«La Syrie entre ombre et lumière - Les hommes parlent de leur pays déchiré»

par Carola et Johannes Irsiegler

Les hommes sont membres les uns des autres,
et tous créés de même matière.
Si un membre est affligé,
les autres s’en ressentent.
Qui n’est pas touché du mal d’autrui,
ne mérite pas d’être appelé homme.
«Gulistan ou l’Empire des Roses».

Trad. par M. [d’Alègre], 1704.

Karin Leukefeld, née en 1954, a étudié l’ethnologie, l’islamologie et les sciences politiques. Depuis 2000, elle informe en tant que journaliste indépendante sur le Proche- et Moyen-Orient. Depuis 2005 et jusqu’à ce jour, elle se rend toujours à nouveau en Syrie. En 2010, elle reçut l’accréditation officielle du gouvernement syrien afin de travailler en tant que journaliste en Syrie. Karin Leukefeld est une experte de la région. Dans ses nombreux reportages et publications, elle ne veut explicitement pas qu’on la prenne pour une correspondante de guerre: son intérêt tout particulier va aux personnes individuelles, à leurs espoirs, à leurs activités et à leurs souffrances. Ce qu’elle entend et voit en Syrie ne la laisse pas indifférente et suite à cela, elle transmet quelque chose manquant dans les médias: la compassion. C’est de cette compassion et de ses nombreuses rencontres personnelles pendant les 15 dernières années qu’elle puise sa force pour ses reportages et ses livres.
Son nouveau livre écrit en allemand porte le titre «La Syrie entre ombre et lumière – des récits personnels d’un pays déchiré». C’est un document émouvant car elle réussit à trouver la synthèse entre un compte-rendu objectif des faits et une compréhension compatissante de ce que ces faits signifient pour la vie des gens. Karin Leukefeld passe en revue les années de 1916 à nos jours. Elle présente l’histoire douloureuse et pleine d’espérance de la Syrie ainsi que l’hospitalité et les compétences de ses habitants au XXe siècle. Chaque résumé d’une époque de l’histoire est suivi d’un chapitre dans lequel elle fait revivre encore une fois cette époque par des témoignages. Ainsi, elle évoque le fait que l’histoire est toujours faite et vécue par des hommes.
En 1916, le Moyen-Orient d’aujourd’hui fut troqué dans une partie de poker parmi les vainqueurs de la Première Guerre mondiale, à savoir la Grande-Bretagne et la France. Le gouvernement britannique distribua plusieurs fois à différents acteurs un pays qui ne lui appartenait pas. En se servant d’arguments racistes, la France s’opposa au droit des peuples à l’autodétermination, occupa la Syrie d’aujourd’hui et la partagea comme bon lui semblait.
La lecture fournit beaucoup de nouvelles informations:
Qui est au courant, par exemple, du soutien financier et médiatique, notamment de l’Emirat du Qatar, pour renforcer la guerre en Syrie, bien qu’au cours de la première phase du gouvernement du Président Bachar al-Assad, l’Emirat avait investi dans divers projets en Syrie? Le Qatar voulait utiliser des parties d’un gazoduc déjà existant à travers la Syrie et construire à travers la Jordanie, la Syrie et la Turquie un nouveau pipeline afin de vendre du gaz au marché européen. «Le pipeline du Qatar aurait renforcé l’influence des pays du Golfe, de l’Europe et des Etats-Unis dans la région», explique Leukefeld, et cela au détriment de la Russie. En 2009, Bachar al-Assad déclara finalement par égard pour son allié, à savoir la Russie, qu’il n’acceptait pas ce projet de pipeline. Voilà donc la raison pour laquelle le Qatar souhaitait renverser le gouvernement d’Assad.

Ou bien, qui connaît les causes de la démission de Kofi Annan en tant qu’envoyé spécial de l’ONU pour la Syrie en 2012? Karin Leukefeld rapporte: «En juin 2012, Annan, réussit à présenter un ‹Accord de Genève› concernant des négociations sur la transformation politique de la Syrie. Non seulement les ministres des Affaires étrangères des puissances avec veto au Conseil de Sécurité des Nations Unies, mais aussi la Syrie l’avaient accepté. Immédiatement après la signature, la Secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton s’adressa à la presse et déclara que l’Accord ne pourrait être appliqué que si le président syrien Assad démissionnait. L’envoyé spécial de l’ONU Kofi Annan démissionna.» Que de souffrances auraient pu être épargnées si le conflit avait alors pris une autre tournure. Compte tenu d’une éventuelle présidence américaine de Mme Clinton, cette information est très inquiétante.
Ou bien, qui a entendu parler dans les médias occidentaux de l’existence d’une opposition syrienne qui s’est toujours élevée avec honnêteté contre toute ingérence extérieure et une militarisation du conflit et qui exigeait la fin des combats mais que Paris, Berlin ou Londres y étaient réfractaires? Là, elle n’était pas la bienvenue. La Syrie se voit à nouveau refusé la possibilité de poursuivre son propre chemin.
En 2010, on prédisait encore un bel avenir économique à la Syrie et les gens imaginaient une voie pacifique de la réforme avant le soi-disant Printemps arabe, mais en 2015 tout est détruit par la guerre. Karin Leukefeld arrive à la conclusion que les Syriens n’avaient aucune chance. «Tous les ont trompés. Néanmoins, ils n’abandonnent pas. […] Ils s’entraident, résistent patiemment à la pénurie, à l’insécurité, à l’inflation, aux fausses promesses.» Elle finit par la déclaration d’un ami, d’un Syrien de 28 ans, qui veut rester dans son pays, mais ne veut pas vivre dans un pays divisé: «Maintenant, nous devons nous occuper de la vie actuelle, il y a beaucoup à faire. Mais un jour, le chaos sera terminé, et puis ce seront les femmes qui reconstruiront la Syrie. Les hommes sont morts, en prison ou ils ont quitté le pays. Mais les femmes sont ici, elles reconstruiront la Syrie.»
Après la lecture de ce livre, nous comprenons peut-être mieux le sort de tous ceux qui ne pouvaient pas rester en Syrie et devaient fuir leur patrie. D’ailleurs, beaucoup d’entre eux sont des Palestiniens dont les familles furent déjà expulsées auparavant de leur patrie en devant abandonner tous leurs biens et qui trouvèrent refuge en Syrie.
Dans son livre, Karin Leukefeld réussit de manière émouvante à susciter l’empathie pour les personnes concernées par les conséquences des décisions politiques prises au cours du siècle passé. Nous recommandons ce livre à toute personne politiquement intéressée.    •
(Traduction Horizons et débats)