Allocutions du 1er-Août des conseillers fédéraux: vous les reconnaîtrez à leurs paroles

par Marianne Wüthrich, docteur en droit

En apprenant par les médias à quel point certains de nos conseillers fédéraux gravitent autour des «Grands» de ce monde, on se demande, outre leur orientation sur les représentants de l’UE, de l’OTAN, de l’OCDE et d’autres organisations internationales, s’il leur reste encore un peu de solidarité pour leur propre pays et son peuple. En lisant les allocutions du 1er-Août de cette année, nous pouvons tout de même constater que tous les conseillers fédéraux actuels ont appris dans leur jeunesse quels sont les fondements de l’histoire suisse et les piliers de notre Etat. Certains d’entre eux semblent les avoir personnellement vécu et intériorisé de manière à être en mesure de nous rappeler d’une manière impressionnante que le modèle suisse est unique et mérite d’être préservé et pour quelles raisons. Les discours d’autres conseillères et conseillers fédéraux n’expriment pas la même chose – ils ne se voient pas prioritairement comme «serviteur du peuple», mais placent leurs priorités ailleurs.
Pourquoi certains membres de notre gouvernement aspirent-ils à décrocher une place dans les structures de l’UE, tant pour la Suisse que pour eux-mêmes ou leurs collègues du parti? Ils devraient pourtant être conscients qu’ils soutiennent ainsi la disparition de la Suisse en tant qu’Etat fédéral souverain, démocratique et neutre.

La fête nationale de la Suisse est célébrée le 1er août en rendant hommage à la Confédération dont les fondateurs sont les trois cantons Uri, Schwyz ainsi qu’Obwald et Nidwald au début août 1291. Chaque commune fête à sa manière et invite généralement une personnalité politique ou du domaine culturel pour tenir le discours. Les membres du Conseil fédéral sont eux aussi invités par des communes des diverses régions du pays. Cette année, par exemple, la conseillère fédérale Doris Leuthard a tenu un discours le 31 juillet à Lucerne et le 1er août à Lugano (Tessin). Le conseiller fédéral Alain Berset a fait un discours sur le Col du Julier (commune de Bivio, Grisons), à Rorschach (Saint-Gall) et Lausanne (Vaud), Didier Burkhalter à Aigle/les Diablerets (Vaud), Guy Parmelin à Wimmis (Berne) et Yvorne (Vaud), Simonetta Sommaruga à Môtiers (Neuchâtel), Johann Schneider-Ammann à Eschenz (Thurgovie), Riddes (Valais), Mendrisio (Tessin) et Pizol (Saint-Gall) et Ueli Maurer à Gluringen (Valais), Moosseedorf (Berne), Weiningen (Thurgovie) et dans les trois communes zurichoises Seegräben, Elgg et Regensdorf.1

Ouverture sur le monde et engagement pour l’aide humanitaire: oui – dissolution du modèle suisse par l’intégration dans l’UE: non

La présidente de la Confédération Doris Leuthard (PDC) a tenu son discours, de manière significative, sur la place de l’Europe à Lucerne et sur la Piazza della Riforma à Lugano, probablement pour réaffirmer son intention de ficeler son projet d’un accord-cadre institutionnel avec l’UE, très discutable du point de vue du droit public et de la souveraineté, d’ici la fin de son année présidentielle, donc jusqu’au 31 décembre 2017.
Dans son allocution du 1er-Août, Mme Leuthard a déclaré que notre privilège de pouvoir vivre dans un pays stable avec une qualité de vie élevée, malgré un monde de conflits et de graves incertitudes autour de nous, «nous devons être solidaires, aider les autres pour qu’ils puissent améliorer leur situation». Il faudrait ajouter: … si cela se passe sur la base de la neutralité. Donc, principalement par le CICR, la DDC (Direction du développement et de la coopération), l’offre des bons offices, l’offre du droit d’asile pour les persécutés politiques, les collectes de fonds en faveur des personnes dans le besoin, les aides à l’intégration des migrants.
Puis, Doris Leuthard a rappelé ce que nous citoyens devons faire ou ne pas faire. Par exemple, nous devons nous abstenir de «critiquer le changement simplement parce que les choses changent.» (Peut-être que Mme la Présidente de la Confédération devrait écouter plus attentivement et prendre note des arguments factuels que les critiques avancent.) Ou bien, nous devons rester «ouverts à la discussion et débattre des questions sans à priori.» (N’est-ce pas bizarre? C’est exactement cela que de nombreux citoyens réclament de nos politiciens depuis des années!)
Cependant, chaque citoyen suisse peut être d’accord avec Mme Leuthard, que l’histoire nous a appris, qu’il est possible «de préparer l’avenir tout en préservant nos valeurs.» Donc, acceptez que nous, les citoyens, puissions forger notre avenir comme l’histoire nous l’a appris: à résoudre ensemble les questions en suspens par des décisions de démocratie directe et avec des échanges économiques et culturels pacifiques avec les autres peuples et pays du monde. Mais, certainement pas par l’intégration toujours plus complète de la Suisse dans une énorme construction antidémocratique pilotée de manière centraliste.
La conseillère fédérale Simonetta Sommaruga (PS) a utilisé des mots similaires, mais en français, dans le village horloger de Môtiers, dans le Jura neuchâtelois. Sous le titre «Val de Travers, val ouvert» elle relie l’«ouverture» géographique du Val de Travers avec la Suisse devant garder les portes ouvertes pour les personnes fuyant la guerre et les persécutions politiques. Il va de soi que la Suisse se comporte ainsi, elle l’a toujours fait. En tant que petit Etat bien organisé au milieu de l’Europe, avec le plus bas taux de chômage et le taux d’étrangers le plus élevé (environ 25%) ainsi que la plus forte immigration annuelle, il est essentiel que quelqu’un se place devant nos «portes ouvertes» pour contrôler qui veut entrer (donc, est-il vraiment persécuté politiquement) et quel nombre d’immigrants (y compris ceux venant des pays de l’UE) à la recherche d’un emploi nous pouvons et voulons laisser entrer.
Mme Sommaruga, en tant que chef du DFJP (Département fédéral de justice et police) s’est toujours montrée très généreuse envers la migration des pays en dehors de l’UE: contrairement à de nombreux Etats membres de l’UE s’opposant à la répartition des migrants dictée par Bruxelles, ce qui est compréhensible, elle a depuis longtemps promis de prendre en charge 3000 réfugiés syriens – il faut le souligner, en plus de ceux arrivant directement à nos frontières. En tant que chef du DFJP, elle a également mis en garde à plusieurs reprises les conseillers nationaux et conseillers aux Etats, au cours du débat de l’année dernière sur la mise en œuvre du règlement de l’immigration, décidé par le peuple en février 2014: toute forme de priorité aux nationaux dans l’attribution des emplois dans la Loi sur les étrangers violerait l’Accord sur la libre circulation des personnes avec l’UE …
Le conseiller fédéral Alain Berset a déclaré dans son discours du 1er-Août sur le Col du Julier que le nouveau théâtre du Julier est «une métaphore réussie pour notre pays»: «Cette tour du Col du Julier attire notamment l’attention sur un lieu très spécial en Suisse à la frontière des grandes aires culturelles et linguistiques en Europe. Le Col du Julier est une métaphore de la diversité de la Suisse pour l’échange culturel, l’identité et l’ouverture. Et c’est pourquoi, l’ouverture et l’échange ne doivent pas compromettre les identités – plutôt les renforcer. Bivio le montre de manière impressionnante avec la pratique d’au moins sept langues, dialectes et patois. Le bon allemand, l’allemand des Grisons, l’italien et le bargaiot, le surmiran, le putér (un mélange de dialectes) et le romanche de Bivio.»
Il est louable de la part de M. Berset de décrire la diversité culturelle et la cohabitation de divers groupes ethniques, développée au cours des siècles, ainsi que l’esprit ouvert de la Suisse envers le monde. Mais les citoyens informés se demandent quel est le but de ces réflexions. Chacun sait que l’esprit ouvert envers le monde et l’échange avec les peuples de ce monde ne met pas en danger notre identité. Cependant, l’«ouverture» souvent invoquée – un euphémisme pour «intégration de la Suisse dans l’UE» – ne mettrait non seulement en danger les fondements de notre pays – sa démocratie directe, son fédéralisme et sa neutralité – mais elle anéantirait pratiquement notre système étatique.

«Un voyage à travers nos valeurs communes»

Le conseiller fédéral Didier Burkhalter (PLR) a présenté un voyage à travers nos valeurs communes à la commune en fête d’Aigle/les Diablerets. Quand on lit son discours touchant, on regrette presque son départ annoncé du gouvernement en tant que chef du Département fédéral des Affaires étrangères (DFAE) – et cela malgré que, depuis plusieurs années, il ait soutenu l’idée d’un accord-cadre sur les questions institutionnelles avec l’UE – en tenant secret les contenus –, ce qui ne lui a guère apporté de gloire et de reconnaissance dans le pays. Cependant, dans son engagement lors de la présidence de la Suisse à l’OCDE, en faveur du dialogue entre les parties en guerre en Ukraine, il a fait un excellent travail.
Mais la question angoissante du moment est: qui va lui succéder? C’est le 20 septembre qu’on saura si l’Assemblée fédérale élira une personnalité prête à défendre, contre vents et marées, la souveraineté de la Suisse et les intérêts de la population envers Bruxelles.
Alors que d’autres personnes, se disant Suisses, se demandent si notre pays existe véritablement en tant que nation née de la volonté du peuple ou s’il n’est qu’un produit du hasard, Didier Burkhalter déclare déjà au début de son discours: «Et ce pays qui est le nôtre, il existe – et il fait résonner les montagnes (en se référant au texte de l’hymne nationale; mw.) – grâce à une volonté commune.» La commémoration de la naissance de la Confédération est l’incarnation de cette volonté commune, de la Suisse et de ses idéaux. Elle est l’expression de notre gratitude et de notre reconnaissance, car notre pays est prospère et l’on a la grande chance d’y vivre bien.
Puis, Burkhalter précise l’une de nos valeurs communes: «La Suisse est championne du monde de la stabilité». Cela repose sur la volonté de la population que les institutions soient plus fortes que les personnes. Puis il se demande quel est le secret du succès helvétique; pour trouver la réponse il ne faut pas aller trop loin, «car elle est en chacun d’entre nous». La Suisse est une idée, «qui repose sur une vision intemporelle, fondamentalement juste, de sécurité et de prospérité pour tous». Ensuite, il évoque le fédéralisme, la démocratie directe, la diversité et la neutralité ainsi que nos quatre cultures linguistiques, correspondant aux quatre bras de la croix blanche dans notre drapeau. Il caractérise chacun de ces piliers d’une manière émouvante comme seule quelqu’un aimant son pays peut le faire. Finalement, le voyage du conseiller fédéral Didier Burkhalter nous mène au cœur battant de notre pays: la liberté.
De là, il continue avec le rôle de la Suisse dans dans un monde agité: le rôle de «constructeur de ponts, de bâtisseur de confiance» transportant nos valeurs et notre capacité de dialogue et de compromis à l’étranger. Nous pouvons offrir notre savoir-faire pour la paix, en matière de fédéralisme ou de séparation des pouvoirs, pour contribuer ainsi à la défense de la liberté et la protection des hommes, des femmes et des enfants. Burkhalter parle d’expériences touchantes dans les zones de conflit et de souffrance, qu’il a pu faire en tant que chef du DFAE et représentant de l’OSCE, et des croix suisses visibles sur les véhicules du CICR et devenues un symbole d’humanité et une preuve reconnue de notre rôle spécifique (cf. encadré p. 5).

«L’esprit de milice est l’alimentation d’air frais pour notre système»

Dans son allocution à Eschenz, le conseiller fédéral Johann N. Schneider-Ammann (PLR) offre quelques réflexions rafraichissantes aux auditeurs. Concernant l’histoire suisse, il mentionne entre autre que la Suisse s’est développée éloignée des grands centres de puissance: «Cela explique aussi, pourquoi les Suissesses et les Suisses sont si sceptiques face à la puissance en une main. Ils ne veulent pas de roi ou de dominateur tout puissant.» –Ainsi tout est clarifié: nous ne voulons pas de la centrale du pouvoir bruxelloise!
Schneider-Ammann propose trois thèses. 1re thèse: «Le succès est un bien fragile. Nous allons bien, parce que nous sommes habitués à faire nos devoirs nous-mêmes. Car personne ne les fait pour nous; tous les autres ont à résoudre leurs propres problèmes encore plus pressants ou veulent nous concurrencer et nous doubler sur le marché mondial. […]»
2e thèse: «Démocratie signifie coresponsabilité de tous pour le tout. Coresponsabilité pour le tout représente autre chose que d’aller voter de temps en temps. Cela demande de l’engagement. En Suisse, énormément d’activités et de services importants sont fournis bénévolement. L’esprit de milice est l’apport en air frais pour notre système étatique. […]»
3e thèse: «La Suisse a toujours été ouverte aux nouveautés. Le succès de la Suisse a toujours été lié à la capacité de reconnaître rapidement les grands chamboulements, de les accepter et de s’y adapter. Sinon, nous ne serions pas champions du monde de l’innovation. […]»
Ces trois thèses de M. Schneider-Ammann focalisent sur le fait, que nous sommes tout à fait capables de manœuvrer nous-mêmes notre vaisseau – bien entendu dans un échange avec nos Etats voisins et les autres peuples du monde, mais toujours d’égal à égal. Donc, nous n’acceptons pas de dominateur tout puissant …    •

1    Les sept discours se trouvent à l’adresse suivante:
https://www.admin.ch/gov/fr/accueil/documentation/communiques.msg-id-67641.html .
Particulièrement recommandée est la lecture des discours des conseillers fédéraux Didier Burkhalter («Le 1er-Août est un voyage à travers la Suisse, ses champs amoureusement cultivés et les rivières de la vie», Ueli Maurer («Freiheit als Vermächtnis» [«Liberté comme héritage»]) et Guy Parmelin (Ein Land, das stolz auf seine Traditionen ist und seine Mythen achtet» [«Un pays fier de ses traditions et veillant à ses mythes»])

Politique étrangère neutre – une grande chance pour la Suisse et le monde

«Ces dernières années, j’ai parcouru le monde en plus du pays. J’ai vu toutes sortes de montagnes et de vallées. On m’a ouvert toutes sortes de maisons, parfois si pauvres qu’elles n’avaient même pas de porte et bien peu de toit, parfois si faibles qu’elles menaçaient de disparaître à chaque nouveau glissement de terrain ou à la prochaine explosion. J’ai ressenti de très fortes émotions devant les souffrances et les attentes humaines, tout spécialement celles des enfants. Lorsqu’on est Suisse, lorsqu’on est de ce pays si calme, on ne comprend pas pourquoi la guerre est souvent plus forte que la paix; on ne comprend pas pourquoi les vains bruits de la plaine l’emportent; on ne comprend pas pourquoi – trop souvent – le soleil d’ailleurs n’annonce ni un brillant réveil, ni l’égalité des chances pour tant de ces enfants.
Et pourtant notre hymne national – si on l’écoute bien – nous avait averti: il nous avait dit que «la foudre peut éclater avec bruit dans la sombre nuit». Dans une sorte de clair-obscur, il nous fait réaliser le privilège de vivre en Suisse: une terre qui est si pauvre en matières premières et qui pourtant s’avère être un Eldorado pour les jeunes; des perspectives, des formations, des emplois …
Enfin, la neutralité: un mot dans lequel on retrouve toutes les lettres du mot nature. La neutralité est notre nature. Elle donne le ton de la vie dans notre pays. La Suisse n’aime pas les conflits. Et c’est courageux si l’on sait être en même temps une constante force de paix pour l’humanité, ainsi que le veut notre Constitution. Il n’est certes pas simple de mener une politique étrangère aussi indépendante, spécifique, impartiale, dans un monde instable et multipolaire. Mais c’est également une grande chance, pour la Suisse comme pour ce monde.»

Extrait de l’allocution du Conseiller fédéral Didier Burkhalter à l’occasion du 1er-Août 2017

Un pays fier de ses traditions et respectant ses mythes

«[…] La Suisse, ainsi que le proclame le préambule de sa Constitution, a scellé une alliance dans le dessein de renforcer la liberté, la démocratie, l’indépendance et la paix dans un esprit de solidarité et d’ouverture au monde.
Vivre dans un pays qui non seulement célèbre, mais aussi respecte ces grands principes est une chance. Nous avons l’occasion de nous en rendre compte à la fois dans le cadre de nos activités quotidiennes et par l’observation de ce qui se passe ailleurs dans le monde. Au fond, l’évocation de Nicolas de Flüe et de tant d’autres de ces figures historiques n’a d’autre but que de nous rappeler à nos responsabilités de citoyen: être disponible pour autrui, s’efforcer d’être un exemple, faire preuve de franchise, exercer sa liberté de jugement, rester curieux de tout, à l’image de Frère Nicolas. […]»

Extrait de l’allocution du Conseiller fédéral Guy Parmelin à l’occasion du 1er-Août 2017

La liberté en tant héritage

«[…] L’importance que possède la liberté chez nous est manifeste en comparant notre système étatique avec celui d’autres pays.
Chez nous, il est dit dans la Constitution: ‹Au nom de Dieu Tout-Puissant! Le peuple et les cantons suisses […] arrêtent la Constitution que voici: […].›
Lisez donc, à l’occasion, le début du plus important accord de l’UE, du Traité de Lisbonne. C’est un tout autre son de cloche, le préambule débute ainsi: ‹Sa Majesté le Roi des Belges, le Président de la République de Bulgarie, le Président de la République tchèque, sa Majesté la Reine de Danemark […].›
Et le plus important: nous nous sommes donnés notre Constitution nous-mêmes, nous, les citoyennes et citoyens. Dans la grande majorité des pays de l’UE, ce ne sont que les Parlements qui ont approuvé le Traité de Lisbonne, pas les peuples. Les Irlandais ont même dû s’exprimer deux fois, car le premier résultat ne correspondait pas aux attentes des dirigeants […].»

Extrait de l’allocution du Conseiller fédéral Ueli Maurer à l’occasion du 1er-Août 2017

(Traduction Horizons et débats)