Esclavage moderne? – Les demandeurs d’asile, une main-d’œuvre bon marché

par Hansjörg Rothe

James Brokenshire n’est pas communiste, pas même député travailliste, mais il siège pour le Parti conservateur à la Chambre basse du Royaume-Uni. Néanmoins, un projet de loi qu’il a présenté en novembre 2014 a introduit la Renaissance d’un terme prétendu mort depuis 150 ans dans le débat politique en Europe: le Modern Slavery Act. La traite des esclaves et l’esclavage sont les crimes sanctionnés par cette loi. Dix à treize mille personnes en seraient affectées – uniquement en Angleterre et au Pays de Galles! A l’échelle mondiale, les Nations Unies parlent de 27 à 30 millions de personnes «dans l’industrie de la traite des esclaves», dont 14 millions en Inde.
Alain Dehaze, originaire de Belgique est directeur d’Adecco, la plus grande entreprise de travail temporaire au monde sise à Zurich. A la mi-avril 2016, il a donné une interview au magazine Finanz und Wirtschaft,1 où il s’est exprimé concernant les chances de gain de son entreprise en Allemagne. Sa conclusion était prudemment optimiste: «L’Allemagne reste un marché intéressant», a-t-il déclaré, bien que les efforts en cours de légiférer sur un salaire égal aux intérimaires après neuf mois pourraient évidemment conduire à une perte de profits.
A deux reprises au cours des vingt dernières années, il y a eu en Allemagne de profonds remous dans le paysage politique et à ces deux périodes le dit «travail intérimaire» – à savoir le travail fait par des intérimaires résiliable à tout moment et très peu payé – a joué un rôle essentiel: d’abord pour la gauche, l’abolition des prestations de chômage pour les chômeurs de longue durée et l’introduction du travail intérimaire sous le chancelier Schröder a conduit à une scission du SPD [Parti social-démocrate allemand] et à la fondation du parti «Die Linke»; ensuite, depuis quelques mois pour la droite, où les succès électoraux de l’«Alternative pour l’Allemagne» nouvellement fondée, doivent être compris comme réponse à la politique des réfugiés.
Dans l’interview de M. Dehaze accordée à Finanz und Wirtschaft, les deux événements sont abordés. Le journaliste se souvient que «sous le chancelier Schröder, le travail temporaire avait une connotation positive en Allemagne. Il était considéré comme moyen de réintégrer les chômeurs de longue durée dans le processus de travail. Les modifications de loi [à savoir le salaire égal fixe planifié actuellement] sont également un indice que la branche a perdu de son prestige.»
La raison pour laquelle de nombreuses entreprises établies se réjouissent d’avoir des intérimaires dans leur personnel, bien qu’ils doivent payer leurs (petits) salaires et les frais d’Adecco, et qu’ils pourraient aussi tout simplement publier des offres d’emploi, s’explique par la remarque suivante: «Après une durée de travail de douze mois, 60% de nos intérimaires obtiennent un emploi fixe», déclare Dehaze. Il ne faut guère spéculer sur l’influence de ces perspectives sur l’atmosphère au sein du personnel de l’entreprise…
Etant donné qu’il n’y a plus de bénéficiaires d’assistance-chômage, près d’un million de demandeurs d’asile sont arrivés en Allemagne en 2015, parmi eux des dizaines de milliers de réfugiés (c’est-à-dire des personnes qui, pour des raisons compréhensibles, ont été obligées de fuir, avant tout de la Syrie). Ces gens-là peuvent être pris en charge immédiatement par les agences temporaires et être envoyés à d’autres entreprises – une nouvelle loi2 datant d’octobre 2015 exige uniquement un certain délai d’attente de 3 à 15 mois. Lorsque le premier week-end du mois de septembre 2015 – quand Angela Merkel et l’ancien chancelier autrichien Feymann ont annulé arbitrairement les accords de Dublin – était encore au centre des discussions, on présenta, le 29 septembre, la loi en question au Bundestag et deux semaines plus tard celle-ci fut adoptée après avoir été confirmée par le Bundesrat.
Le journaliste de Finanz und Wirtschaft suppose logiquement que des entreprises comme Adecco allaient donc ouvrir un nouveau champ d’activité: «Notamment pour l’Allemagne, on peut se demander si les recruteurs peuvent contribuer à l’intégration des réfugiés dans le marché du travail.» Alain Dehaze partage cet avis et répond: «Nous travaillons déjà avec les autorités allemandes et nous nous occupons du premier enregistrement de ces personnes. Toutefois, le législateur doit modifier les conditions-cadres pour pouvoir intégrer rapidement les personnes bénéficiant de l’asile dans le marché du travail. L’Allemagne a actuellement une période d’attente de quinze mois avant qu’un réfugié puisse obtenir un travail.»
Cette réponse est intéressante, car elle contient – comme c’est malheureusement le cas dans de nombreuses déclarations politiques – un noyau de vérité tout en gardant le silence sur le reste. Le passage important de cette loi est le suivant: «L’interdiction du travail intérimaire pour les demandeurs d’asile ainsi que les personnes tolérées est supprimée après trois mois quand il s’agit de spécialistes. Pour les travailleurs moins qualifiés, l’accès au travail intérimaire n’est possible qu’après 15 mois.» Ainsi, la procédure d’asile est devenue obsolète pour les agences d’intérim – car aussi bien les immigrants venant justes de traverser la frontière (donc les demandeurs d’asile) que les demandeurs d’asile dont la demande a été rejetée mais, dont plus de 90% ne quittent pas le pays (donc les personnes tolérées) peuvent être engagés à l’avenir par les agences de travail intérimaire. On peut douter de ce que Dehaze ne soit pas au courant de cela, et confonde les termes par erreur. Il parle de «personnes qui ont obtenu l’asile» sans mentionner qu’il s’agit là des quelques «vrais» réfugiés qui pour prouver leur statut durent souvent passer par plusieurs années de procédure d’asile. En échange, ils peuvent par la suite se porter candidat dans le «réel» marché de travail. Les 15 mois qu’il met faussement en relation avec ces réfugiés reconnus, ne se réfèrent pas au «travail» pour «réfugiés», mais au travail intérimaire pour demandeurs d’asile peu qualifiés ou pour des personnes tolérées.
Il est intéressant de constater que Dehaze n’aborde pas la période des trois mois pour «spécialistes» parmi les demandeurs d’asile. Probablement, Adecco n’a pas l’intention d’investir ni temps ni argent pour prouver les qualifications acquises à Damas ou Bagdad. Historiquement, le ciblage de la main-d’œuvre non qualifiée ressemble plus au précurseur du travail intérimaire développé à la fin du XIXe siècle en réponse à l’interdiction de l’esclavage, et est appelé en anglais «indentured labour»: les agences de travail intérimaire recrutaient leurs ouvriers le plus souvent en Inde ou dans l’espace Pacifique pour ensuite les mettre en contact avec les propriétaires des plantations de cannes à sucre dans les Caraïbes, en Australie ou, pour l’exploitation du guano, au Pérou. Alors que les défenseurs de cette pratique soulignent aujourd’hui encore qu’une partie des ouvriers appelés «Coolies» ou «Blackbirds», s’engageaient volontairement pour un second tour après l’expiration de leur contrat, il semble que les recrutements n’aient pas été fait de façon correcte. En ont souffert également des personnes pleines de bonnes intentions, à l’instar du missionnaire anglican John Coleridge Patterson assassiné en 1871 sur les îles Salomon. Des contemporains ont mis l’événement tragique en relation avec la dite «feinte de missionnaires» que les recruteurs déguisés en faux missionnaires utilisaient pour attirer les insulaires sur leurs navires à l’aide de fausses promesses.
En jetant un coup d’œil dans les camps de réfugiés surpeuplés en Allemagne, il n’est pas sorcier d’imaginer qu’un bon nombre de demandeurs d’asile accepteront volontiers l’offre d’une entreprise de travail intérimaire telle qu’Adecco, Randstad (Pays-Bas) ou Manpower (USA) – pour ne mentionner que ces trois leaders du marché du travail. Le nombre de près d’un million de travailleurs intérimaire de la population allemande existant déjà maintenant, pourrait donc doubler en peu de temps. Selon une coordinatrice d’asile, un grand nombre de demandeurs d’asile expriment malgré tout leur déception en soulignant que «Maman Merkel» leur avait promis «leur propre maison».3 Cette déclaration d’Angela Merkel n’est cependant nulle part consignée, contrairement au fameux discours de recrutement de février 2014 de l’actuel président allemand Gauck en Inde.4
L’ancien pasteur Joachim Gauck est certes un homme honorable, mais il se peut que pour certaines entreprises allemandes, il pourrait s’avérer difficile d’expliquer au «Anti-Slavery Commissioner» Kevin Hyland, l’origine et la rémunération de leurs intérimaires. Des maintenant, ils y sont obligés, s’ils sont impliqués dans une relation d’affaire avec les Royaume-Uni … sous forme de rapports annuels. Les actionnaires, doivent-ils se faire des soucis? Certainement pas, car dans la «Loi d’accélération» [«Beschleunigungsgesetz»] les parlementaires allemands ont soigneusement prévus à qui remettre la facture: «Suite à l’augmentation du nombre de cas d’emplois d’étrangers et au devoir d’information surviennent pour l’économie des frais supplémentaires pour la bureaucratie qui ne peuvent être estimés au stade actuel … Une compensation est donc prévue dans le délai d’un an.»     •
(Traduction Horizons et débats)

1    www.fuw.ch/article/wir-sind-interessant-wegen-der-cashflows/
2    http://dip21.bundestag.de/dip21/btd/18/061/1806185.pdf
3    www.epochtimes.de/politik/deutschland/asylkoordinatorin-ueber-wunschtraeume-fluechtlinge-fragen-oft-wann-bekomme-ich-mein-haus-und-mein-auto-a1280867.html
4    www.welt.de/politik/ausland/article124661961/Gauck-lockt-Inder-Wir-haben-Platz-in-Deutschland.html