La politique orientale de l’UE et la nouvelle division entre l’Est et l’Ouest

Les bouleversements de 1989 en Europe de l’Est et le nouvel ordre mondial

par Peter Bachmaier*

Le nouvel ordre mondial mis en place en Europe centrale et Europe de l’Est après la chute du rideau de fer s’est traduit par la réalisation du modèle néolibéral et de la dictature de l’argent, marqués par les caractéristiques suivantes: totale libéralisation de l’économie, démantèlement de l’Etat, dissolution de la propriété de l’Etat et privatisation, dérégulation, subordination de chaque pays au contrôle du capital étranger et, pour finir, intégration politique dans le système occidental, à l’UE et à l’OTAN.

Le bloc de l’Est, jusqu’alors sous domination soviétique, a été dissous parce que le 2 décembre 1989, lors de la conférence de Malte avec George Bush, Mikhail Gorbatchev «a renoncé» à l’Europe de l’Est. On lui avait toutefois promis qu’aucune extension de l’OTAN vers l’Est n’en résulterait. A Paris, en novembre 1990, la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE) a marqué l’apogée de la détente. Dans la Charte pour une nouvelle Europe, on avait posé les bases d’une «maison commune européenne». L’Europe devenait «unie» et la partition est-ouest qui durait depuis 1945 semblait faire partie du passé.
Le but de la politique extérieure américaine était néanmoins la soumission de la Russie, comme il en ressort du «Project for the New American Century» de 1997 ainsi que d’autres documents. En 1997, Zbigniew Brzezinski préconisait, dans son célèbre ouvrage «Le grand échiquier. L’Amérique et le reste du monde», la division de la Russie en trois entités: Russie européenne, Sibérie et République d’Extrême-Orient, et commentait: le nouvel ordre mondial sera construit sur les ruines de la Russie. Aujourd’hui, Washington souhaiterait en finir avec Poutine et a apparemment décidé qu’il était le principal obstacle à ses plans, la Russie étant, avec la Chine, l’unique axe mondial de la résistance.
L’OTAN a accru son expansion vers l’Est en aplanissant le chemin pour l’Union européenne. Aujourd’hui, l’objectif de l’OTAN n’a plus rien à voir avec la défense: il s’agit de s’étendre le plus possible vers l’Est afin de repousser la Russie. Lors de la Conférence de septembre 2014 se déroulant au Pays de Galles, l’OTAN a décidé une offensive en direction de l’Est. Des troupes ont été déployées dans chacun des Etats membres de l’OTAN en Europe de l’Est, surtout en Pologne et dans les pays Baltes, «afin d’empêcher une attaque russe», comme on dit. Pour les alliés Européens de l’Est de l’OTAN, les dépenses militaires en ont été quadruplées.

L’expansion de l’Union européenne: l’Est devient la périphérie

Après que la communauté européenne ait mis au point, dès 1989, la Convention PHARE (Poland et Hungary Assistance for Restructuring the Economy)1 pour la restructuration des pays d’Europe centrale et de l’Est, a suivi en 1993 le sommet de l’UE à Copenhague concluant l’association des pays d’Europe centrale et d’Europe de l’Est et statuant en faveur de leur adhésion possible à l’UE, sous condition qu’ils remplissent les conditions des critères de Copenhague et reprennent à leur compte les acquis communautaires.
Au travers de l’association, les pays d’Europe centrale et orientale ont dû, dans les années 1990, adopter les principes de l’économie néolibérale. L’Union européenne a intégré en 2004 les pays d’Europe centrale, d’Europe de l’Est et les pays Baltes, en 2007, la Bulgarie et la Roumanie et en 2012, la Croatie. En conséquence, l’économie de l’Europe centrale et orientale a été reprise par les consortiums occidentaux, et l’Est est devenu le «capitalisme périphérique» (Dieter Senghaas). Les gouvernements ont reçu les conseils d’experts américains, comme par exemple Geoffrey Sachs. La nouvelle élite des pays adhérents a bradé les richesses nationales aux étrangers.
Aujourd’hui, les pays d’Europe centrale et orientale appartiennent à la périphérie, comme Hannes Hofbauer l’a souligné dans son enquête sur l’«extension orientale de l’UE» (2008). Ils ont en grande partie perdu le contrôle de leur propre développement. L’extension vers l’est de l’Union européenne a surtout servi à créer un nouvel espace de marché aux plus grandes entreprises occidentales. Les conséquences concrètes de ces mesures radicales de reconversion dans les plus grands pays ont été le chômage de masse, la corruption, la baisse de l’espérance de vie et la fuite en continu de professionnels qualifiés vers l’étranger. L’industrie a été en grande partie détruite, la production a baissé, et des millions d’emplois ont été détruits. La population a été divisée en gagnants et perdants.

Les unités de délocalisation des consortiums occidentaux

Les entreprises des pays d’Europe centrale et d’Europe de l’est qui avaient survécu ont été transformées en unités de délocalisation par les consortiums occidentaux.
En Pologne, pays considéré comme un modèle de réussite, on a fermé plus de 90% des mines de charbon dans lesquelles travaillaient plus de 300'000 personnes. Aujourd’hui, le grand chantier naval de Dantzig, ayant construit la plupart des navires dans les années 1960 et 1970, ne reçoit pratiquement plus aucune commande. La dette extérieure de la Pologne est passée de 99 milliards de dollars en 2004 à 360 milliards de dollars en 2015. En République tchèque, les célèbres usines Škoda ont été reprises par Volkswagen AG qui a construit une nouvelle chaîne de montage intégrant différents sous-systèmes décentralisés. La production de voitures particulières des usines Tatra a été fermée. En Hongrie, Ikarus, autrefois le plus grand fabricant d’autobus du monde, a pratiquement mis fin à sa production car le FMI a subordonné l’attribution de crédits d’Etat à la Hongrie à l’interdiction d’exportation des autobus dans l’ancien espace du COMECON (Conseil d’assistance économique mutuelle, de 1949–1991).2 En Bulgarie et Roumanie, l’industrie nationale a aujourd’hui complètement disparu et les secteurs stratégiques ont été vendus à des entreprises étrangères.
Dans le cadre du «Partenariat oriental» un processus d’approche économique, de progrès démocratique et d’aide financière et technique devrait être offert aux nouveaux Etats issus de l’Union soviétique, soit: l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Géorgie, la Moldavie, l’Ukraine et la Biélorussie. Le programme a pour objectif stratégique d’établir un «cercle d’Etats stables, entretenant des liens amicaux» autour de l’UE. Des accords correspondants ont été conclus avec six anciennes Républiques soviétiques.
La désindustrialisation a suivi une orientation nouvelle, en matière de politique commerciale et économique. A peine dix ans après le zèle réformateur, il s’en est suivi une mutation totale des relations commerciales avec l’étranger. En 1999, la République tchèque exportait déjà 69% de ses marchandises vers l’UE, la Hongrie 76%, la Pologne 70%, la Roumanie 65% et la Bulgarie 52%. En République tchèque, en Hongrie, en Slovaquie et en Slovénie, les chaines de montage et d’assemblage automobiles ont joué un rôle important. Le fossé entre l’est et ouest s’est élargi après 1989, au point qu’il ne peut plus être question de rattrapage.
Avant l’extension de l’UE, la part des établissements financiers étrangers dans le marché global était déjà entre 60 et 80%. L’extension a surtout servi à ouvrir un nouvel espace de marché aux forces les plus puissantes de l’ouest, les dits «acteurs internationaux» (Global players). Dans la décennie qui a suivi le tournant historique de 1989, s’est opéré un changement de propriétaire, avant même l’adhésion à l’UE, dans la structure économique de ces pays.
Dans la catégorie «division internationale du travail», la délocalisation de la production industrielle s’est exercée depuis les centres économiques vers la périphérie. Des milliers de sites industriels, où les coûts salariaux n’étaient que du dixième de ceux de l’Occident, ont été délocalisés vers l’Europe de l’Est. Essentiellement, la Hongrie, la Slovaquie et la République tchèque sont devenues les unités de production délocalisées de l’industrie automobile de l’Europe de l’Ouest. L’UE n’a pas non plus épargné l’agriculture. Alors que dans la zone euro le prix à l’hectare est en moyenne de 10 000 euros, il n’est que de 1000 euros – ou moins – dans les pays d’Europe centrale. En Ukraine, les consortiums agricoles occidentaux ont déjà réussi à acquérir 40% de terres cultivables. D’autres pays, telle la Hongrie, y sont également confrontés.

La promotion de l’harmonisation culturelle

Le nouvel ordre mondial s’est également traduit socialement par la réalisation d’un nouveau système de valeurs libérales ayant pour objectif la disparition de la culture nationale, de la famille traditionnelle et l’atomisation de la société, une véritable «dictature du relativisme» (Benoit XVI). Aujourd’hui, l’Occident est cosmopolite, il est pour le «mariage pour tous» et pour la culture de la diversité. En 2000, l’UE a adopté la Charte des droits fondamentaux, laquelle n’a plus rien de commun avec le droit naturel.
L’UE voudrait «promouvoir l’harmonisation culturelle» (Johannes Hahn), avec pour objectif la rééducation des populations, et avant tout des jeunes. Les médias en Europe centrale et Europe de l’Est sont de fait dirigés par les consortiums des médias occidentaux: la News Corporation de Rupert Murdoch, de Bertelsmann AG, du groupe Springer, du groupe WAZ [Westdeutsche Allgemeine Zeitung, ndt.] et du groupe de presse suisse Ringier. Aujourd’hui, une grande partie des médias polonais est contrôlée par des maisons d’édition de la RFA (Bauer Medien Group, Verlagsgruppe Passau et Axel Springer (qui publie «Fakt» – le «Bild» polonais – et Newsweek Polska).
Les institutions américaines, comme l’Open Society Foundation, jouent un rôle important – elle gère également des universités comme la Central European University à Budapest ou la Southeast European University en Bulgarie. Tous les membres est-européens de l’UE ont adhéré au système éducatif PISA et au processus de Bologne qui est dirigé par l’OCDE et a pour but de soumettre l’intégralité des systèmes éducatifs à des critères économiques. L’enseignement s’est détérioré parallèlement à la «périphérisation» continue des pays de l’Est. Dans tous les anciens pays socialistes, le nombre d’élèves a considérablement baissé dans les écoles élémentaires. A présent, l’université se doit de produire du «capital humain» pour le marché. Le néolibéralisme ne désire produire plus que des consommateurs.

Le déclin démographique de l’Est

Le néolibéralisme a entrainé les pays de l’Est vers un changement démographique dramatique. La baisse du taux de natalité, pratiquement consécutive au tournant historique de 1989, témoigne de l’incertitude des populations face à l’avenir. Dès 1993, la baisse des naissances a été en moyenne de 18% par rapport à 1989, les chiffres négatifs évoluant de -3,3% en Hongrie à -31,7% en Roumanie.
Une des conséquences du processus de transformation a été un énorme courant migratoire de l’est vers l’ouest qui se poursuit encore à ce jour. Depuis la chute du rideau de fer, environ 14 millions de personnes ont quitté les régions d’Europe centrale, d’Europe de l’Est et d’Europe méridionale en direction l’Ouest, selon les estimations 2016 de l’Institut viennois pour la démographie.
Par rapport à 1989 – où la population atteignait 214 millions – ce sont aujourd’hui près de 23 millions de personnes qui ont quitté la région. Rien qu’en Autriche vivent en 2016 – d’après les informations de cet Institut – 778 000 personnes nées en Europe centrale, en Europe de l’Est ou en Europe méridionale. Même à présent, une grande partie des jeunes, avant tout les travailleurs qualifiés, les techniciens, les ingénieurs, les chimistes, les biologistes, les médecins et cetera, désire quitter le pays pour trouver à l’Ouest un meilleur emploi. Dans les Balkans, d’après les sondages, cela concerne presque la moitié des jeunes.
Cette vague d’émigration «inquiète beaucoup» les pays concernés. Les gouvernements développent des programmes nationaux pour rassurer les populations. En Hongrie, on a créé le programme «Rentrez à la maison, jeunes gens» à destination des émigrants, censé offrir des incitations financières au retour, car il y a un déficit de jeunes à l’intérieur même du pays. En Lituanie, la population est passée depuis1989 de 3,7 à 3 millions, en Bulgarie, elle est tombée de 9 à 7,1 millions en 2015.

Le déclin de l’image de l’UE

Après l’euphorie initiale, ce violent bouleversement a généré une grande déception au sein des populations. Depuis l’adhésion à l’UE, la confiance que les pays d’Europe centrale ont placée dans l’UE est en baisse, ainsi que l’a démontré le politologue Dieter Segert. Dans les deux pays les plus développés de la région, en République tchèque et en Slovénie, le taux de confiance en l’UE est au plus bas alors que le taux de méfiance est au plus haut. En 2015, selon l’index de l’Eurobaromètre, les chiffres de ceux qui n’avaient plus aucune confiance dans l’UE atteignaient en République tchèque 63% (!), en Slovénie 61%, en Hongrie 51%, en Pologne 39% et en Slovaquie 51%. Cette perception négative de l’UE se confirme dans une étude de la fondation Friedrich-Ebert: «Dans de nombreux pays de l’UE, la crise économique actuelle a entrainé une perte de respect envers l’UE. Dans cinq pays sur huit, les citoyens associent l’UE davantage à des échecs qu’à des succès et les couches populaires sont particulièrement sceptiques.» (FES, 2016)
Il faut également relier cette perte de confiance à la crise de l’euro (depuis 2008) et la récente crise des réfugiés (depuis 2015). La situation s’est aggravée du fait du niveau traditionnellement bas de la participation politique aux élections du Parlement européen. L’abstention a été particulièrement élevée dans les pays d’Europe centrale et d’Europe de l’Est, mais la participation électorale lors des scrutins nationaux est trois fois plus élevée que lors des élections du Parlement européen.
Depuis l’été 2015, les événements en rapport avec la crise migratoire ont clairement entrainé une perte de confiance en l’UE dans tous les pays de l’Est. Les grandes espérances telles qu’elles apparraissaient en 1989 – liées au changement de système en faveur du capitalisme occidental – se sont lentement transformées, environ deux décennies plus tard, en déception profonde. Les citoyens de cette région considèrent de plus en plus l’alternative d’un retour à l’Etat-nation.

L’opposition des pays de l’Est de l’UE

Les anciens pays socialistes sont depuis la mi-2015 en résistance ouverte à la politique de Bruxelles sur la question migratoire. Cependant la raison la plus profonde de cette résistance se trouve dans la culture nationale qui, jusqu’à un certain point, s’est pérénisée à l’est – paradoxalement – justement à cause du rideau de fer parce que le régime communiste repoussait le libéralisme occidental, surtout après la révolution de 1968. Jusqu’à présent, dans les pays de l’Est, l’Etat encourage les musées nationaux, les théâtres nationaux, les sociétés philharmoniques nationales etc., tout comme les institutions culturelles basées sur l’identité nationale. L’art moderne occidental et la culture, la révolution sexuelle, la consommation de drogues, les love-parades etc. n’étaient pas acceptés dans le bloc de l’Est, comme ils ne le sont toujours pas par la population de nos jours. Le cosmopolitisme était combattu à l’Est en tant qu’idéologie impérialiste et il est encore aujourd’hui considéré comme une menace pour l’identité culturelle. A l’Est, les valeurs jouent encore un rôle, il y a une renaissance nationale et religieuse, la famille est encore estimée parce que l’Est vit à une autre époque. Aujourd’hui, les médias occidentaux critiquent les pays de l’Est de l’UE parce qu’ils tiennent à leurs valeurs sociales et à leurs perspectives culturelles. Aujourd’hui, les hommes politiques du premier plan des pays de l’Est font preuve d’hésitation vis-à-vis de l’UE et n’acceptent pas non plus le diktat du politiquement correct. Ils montrent une résistance renforcée, avant tout contre l’augmentation du centralisme.
En Pologne, le nouveau gouvernement exige des medias qu’elles «valorisent les traditions nationales ainsi que les valeurs patriotiques et humanistes». Le théâtre ne doit pas agresser les valeurs sociales et les normes communément acceptées. «Il n’y a aucune raison», a expliqué le nouveau ministre de la culture polonais, Piotr Glinski, «que des groupes qui contribuent à la destruction de la culture polonaise, de ses traditions et de son identité continuent à être favorisés comme par le passé». Les théâtres nationaux devraient aussi remplir une mission publique, pense Glinski. «Vous devez rester en connection avec notre identité, notre histoire, et avec l’ensemble des valeurs culturelles et nationales.»
En Hongrie, une nouvelle loi sur les médias est entrée en vigueur le 1er janvier 2011, subordonnant les médias du service public à un organe de surveillance qui doit contrôler dans les médias la «couverture journalistique équilibrée» ainsi que leur orientation sur le «renforcement de l’identité nationale». Dans le domaine culturel, les subventions à la soit-disant «expression culturelle libre» ont été réduites. Le théâtre national est redevenu une maison de la culture nationale.

La défense des valeurs sociales

En Europe orientale, on défend non seulement les valeurs culturelles, mais aussi les valeurs sociales. En Pologne, le nouveau gouvernement a augmenté les taxes sur les banques étrangères et les chaînes de supermarché internationales afin d’améliorer la situation de concurrence pour les petites et moyennes entreprises. Les droits et les opportunités réservées aux petits commerçants polonais doivent être tenus à l’écart des acteurs multinationaux du marché. En même temps, les familles et les enfants devraient recevoir un soutien socio-politique provenant des retombées d’impôt attendues. Ainsi les familles polonaises devraient recevoir un montant mensuel de 112 euros dès le deuxième enfant à titre d’aide familiale.
En Hongrie, l’achat de terres hongroises par des étrangers est interdit depuis 1994 afin de protéger le pays des spéculateurs étrangers. C’est ainsi que de nombreux paysans autrichiens ont conclu, entre 1994 et 2001, uniquement des baux amphitéotiques par lesquels le propriétaire foncier hongrois laissait la terre à l’exploitant étranger pour la durée d’un bail à vie, ou pour 99 ans. En 2014, ces contrats ont également été dénoncés par le gouvernement Orbán.
En Slovaquie, au cours de la crise de l’euro, il y a eu de l’opposition contre le Fonds de sauvetage et l’Union budgétaire, où le Parlement, sous la présidence de Richard Sulík, a refusé le Fonds de sauvetage en octobre 2011. La République tchèque n’a pas signé l’Union budgétaire.
L’opposition à la restructuration néolibérale se reflète encore dans l’index de transformation de la fondation Bertelsmann qui prétend mesurer régulièrement le développement démocratique et de l’économie de marché de 128 pays. Celui-ci planifie depuis 2012 les «régressions», c’est-à-dire, les baisses de qualité en termes de démocratie et d’économie de marché pour la plupart des Etats de l’Europe centrale et du Sud-Est. Pendant la période examinée de 2009–2011, la «qualité de la démocratie» a diminué, selon cette fondation, dans 13 pays sur 17, particulièrement en Hongrie, qui sort du lot. La plupart de ces pays ont ralenti tant leur transformation économique que leurs réformes politiques.

Le clivage Est-Ouest dans l’UE

Aujourd’hui, l’UE est divisée entre les unionistes, qui veulent une union de plus en plus étroite et centralisatrice, et les souverainistes, qui veulent une Europe des nations libres et souveraines. Les membres des pays de l’Est de l’UE veulent des Etats souverains, et coopèrent donc à l’intérieur du groupe de Visegrád (Pologne, Hongrie, République tchèque et Slovaquie) ainsi qu’au sein de l’Initiative d’Europe centrale de l’Est (CEI – Central European Initiative) fondée sur l’initiative autrichienne, aujourd’hui dirigée par la secrétaire générale autrichienne Margot Klestil-Löffler. Le groupe de Visegrád a décidé une politique migratoire commune que le ministre des Affaires étrangères du Luxembourg Asselborn a désigné d’«éloignement de l’Europe». Ces quatre pays d’Europe centrale de l’Est ont opté en février 1991 pour une coopération comprenant aussi un fonds international encourageant les réseaux culturels. En 2014, la République tchèque a proposé que l’Autriche et la Slovénie y participent également.
Aujourd’hui, le pays où le rejet de l’UE est le plus important est la République tchèque, où les partisans de la sortie de l’UE atteignent officiellement les 57%. D’après un sondage de l’hebdomadaire Reflex, 80% des sondés se prononceraient même en faveur d’une sortie de l’UE. L’actuel président Miloš Zeman, ainsi que son prédécesseur Václav Klaus, font partie des plus éminents des critiques de l’UE. Le clivage de l’Europe passe aussi au travers des pays. En Allemagne, ce sont les nouveaux Länder, c’est-à-dire l’ancienne RDA qui refusent l’accroissement de l’«occidentalisation».
En politique extérieure et politique de sécurité nationale, les gouvernements de ces pays, cependant, restent dépendants de l’OTAN. L’OTAN a construit d’importantes bases militaires, se livre à de grandes manoeuvres en Pologne et dans les pays Baltes et soutient le projet Intermarium autrefois élaboré par le maréchal polonais Jozef Pilsudski après la Première Guerre mondiale visant à l’intégration des pays compris entre la mer Baltique et la mer Noire dans la sphère d’influence de la Pologne et de ce fait des Etats-Unis. L’élite dirigeante des pays de l’Est de l’UE mène certes une politique intérieure indépendante, mais elle exécute cependant les instructions de Bruxelles et de Washington en matière de politique extérieure et de politique de sécurité nationale.
Aujourd’hui, le fossé entre la classe politique et la population est encore plus important à l’Est qu’à l’Ouest. Mais les gouvernements sont contraints à l’opposition par la population. Cette opposition existe aussi en matière de politique de sécurité nationale: la Bulgarie et la Roumanie, membres de l’OTAN, ont refusé d’envoyer leurs flottes militaires en soutien à la marine militaire américaine en mer Noire.

L’Autriche se tourne vers l’Est et le Sud-Est

La population autrichienne est également de plus en plus critique à l’égard de l’UE et s’oriente de plus en plus vers l’Est. Lors de la Conférence des Balkans du 24 février 2016 à Vienne, il a été décidé, sous la présidence de l’Autriche, d’une approche commune avec neuf pays des Balkans quant à la question migratoire, alignée également sur la position des pays Visegrád. L’Autriche défend aussi une normalisation des relations avec la Russie et le Belarus. Dans sa critique de l’accord TTIP avec les Etats-Unis, l’Autriche est soutenue par les plus importants des pays de l’Est de l’UE.
Aujourd’hui, la proportion du peuple autrichien approuvant l’UE a baissé à environ 30%. En même temps, selon un sondage Gallup, 60% des Autrichiens s’interrogeaient en 2015 sur la politique des Etats-Unis. Cela les place au troisième rang derrière la Russie (89%) et le Belarus (67%). Dans aucun autre pays de l’UE, le rejet n’est aussi grand. Le rejet anti-capitaliste des USA rassemble à gauche comme à droite – le dénominateur commun étant la critique de l’Amérique.

La crise de l’UE

Aujourd’hui, l’UE n’a plus aucune stratégie commune: ni dans la politique monétaire, ni dans la politique de sécurité nationale, encore moins dans la politique migratoire. Le fossé entre la classe politique dirigeante, soutenue par l’élite financière et les médias, et le peuple va aller en s’élargissant. Les journaux perdent leurs lecteurs parce qu’ils se sont uniformisés, et les lecteurs vont s’informer sur Internet et les médias sociaux. Dans les journaux, les courriers des lecteurs montrent ce que les gens pensent vraiment. Les référendums dans certains pays prouvent qu’une majorité de citoyens en a assez de l’extension de l’UE et des problèmes non résolus.
L’alternative est donc une Europe décentralisée, sociale, une Europe des nations, mais sans nationalisme étroit et une collaboration avec la Russie et les autres pays d’Europe de l’Est qui résistent également. Les pays du groupe de Visegrád exigent un changement profond de l’UE et une Europe des nations souveraines. Ils approfondissent leur collaboration avec les pays Baltes et avec les Balkans. Aujourd’hui, nous n’avons besoin d’aucun réarmement, d’aucune confrontation renforcée, mais d’une collaboration entre l’Est et l’Ouest.    •
(Traduction Horizons et débats)

Bibliographie:
Hofbauer, Hannes. EU-Osterweiterung: Vom Drang nach Osten zur peripheren EU-Integration, Vienne 2008
Musienko, Sergey (ed.). Belarus: Independence as National Idea, Global Scholarly Publications, New York 2016
Segert, Dieter. Transformationen in Osteuropa, Vienne 2013

1    PHARE (Programme d’aide communautaire aux pays d’Europe centrale et orientale) est l’un des instruments de préadhésion financé par l’UE pour aider les pays candidats dans leurs préparatifs d’adhésion. Il s’agit notamment de la restructuration économique massive et d’un changement politique pour faciliter la reprise de l’acquis communautaire (la totalité du droit en vigueur au sein de l’UE). Entre 1990 et 2000, plus de 2,5 milliards d’euros ont été investi dans le cadre du programme PHARE.
2     Le Conseil d’assistance économique mutuelle (CAEM ou COMECON en anglais) était une organisation internationale des Etats socialistes sous la directon de l’Union soviétique.

Des politiciens allemands mettent en garde contre la menace de guerre et exigent une autre orientation

km. Au cours des semaines passées, des politiciens allemands de toutes tendances ont mis en garde contre une menace de guerre et proposé des alternatives à la politique actuelle. Nous avons rassemblé une série de ces déclarations.

Frank-Walter Steinmeier: les défilés de blindés ne créent pas davantage de sécurité

«Ce n’est pas le moment d’aggraver la situation en agitant les armes et en poussant des cris de guerre. C’est une cruelle erreur de croire qu’en faisant défiler des blindés à la frontière orientale de l’Alliance on renforce la sécurité. Il serait bien plus raisonnable de ne pas chercher des prétextes pour réanimer un ancien conflit.

Source: Frank-Walter Steinmeier, ministre allemand des Affaires étrangères (SPD); «Bild am Sonntag» du 19/6/16

Wolfgang Ischinger: l’OTAN doit se maîtriser

«Wolfgang Ischinger, diplomate allemand de haut rang et président de la Conférence de sécurité de Munich, recommande à l’OTAN de se maîtriser dans sa relation avec la Russie. Il recommande à l’alliance militaire occidentale, dans une interview à «Panorama» de la chaîne allemande NDR, de ne pas pousser le bouchon trop loin, mais de faire preuve de retenue. Le risque de voir ces manœuvres déboucher sur des actes de guerre est, selon lui, plus grand que lors de la phase finale de la guerre froide et depuis les 25 dernières années s’est accentué plus que jamais.»

Source: www.spiegel-online.de du 23/6/16

Sarah Wagenknecht: il y a un énorme danger d’escalade militaire

«A mon avis, il n’est pas de mise de se préoccuper de l’éventualité d’une guerre avec la Russie, mais de tout faire pour qu’elle n’ait jamais lieu. Il me semble bien que les activités de l’OTAN – depuis des années et redoublées depuis quelque temps – constituent des jeux guerriers et c’est une politique hautement dangereuse. A quoi cela rime-t-il? Des manœuvres aux abords de la frontière russe et, en plus, dénommées martialement du nom d’un gros et dangereux serpent». De plus, des stationnements constants de troupes, des bases de missiles. L’Allemagne s’en mêle partout et cela en dépit de son histoire. C’est pour moi parfaitement irresponsable, du fait que cela ne fait que renforcer les dangers d’une escalade militaire. Il suffirait d’un malentendu. Et il ne faut jamais oublier qu’il s’agit de deux puissances atomiques. Il ne s’agit donc pas de savoir si la politique russe est parfaite et si nous l’approuvons ou pas. Il faut simplement être bien conscient que la sécurité n’existe en Europe qu’avec la Russie et non pas contre la Russie. […]
En consultant les dépenses militaires, on constate que l’OTAN dépense actuellement 13 fois plus que la Russie. Malgré cela, on veut encore sensiblement augmenter ces dépenses d’armement en cherchant à imposer à tous les pays de dépenser 2% du PIB pour le militaire. C’est totalement irrationnel. Nous dépensons déjà 13 fois plus que la Russie. En ce qui concerne les modifications de frontières, il va de soi, qu’en tant que gens de gauche, nous avons une position critique quant aux actions allant à l’encontre du droit international. Ce fut déjà le cas au Kosovo. Mais il faut tout de même constater que depuis les années 1990, l’OTAN a toujours déplacé ses frontières vers la Russie. D’abord l’Europe de l’Est, puis l’Europe du Sud-Est, et maintenant c’est au tour du Montenegro de devenir membre. […]

Deutschlandfunk: Les populations de la Pologne et des pays Baltes craignent eux-mêmes une agression de la part de la Russie, elles craignent les efforts russes de réarmement – pouvons-nous les ignorer?

Sarah Wagenknecht: Il est, à mon avis, parfaitement irréaliste de croire que la Russie va s’attaquer aux pays Baltes. C’est parfaitement absurde. La situation en Ukraine était spéciale. La flotte russe de la mer Noire était déjà présente, ayant toujours eu sa base en Crimée. Il ne s’agit donc pas d’une occupation puisqu’elle était toujours présente et que la Russie ne voulait pas la retirer ni courir le risque de voir sa flotte de la mer Noire et leurs bases stratégiques importantes situées sur territoire de l’OTAN. […]

Source: Sarah Wagenknecht (Die Linke); lors d’une interview avec www.deutschlandfunk.de du 10/7/16

Christian Ströbele: Que se passerait-il si les troupes de Poutine étaient envoyées à Cuba?

«C’est complètement fou, l’OTAN en Pologne et dans les pays Baltes. Que se passerait-il si Poutine envoyait des troupes à Cuba pour des manœuvres. On n’ose y penser.»

Source: Twitter-Nachricht de Christian Ströbele (Bündnis 90/Die Grünen) du 8/7/16

Horst Teltschik: utiliser les instruments de la détente

«Nous avons mis en place, au cours des 20 dernières années, des instruments devant servir à désamorcer les situations de tensions et nous devons nous demander, en Occident, si nous avons su nous en servir – il suffit de penser au Conseil OTAN-Russie, fondé en 2002, ou bien à l’acte fondateur de 1997 entre l’OTAN et la Russie. On y avait négocié de nombreuses mesures qui ne furent pas mises en vigueur efficacement lors des crises de ces dernières années.

Deutschlandfunk: Mais que devrait faire concrètement l’OTAN au vu des demandes de certains Etats membres comme les pays Baltes ou la Pologne, qui se sentent menacés?

Horst Teltschik: Les pays Baltes, de même que la Pologne, ainsi que d’autres États membres de l’OTAN font partie d’une alliance de défense. Ils sont membres de l’Union européenne qui leur assure également une sécurité, autrement dit, ils sont intégrés dans deux organisations qui leur garantissent la sécurité. Dans la mesure où certains membres n’y croient pas, ils ne devraient pas faire partie de ces organisations. La Russie et le président Poutine ne veulent pas risquer leur vie en attaquant un pays membre de l’OTAN, sachant qu’ils auraient affaire à 27 autres pays. Il ne faut tout de même pas exagérer. […]
A la fin de la guerre froide, nous avons conclu les accords de désarmement et de contrôle de l’armement les plus étendus de tous les temps. On aurait dû éviter d’interrompre ce processus, mais au contraire l’étendre. Nous avons alors négocié la réduction des armées conventionnelles en Europe et cet accord a été ratifié par Moscou, mais pas par l’Occident. Pourquoi n’a-t-on pas repris ce processus pour l’étendre? Nous avions tout un système de mesures de confiance, c’est-à-dire l’obligation d’annoncer des deux côtés les manœuvres militaires prévues, d’établir un système de surveillance réciproque de ces manœuvres, et ainsi de suite. Non seulement on n’a pas poursuivi sur cette voie, mais on l’a abandonnée.
Ce qui veut dire qu’on connaît les instruments, ils sont disponibles, même confirmés contractuellement. On n’a pas fait appel au Conseil OTAN-Russie lors de crises sérieuses – lors de la guerre en Géorgie et lors du conflit avec l’Ukraine. Le secrétaire général de l’OTAN a, heureusement, annoncé la convocation du Conseil OTAN-Russie, deux semaines après le sommet de l’OTAN. J’espère qu’on y débattra sérieusement des mesures occidentales pour se remettre à la table de négociations pour y débattre des mesures à prendre pour éviter les conflits. […]
Je suis persuadé qu’on peut dialoguer avec Poutine, cela s’est avéré dans le passé.»

Source: Horst Teltschick, ancien conseiller du chancelier Helmut Kohl (CDU) lors d’une Interview avec www.deutschlandradiokultur.de du 8/7/16