Echange automatique de renseignements: une Suisse trop pressée

par Pierre-Gabriel Bieri, Centre Patronal, Lausanne

Le Conseil fédéral veut signer rapidement et avec un maximum d’Etats des accords d’échange automatique de renseignements fiscaux. Un tel empressement n’est pas adéquat car il faut d’abord veiller à ce que l’ensemble des places financières appliquent en même temps les mêmes règles du jeu. En outre, de tels accords doivent être l’occasion de négocier et d’obtenir des contreparties substantielles.

Un principe admis, mais une mise en œuvre délicate

Après la décision du Conseil fédéral d’abandonner le secret bancaire et d’adopter les normes internationales en matière d’échange d’informations fiscales, le Parlement a entériné le principe de cette nouvelle politique en adoptant un Accord multilatéral (MCAA) définissant un certain nombre
de normes techniques, puis la Loi fédérale sur l’échange international automatique
de renseignements (LEAR) qui transpose ces nouvelles normes dans le droit helvétique. Les modalités concrètes et le calendrier de cette mise en œuvre, de même que le choix des Etats avec lesquels la Suisse échangera des renseignements, continuent toutefois de soulever des questions délicates.
Des craintes ont d’ores et déjà été exprimées quant à un empressement excessif de la Confédération dans ce domaine. Mais ces mises en garde ne semblent guère avoir été entendues. Après avoir pris l’initiative d’un premier Accord d’échange automatique de renseignements (EAR) avec l’Australie, le Conseil fédéral propose maintenant d’autres accords avec Guernesey, Jersey, l’île de Man, l’Islande, la Norvège, le Canada, la Corée et le Japon.
Il apparaît pourtant essentiel de veiller à ce que les règles du jeu soient les mêmes pour tous, et à ce que les banques suisses – qui ont accompli un travail considérable pour être prêtes à livrer en 2018 les données qui seront prélevées en 2017 – ne soient pas seules à transmettre des informations face à des Etats qui réclameront des délais supplémentaires. En clair, la Suisse ne doit accepter l’échange automatique de renseignements qu’à la double condition d’une réciprocité totale et effective et d’une application identique et simultanée par toutes les places financières importantes (notamment Londres, New-York, Singapour et Hong-Kong).

Les règles du jeu doivent être les mêmes pour tous

La garantie de réciprocité avancée par le Conseil fédéral n’est pas suffisante. D’une part, on sait déjà que cette réciprocité n’est pas garantie dans le cadre de l’accord FATCA avec les Etats-Unis. D’autre part, un échange d’informations avec un Etat étranger, même réciproque, peut constituer une distorsion de concurrence au détriment des banques suisses si l’Etat en question ne pratique pas au même moment le même échange avec les autres places financières. En l’état, cette condition est loin d’être garantie.
La volonté de signer le plus rapidement possible de nombreux accords s’explique sans doute par le souci de présenter une image de«bon élève» au moment où la Suisse sera «examinée par ses pairs» à la mi-juin. Mais cet empressement n’en est pas moins déplacé. Il n’est par exemple pas démontré que les Etats avec lesquels ces accords sont envisagés remplissent pleinement les conditions que le Conseil fédéral a pourtant lui-même fixées, notamment quant aux possibilités de régularisation fiscale. Par ailleurs, même s’il s’agit de pays ayant des liens économiques et politiques réguliers avec la Suisse, le Conseil fédéral semble avoir négligé de négocier sérieusement de réelles contreparties, en particulier sous la forme d’une amélioration de l’accès à leur marché. Dans le même ordre d’idées, on devra de cas en cas s’interroger sur la qualité et l’exploitabilité des données qui seront fournies par certains pays.

Des accords prématurés

Le Conseil fédéral fait valoir la nécessité de négocier assez vite afin de compenser les délais imposés par le système démocratique helvétique. Cette excuse n’est pas recevable dans la mesure où de nombreux Etats ont du retard, et où on ne connaît pas encore les intentions exactes des grandes places financières concurrentes. Dans tous les cas, la garantie de règles du jeu équitables doit être la condition première de l’engagement de la Suisse, afin que la transparence fiscale ne soit pas qu’un prétexte pour affaiblir la place bancaire helvétique.
Dans ces conditions, il serait préférable de suspendre la ratification des accords déjà paraphés en attendant que des garanties sérieuses et des contreparties substantielles soient obtenues.    •

Source: Service d’information du Centre Patronal no 3091 du 7/6/16