L’Allemagne en mutation

par Karl Müller

Le 9 décembre 2016, le mot «postfaktisch» [post-factuel] a été élu mot de l’année par la Gesellschaft für deutsche Sprache [Société pour la langue allemande]. Dans l’exposé des motifs, on nous explique que de plus en plus souvent, que ce soit dans un raisonnement ou dans les discussions politiques et sociales, ce sont les émotions qui prennent la place des faits. Des couches sociales toujours plus larges se sentent disposées à rejeter «ceux qui sont là-haut», toujours prêts à ignorer des faits ainsi qu’à accepter les mensonges même flagrants. Sur ce point, le mot révèlerait un changement politique profond.
La Société pour la langue allemande a fourni, par son choix et son argumentation une indication claire sur la polarisation ciblée de l’Allemagne contemporaine, à savoir la tentative de «ceux qui sont là-haut» d’écarter les critiques à leur égard, et de présenter les choses comme s’ils avaient eux-mêmes orienté la façon de penser et d’agir selon les «faits» et la «réalité», et se montraient donc par-là «raisonnables» tandis que les critiques seraient eux «émotifs» au sens de «déraisonnables», «ignoreraient les faits» et même «accepteraient les mensonges».

Faut-il retirer tout pouvoir aux citoyens?

De façon tout à fait évidente, on veut «retirer tout pouvoir» aux citoyens. Et lorsqu’on intègre le fait que le mot «Brexit» occupe la deuxième place parce que le résultat du référendum aurait été un «triomphe de la politique post-factuelle», le but de cet exercice de vocabulaire devient manifeste. Il ne manquait que de mettre le mot «populiste» à la troisième place; car pour «ceux qui sont là-haut» ce sont les «populistes» qui attirent le peuple stupide vers le «post-factuel» si bien qu’il y a, par exemple, des référendums dont les résultats ne conviennent pas du tout «à ceux qui sont là-haut».
Ce sont justement les cercles de pensée qui voient le mot de «dictature du relativisme» (Pape Benoît XVI) dans tant de questions du vivre-ensemble, qui veulent museler la critique de leurs positions et de leurs médias tout-puissants avec le mot «post-factuel» et manipuler la liberté d’opinion au moyen de théories complotistes non démontrées et de leurs instruments de pouvoir.

Des millions de victimes des mensonges des politiques et des médias tous puissants

Là-dessus, le 12 décembre 2016, on pouvait lire sur la page Internet www.nachdenkseiten.de en référence aux mensonges de nos hommes politiques et des tous puissants médias qui leur sont inféodés: «Les fake news peuvent être extrêmement dangereuses et sont responsables de millions de victimes. Les «fake news» qui se sont révélées particulièrement dangereuses étant celles qui sont diffusées non seulement sur les médias sociaux, mais dans les médias classiques.» Le texte liste trois exemples parmi tant d’autres: le mensonge selon lequel des soldats irakiens auraient arraché des nourrissons hors des incubateurs au Koweït en 1990; le mensonge du «Plan Fer à cheval» pendant la guerre de l’OTAN contre l’ex-Yougoslavie; les mensonges du ministre des Affaires étrangères américain Colin Powell, le 5 février 2003 au Conseil de sécurité des Nations Unies, au sujet des prétendues armes de destruction massive irakiennes.
Le mot juste pour cela est grotesque; car le rire nous reste dans la gorge, quand on scrute plus exactement et saisit ce qui se passe réellement. Oui, il faut distinctement caractériser ces procédés. C’est ainsi seulement qu’on ne pourra être désorienté ni dénié de sa perception; car c’est le but de la campagne: «‹Nous qui sommes là-haut› nous faisons bien les choses, ne vous laissez pas tromper par les ‹populistes› et suivez nous plutôt.»… Et contre ceux qui ne sont pas disposés à nous suivre, nous agirons avec nos instruments de pouvoir.
Mais comment cela se passe-t-il «réellement» en Allemagne avec «ceux qui sont là-haut»?

L’ordre et l’Etat de droit

«Ceux qui sont là-haut» ne devraient en principe pas exister. Tout au moins selon l’Etat de droit; car l’Allemagne est, d’après sa Constitution, une démocratie dans laquelle tout pouvoir émane du peuple et dans laquelle tous les citoyens sont égaux en droits. La Révolution française a supprimé les privilèges du premier (la noblesse) et du second état (le clergé), et de par la loi fondamentale de 1949, ceci est également valable pour la République fédérale allemande. Ceux qui occupent des fonctions publiques ou sont «mandatés par le peuple» donc élus, sont attachés à l’Etat de droit et sont en principe les «serviteurs» du peuple – ce qui s’exprime, par exemple, dans la traduction littérale du mot «ministre» – et n’occupent de fonctions publiques que pour un certain temps – et de ce laps de temps, les citoyens doivent décider.
Et puis, il y a les citoyens qui ont beaucoup plus d’argent que leurs concitoyens, qui sont des «personnalités», qui donnent le ton dans les médias et cetera et cetera. Mais pour ces gens aussi, c’est le même principe que pour les hommes politiques occupant des fonctions publiques. Avec cette exception qu’ils ne dépendent légalement pas de la volonté du peuple. Mais même au sujet de la propriété, on dit dans l’article 14 de la Loi fondamentale que «son usage […] doit en même temps servir au bien de la communauté».
Pourtant, dans l’Allemagne d’aujourd’hui, on constate que ce petit groupe, au sein de l’ensemble de la population, se connaît personnellement à la perfection, se réunit fréquemment, célèbre des fêtes en commun et participe à des groupes de discussion – aussi au niveau international – … et que là, on aborde et on prend des décisions, également concernant des questions politiques et économiques.

Des structures de pouvoir anticonstitutionnelles

Malheureusement, nous nous sommes habitués à ce «fait»; une structure de pouvoir et de décision est en effet apparue, qui évolue au-delà du droit et de la loi, en dehors du contrôle et de la séparation des pouvoirs, en dehors du cadre constitutionnel … donc anticonstitutionnel. Et quand de nombreux citoyens ont l’impression que leurs élus sont de plus en plus contraints d’adhérer à d’autres idées et d’autres intérêts que ceux de leur corps électoral, et cela de plus en plus fréquemment, alors il ne s’agit pas là d’«émotions», mais d’un «fait» qui provoque, cependant, aussi légitimement des émotions. L’Homme n’est pas un robot.
Comment expliquer ces décisions politiques fondamentales, telles l’introduction de l’euro, l’accumulation des pouvoirs dévolus aux institutions de l’UE, les interventions de la Bundeswehr à l’étranger, la politique de migration de la Chancelière fédérale – allant à l’encontre de la volonté de la majorité des citoyens – et que la prise de ces décisions soit légitimée auprès de la population comme l’expression d’un «leadership» – en passant outre le fait qu’une fois déjà, l’Allemagne a eu un leader – un «Führer»?
Peut-on nommer concrètement les intérêts et les buts des cercles, pour lesquels «ceux qui sont là-haut» s’engagent davantage que pour la majorité des citoyens? On peut analyser les décisions qui sont prises, et discerner envers qui elles ont été favorables, et envers qui, défavorables. Et on peut essayer d’associer des idéologies à ces décisions.

Stratégie de groupes marginaux

Un exemple: Herbert Marcuse, le représentant sans doute le plus radical de l’«Ecole freudo-marxiste de Francfort», avait, après la Seconde Guerre mondiale, émit le postulat selon lequel, dans les conditions de l’époque, il ne fallait plus espérer faire agir la classe ouvrière classique en tant que sujet révolutionnaire. Elle était trop fortement manipulée par la famille autoritaire et ennemie du plaisir, par l’école et les médias et corrompue par la consommation. Il en allait tout autrement pour les «groupes marginaux» très ouvertement «désavantagés» et «réprimés» tels que les femmes, les non-hétérosexuels, les «consommateurs» de drogues, les étrangers, etc. Tous ceux-là pourraient ainsi développer un potentiel révolutionnaire. Certains pans de la «gauche» de l’époque misèrent désormais sur cette stratégie et espéraient voir se réaliser des changements sociétaux radicaux au travers de l’«émancipation» des groupes marginaux. Aujourd’hui, en 2016, cette idéologie peut rétrospectivement se targuer d’un grand succès, ayant promu leur idées des «droits de l’homme» jusqu’à l’UE et la Chancellerie fédérale.

Globalisation et libre-échange

Second exemple: la globalisation et le libre-échange. La politique allemande et l’industrie nationale basée sur l’hégémonie économique font tout pour parvenir à réaliser un excédent d’exportation de plus en plus élevé, recruter des «spécialistes» du monde entier et inculquer au monde entier les quatre «libertés» du marché intérieur de l’UE et la «loi fondamentale de la globalisation» – le commerce de marchandises et de services sans restrictions, liberté des mouvements de capitaux, libre circulation des personnes. On est fier d’être le «champion du monde de l’exportation», on s’engage pour le TTIP et la CETA et exige que l’Allemagne soit de plus en plus un «pays d’immigration». On ne parle cependant pas des problèmes liés à cette politique. Par exemple, sur ce que signifie le débauchage des spécialistes à l’étranger: ces gens manqueront à leur pays d’origine et à son essor économique. Par exemple, sur le fait que l’excédent d’exportation durable se traduit toujours pour d’autres pays par une vie avec des déficits commerciaux.
La loi de stabilité de 1967, toujours en vigueur, a fourni à la politique allemande, non sans raison, le but d’un équilibre macroéconomique avec comme objectif, le maintien de la stabilité des prix, un taux élevé d’activité, la croissance économique permanente et raisonnable et … l’équilibre de l’économie extérieure (le carré magique). L’article 109 de la Loi fondamentale oblige le pays de poursuivre avec la gestion budgétaire au niveau national et fédéral (länder) l’objectif d’un équilibre macroéconomique.

La BCE inonde les marchés de capitaux

Non moins problématique est la politique monétaire de la Banque centrale européenne qui est portée par la politique allemande – contre la volonté de la Banque fédérale allemande. Déjà depuis longtemps, la BCE inonde les marchés de capitaux. Aussi, la plus récente décision de la BCE de maintenir les intérêts à leur plus bas niveau et de prolonger à l’extérieur les achats d’emprunts sur le délai actuel a fait jubiler avant tout une institution: la bourse et le cours des actions. Le marché monétaire spéculatif est déjà gonflé à l’excès de façon irresponsable. Les avertissements adressés à l’égard de cette politique monétaire se font plus véhéments, mais la politique ne change pas. Qui devra payer pour le prochain crash? Et qui en prendra la responsabilité?
Et là-dessus: en Allemagne, en particulier, il est fréquent dans la classe moyenne de placer ses économies afin d’obtenir un rendement modeste à taux fixe. La spéculation en bourse est étrangère à beaucoup d’Allemands. La politique de taux d’intérêt zéro pratiquée par la BCE va à l’encontre de ces épargnants. Leur revenu descend vers le zéro, et de nouveau, la classe moyenne (les PME) finira par payer les pots cassés pour une politique douteuse.

Le secteur des bas salaires devient surpeuplé

Les chiffres officiels de la situation de l’économie allemande et du nombre de chômeurs sont trompeurs. La proportion des personnes menacées par la pauvreté dans le pays n’a pas diminué. Au contraire, les chiffres officiels révèlent une augmentation croissante d’année en année. De nombreux travailleurs, bien qu’ils perçoivent un salaire, restent dépendants des aides publiques. Le nombre de personnes employées dans le secteur des bas salaires est en augmentation et doit encore augmenter. Et on ne voit pas bien comment ces gens pourront assurer matériellement leurs vieux jours.

Le rôle d’Angela Merkel

Après les élections aux Etats-Unis, le «New York Times», l’un des principaux et des plus connus journaux américains, a écrit que la chancelière Angela Merkel serait «la dernière gardienne du monde libre». Le président américain Obama est venu en Allemagne avant tout pour faire la cour politique à Mme Merkel et pour l’introniser. Même l’édition dominicale de la NZZ suisse a consacré le 20 novembre 2016 un important commentaire de deux pages selon lequel Angela Merkel serait la «dernière de son espèce», en poursuivant: «en Europe avancent les populistes, aux Etats-Unis Trump règnera bientôt et la Grande-Bretagne ne s’occupera que d’elle-même. Dans tout cela, Angela Merkel reste la dernière gardienne du monde occidental libéral. Aujourd’hui, après onze ans à la Chancellerie fédérale, elle semble plus importante que jamais – et pas seulement pour l’Allemagne.»
Il est cependant intéressant de voir qui a à nouveau chanté les louanges de Mme Merkel au cours des semaines passées après qu’elle l’ait déjà été durant les années écoulées: portée par une vague géante d’adulation des médias, avant tout la presse allemande du groupe Springer et du groupe Bertelsmann. On peut donc se demander quels intérêts, quelles idéologies et quels pouvoirs ces consortiums de médias représentent. Ce qui est sûr: tous ces médias ont totalement soutenu la politique belliciste des Etats-Unis depuis les années 1990 – et c’est pourquoi on doit comprendre l’expression «dernière gardienne du monde libre» aussi sur le plan militaire; parce qu’il s’agit aussi de guerres – également contre la Russie.

La Russie diabolisée, encore et toujours

Car la complainte au sujet du peuple «post-factuel» dirigé par les «populistes» en nomme les pouvoirs supposés à l’arrière-plan dans la même phrase: ils seraient placés au Kremlin à Moscou. Le gouvernement russe serait l’ennemi principal du «monde libre», plus dangereux encore que Daech et le terrorisme. Donc, en clair, «la défense du monde libre» c’est la «guerre contre la Russie». Et si l’on regarde de près et qu’on recherche quelles sont les positions prises à l’égard de la Russie par ceux-là mêmes estampillés de «populistes»: pratiquement aucun d’entre eux ne veut de guerre avec la Russie, ne désire aucun conflit avec la Russie, mais une collaboration et un accord au bénéfice des deux parties.
La façon dont «ceux qui sont là-haut» cherchent des chevaux de Troie de la politique russe a augmenté en intensité et en absurdité. Cela rappelle l’époque du maccarthysme vers la fin des années quarante et cinquante du siècle dernier, quand tous les critiques de la politique américaine étaient traités de communistes et d’amis des communistes. Maintenant les think-tanks, les services secrets et les politiciens américains ont fait en sorte que ce point de vue soit repris dans tout le «monde libre» – et avant tout en Allemagne. L’«Atlantic Council» américain a publié le 14 novembre 2016 une «étude» intitulée «The Kremlin’s Trojan Horses» ainsi qu’une nouvelle liste de ces chevaux de Troie téléguidés par la Russie. Sur la liste consacrée à l’Allemagne (»Key pro-Russian actors in Germany»), on trouve, auprès de Pegida et du magazine politique Compact, l’Alternative für Deutschland, le parti de gauche Die Linke le Deutsch-Russische-Forum, le Petersburger Dialog et aussi le SPD, ou plus exactement certains membres du SPD tels Matthias Platzeck, Gerhard Schröder et Sigmar Gabriel, et même le politicien CDU, Ronald Pofalla qui figure lui aussi sur cette liste – donc, même des gens qui sont en général assimilés «à ceux d’en haut». Angela Merkel ne se trouve pas sur la liste.

On est allé trop loin

On est allé trop loin. Toutes les clameurs et les cris ne seront d’aucune aide. La tâche consiste à maintenir le nombre des «victimes» de la transition aussi bas que possible. Dans les principaux médias européens (non allemands) aussi, les voix critiques se font plus nombreuses. L’édition germanophone de la page Internet russe de Sputniknews – rien de semblable n’a jusqu’ici été mentionné dans les grands médias allemands – rapportait le 6 décembre 2016 un article paru dans le quotidien danois à fort tirage «Politiken», dans lequel on demandait la fin de la «russophobie». Il ne peut y avoir aucune sécurité en Europe tant que l’Occident entrave les intérêts de la Russie. Il est dit dans cet article, littéralement: «Ce dont le monde n’a vraiment pas besoin, c’est d’une nouvelle guerre froide.» Il faut abandonner cette mauvaise habitude de stigmatiser de «cheval de Troie poutinien» et d’«idiot» toute personne ne voulant pas participer à la campagne de dénigrement confuse contre Moscou. Dans les médias occidentaux, «chaque russophobe» obtient une chronique, «si seulement son article est suffisamment malveillant». «Cependant, personne ne croit aux propos sur l’agression russe. Les débats sur la Russie rappellent l’affirmation selon laquelle la terre serait un disque. Personne ne fait l’effort, de penser hors des sentiers battus pour élucider les raisons de ces mauvaises relations». Et on lit que l’Occident a fait d’innombrables erreurs à l’égard de la Russie: la vantardise lors de la victoire de la guerre froide contre l’URSS, l’élargissement du contingent de l’OTAN jusqu’aux frontières russes, la désignation de la Russie comme un pays de troisième classe ainsi que la tentative d’attirer l’Ukraine et d’autres pays proches de la Russie vers l’OTAN.

L’Allemagne est devant un choix

En 2017, il y aura en Allemagne d’importantes élections régionales et les élections au Bundestag. En fait, l’Allemagne se trouve devant le choix de consacrer sa politique, son économie et sa vie sociale à la «défense (éventuellement belliqueuse) du monde libre» au sein d’un ordre universel unipolaire dépassé, sous commandement allemand … ou de s’orienter sur la Constitution allemande, le droit international et la poursuite d’une cohabitation avantageuse pour toutes les parties dans un monde multipolaire.
C’est un des faits du monde actuel qu’un grand nombre d’Etats et de peuples dans le monde ne sont plus disposés à obéir au doigt et à l’œil aux puissances occidentales étrangères. L’Union européenne ne sera pas non plus viable sous sa forme actuelle.
L’attaque culturelle des décennies passées a exigé beaucoup trop de victimes et provoque maintenant de plus en plus de résistance.
Mais l’«empire» n’a pas encore abandonné. A présent, l’Allemagne doit sauver la situation en tirant les marrons du feu. Si elle le fait, elle se brûlera les doigts.
L’un des moyens utilisés par le pouvoir impérialiste est la polarisation, l’incitation à la discrimination et à la haine entre groupes de citoyens ou bien aussi contre «ceux qui sont là-haut», afin de provoquer la violence. C’est cela qu’il faut empêcher. Des voies de transition sensées sont nécessaires. On peut en trouver, même en Allemagne, si les personnes impliquées se réunissent en toute honnêteté, en unissant leurs forces et en prennent des décisions claires basées sur les faits … et avec une attitude humaine et loyale.    •