actuel système des relations interétatiques.
Je mets l’accent sur quelques points qui me paraissent importants:
Le dialogue est incompatible avec l’éthos – on pourrait aussi dire le pathos – de la mission, que ce soit de la part de l’islam, de l’Occident séculaire ou du christianisme. Si l’on attend du dialogue davantage qu’une simple conversation, il faudrait alors réfléchir au côté rationnel de l’activité humaine – et pas seulement en ce qui concerne les individus, mais aussi les collectivités. Il en va maintenant du «logos» des diverses visions de la civilisation ou plus particulièrement de la religion, soit de leurs structures et il est parfaitement légitime, voire même rationnel, – l’être humain étant un zóon lógon échon – d’établir une comparaison structurelle entre les différentes philosophies du monde. C’est la seule façon de les comprendre et, de plus, de saisir ce qu’on croit et propage soi-même.
Les personnalités politiques dirigeantes devraient toutefois être capables de comprendre qu’on ne peut pas simplement réduire sa propre vision du monde à une autre vision sans pertes spirituelles ou culturelles, ou – à l’inverse – qu’on ne peut mesurer de manière dogmatique une autre vision uniquement selon ses propres mesures. L’exclusivité spirituelle du salut de certaines visions du monde ne doit pas être instrumentalisée politiquement.
Il faut clairement séparer les domaines. A mon avis, il devrait toutefois être possible d’analyser philosophiquement, donc rationnellement, les actuelles situations idéologiques conflictuelles. Ainsi, on pourrait en arriver à considérer que des conceptions du monde, ou bien des doctrines du salut, contradictoires, ne pourront préserver leur identité – c’est-à-dire leur existence et leur acceptation internationale – qu’en participant à une politique de coexistence pacifique selon le principe de la réciprocité. Cela peut être réduit dans le cas d’une doctrine du salut eschatologique (cf. p. ex. «Etat islamique») à une simple tactique (de survie). Toutefois, pour la communauté internationale, il vaut mieux cela que rien du tout. Il n’en découlera pas de grandes envolées métaphysiques et ontologiques, mais pour le moins cela peut assurer une paix plus ou moins stable.
Qu’on me permette de présenter quelques exemples tirés de l’histoire:
J’ai déjà mentionné auparavant que nous sommes actuellement confrontés à une sorte d’atmosphère de croisades. A cet égard, il est intéressant de se souvenir – alors même que le contexte d’alors était totalement différent – que lors des croisades, il y eut certaines fortes personnalités qui s’efforcèrent sérieusement à entamer le dialogue avec leurs vis-à-vis, sans que cela n’eusse signifié une remise en question de sa propre pensée eschatologique ou métaphysique. Mentionnons juste un exemple de ce qui fut possible par-delà les frontières sur la base de la réciprocité et de la coexistence, voire de la philosophie: Charlemagne fut au passage du VIIIe au IXe siècle tout à fait capable d’entretenir des relations amicales avec les Abbassides à Bagdad.
On peut encore citer un exemple du XIIIe siècle entrant dans le domaine philosophique: Frédéric II, roi de la Sicile et de Jérusalem a fait preuve – ce qui était très difficile à comprendre pour beaucoup de ses contemporains – d’une sérieuse et grande ouverture philosophique envers l’islam, en cherchant conseil auprès de savants musulmans – et cela malgré sa participation aux croisades. Dans le cadre de la realpolitik du Moyen-Age, il fut possible de trouver des ententes entre les dirigeants des deux côtés, ce qui ne signifiait cependant pas que les uns cherchaient à convertir les autres. A mon avis, c’est aussi l’essentiel actuellement: il faut s’efforcer de comprendre la pensée de l’autre et identifier sur cette base rationnelle les principes d’une coexistence pacifique, comme nous l’avons déjà fait dans d’autres contextes ici en Europe.
Dans un avenir plus éloigné, on peut espérer que tant la civilisation islamique qu’occidentale retrouvent leurs racines communes de l’antiquité classique, c’est-à-dire la philosophie grecque. Alors même que ce n’est pas toujours compris, on peut espérer que les personnes éduquées dans l’esprit gréco-latin me comprennent. Les deux civilisations ont développé dans leurs heures de gloire – l’islam sous les Abbassides à Bagdad et aux Emirats de Cordoba et de Grenade en Andalousie, l’Europe au cours de la Renaissance qui suivit – leurs conceptions du monde en s’appuyant sur les termes de la philosophie grecque, notamment aussi sur la métaphysique et l’ontologie d’Aristote, en utilisant chacun dans son système des termes grecs pour s’exprimer. Au Moyen-Age, il y eut, avant tout en Espagne, un fort développement de la science et de la philosophie européenne, grâce à l’érudition islamo-arabe fondée sur l’antiquité grecque. Je ne puis m’étendre ici sur les détails de l’influence des chercheurs et penseurs islamiques sur certains des grands Docteurs de l’Eglise.
Ces réminiscences historiques risquent d’éveiller une certaine nostalgie, au vu de ce qui s’est passé par la suite au cours des siècles et de ce que nous vivons encore aujourd’hui. Mais une telle rétrospective montre ce qui pourrait encore être possible.
Il est cependant en aucun cas possible d’atteindre les objectifs du dialogue et d’un ordre pacifique stable en refusant – comme c’est toujours et encore le cas en politique internationale – de prendre en compte la réalité, tout en propageant simultanément des slogans de tolérance et de compréhension mutuelle, mais sans mettre en place les conditions-cadres nécessaires. Ces objectifs ne pourront se réaliser que dans la mesure où l’on mettra en place une stratégie politique – et c’est ce que j’attends de ces Messieurs les chefs de gouvernements et d’Etats voulant former l’Alliance des civilisations:
a)    Que veut-on atteindre avec les objectifs définis et
b)    comment pourraient-ils être concrètement mis en pratique?
La mise en pratique d’un programme intitulé «dialogue» ou «alliance» des civilisations ne peut se faire que sous les conditions suivantes:

  1. Renoncer à vouloir se convaincre mutuellement, l’un se plaçant au-dessus de l’autre, considérant ce dernier comme peu mûr et voulant donc lui apprendre la sagesse.
  2. Ne pas s’immiscer, ni militairement, ni idéologiquement ou philosophiquement. Cela comprend bien sûr aussi à renoncer à toute attitude suffisante.
  3. Dans la poursuite d’objectifs politiques concrets, il faut renoncer à toutes argumentations «civilisatrices». Il faut préciser les véritables intérêts sous-jacents – surtout économiques. Cela signifierait de mener la concurrence internationale «à visière ouverte» et d’éviter toutes affirmations idéologues fallacieuses. En bref: s’il s’agit de pétrole, qu’on le dise; s’il s’agit des intérêts d’un allié – par exemple le rôle des Etats-Unis au Proche-Orient – qu’on les dénomme et qu’on ne nous serve pas de nobles prétextes de démocratie et de liberté.
  4. Le maintien de la paix internationale ne doit pas être assuré par l’utilisation unilatérale de la force, mais uniquement par des mesures de sécurité collective dans le cadre de l’Organisation des Nations Unies. L’alternative ne peut être qu’un long conflit dans le genre des guerres religieuses du Moyen-Age, une sorte de guerre des mondes pouvant, à l’ère des armes de destruction massive, subitement prendre une dimension apocalyptique.    •

*    Texte légèrement abrégé d'une conférence tenue le 30 août 2014 dans le cadre du Congrès «Mut zur Ethik».
(Traduction Horizons et débats)

«La mise en pratique d’un programme intitulé ‹dialogue› ou ‹alliance› des civilisations ne peut se faire que sous les conditions suivantes:

  1. Renoncer à vouloir se convaincre mutuellement, l’un se plaçant au-dessus de l’autre, considérant ce dernier comme peu mûr et voulant donc lui apprendre la sagesse.
  2. Ne pas s’immiscer, ni militairement, ni idéologiquement ou philosophiquement. Cela comprend bien sûr aussi à renoncer à toute attitude suffisante.
  3. Dans la poursuite d’objectifs politiques concrets, il faut renoncer à toutes argumentations ‹civilisatrices›. Il faut préciser les véritables intérêts sous-jacents – surtout économiques. Cela signifierait de mener la concurrence internationale ‹à visière ouverte› et d’éviter toutes affirmations idéologues fallacieuses. En bref: s’il s’agit de pétrole, qu’on le dise; s’il s’agit des intérêts d’un allié – par exemple le rôle des Etats-Unis au Proche-Orient – qu’on les dénomme et qu’on ne nous serve pas de nobles prétextes de démocratie et de liberté.
  4. Le maintien de la paix internationale ne doit pas être assuré par l’utilisation unilatérale de la force, mais uniquement par des mesures de sécurité collective dans le cadre de l’Organisation des Nations Unies. L’alternative ne peut être qu’un long conflit dans le genre des guerres religieuses du Moyen-Age, une sorte de guerre des mondes pouvant, à l’ère des armes de destruction massive, subitement prendre une dimension apocalyptique.»