«Prendre son temps n’est pas perdre son temps»

par Carl Bossard

Ce qui doit marquer et rester durable, doit être vécu. Pour vivre quelque chose, il faut prendre son temps, ce qui nécessite du temps: voilà une bonne intention à envisager après les vacances, pour l’école par exemple.
Nous connaissons tous la frénésie de la précipitation. Nous vivons notre époque comme «dynamique». Les termes «en avant», «rapidement», «sans arrêt» la caractérisent. «Move», et «beats per minute» en sont les normes principales. L’impératif social: toujours plus vite, toujours plus efficace. La transition est devenu un principe, la rapidité notre façon d’être. Nous vivons en faisant la course et voulons tous être des vainqueurs: «Be fast or be the last». Le progrès est identifié avec l’accélération continue. Le temps moderne est caractérisé par l’attitude furtive et fugitive, par le détachement continu de la tradition et des origines. En faveur d’un futur dont le pronostic devient de plus en plus difficile à faire.

L’esprit de l’époque est la rapidité

La télégraphie a annihilé l’espace, Internet a annulé le temps. Le rythme naturel de l’homme ne suit pas. Ceci nous essouffle, aussi dans les écoles. Il y a belle lurette, le poète français Charles Baudelaire a condensé la nouvelle expérience dans une seule phrase lapidaire: «Le temps mange la vie.»1
Il y a quelques temps, le catalogue du voyagiste Neckermann a qualifié les vacances de «semaines les plus précieuses de l’année.» Et maintenant, les voilà arrivées. Elles pourraient nous montrer que le contraire existe également: l’arrêt, le divertissement, la détente. Car cette sœur jumelle du divertissement fait également partie du «luxe». Selon Hans Magnus Enzensberger, dans son «Dialogue sur le luxe»,2 bénéficie d’une vie précieuse, celui qui dispose de l’essentiel: le temps et le divertissement, l’espace et le calme. Voilà les biens précieux vraiment rares de notre époque.

La détente comme «embellie de l’âme»

Sur la minuscule porte d’entrée d’une jolie chapelle de montagne, on trouve l’inscription: «Prendre son temps n’est pas perdre son temps». La vieille inscription invite à la réflexion. A l’instar de la salutation du philosophe, selon Ludwig Wittgenstein: «J’ai le temps». Mais qui a encore le temps de nos jours? Et qui dispose encore de la détente? Et qui peut encore se permettre, comme à l’époque Friedrich Nietzsche, d’entreprendre à Sils Maria de longues ballades tout en bénéficiant de l’«embellie de l’âme»? Ainsi, il vivait la détente, comme une zone d’inspiration, d’’arrêt et de loisir, comme un espace créatif de la réflexion et de la concrétisation de ses pensées. C’est une manière de penser en étant calme et sans avoir recours à une quelconque «appli».

Plaidoyer en faveur de l’oisiveté

On ne trouve plus les flâneurs d’antan. Les gars paresseux des chants populaires, les vagabonds qui se prenaient tout leur temps pour se déplacer d’un moulin à l’autre, dormant en plein air, n’existent plus. Un proverbe tchèque décrit leur douce oisiveté: «Ils jettent un regard dans la chambre du bon Dieu». Eux, ils ne s’embêtaient pas. Au contraire, ils étaient contents, peut-être même heureux.
Dans notre monde, l’oisiveté a muté en inactivité, mais cette dernière est tout autre chose: celui qui est inactif s’ennuie. Il est en permanence à la recherche d’activité et de mouvement, car sans eux, il lui manque quelque chose. Pour cette raison, il fuit l’ennui et cherche «l’action». Peut-être c’est pour cette raison qu’il se jette d’un pont par le câble de bungee jumping et cherche les émotions fortes dans le parc d’aventure. Ou bien, accro du shopping, il court parmi les temples de la consommation, ou fuit par avion autour du monde entier.

Education et formation en tant que «processus de digestion»

S’il est vrai que nous sommes poussés par le «toujours plus» et que nous vivons comme roulant sur la voie de dépassement, cela a des conséquences pour l’école. Les séquelles sont visibles: le plan d’études se densifie, les manuels d’enseignement grossissent et l’apprentissage est accéléré – selon la devise: plus en moins de temps, et plus tôt. Mais la voie de l’apprentissage n’est pas une autoroute, la formation est un processus lent. Personne n’atteint un état de savoir et de maîtrise sur l’autoroute. On ne peut ni techniser ni automatiser l’apprentissage scolaire, car il ne suit pas un chemin linéaire et il est encore moins commandé par des algorithmes. Tout apprentissage est intégré dans un processus social. On mûrit en communauté. Enseigner et éduquer est un processus entre deux libertés, voire entre être humains.
C’est un secret simple: tout apprentissage et toute formation demandent du travail et sont astreignants. On ne peut consommer savoir et maîtriser en hâte, comme on peut ingurgiter en une fois un verre d’eau. La proverbiale «trémie de Nuremberg» n’existe pas en réalité. Déjà Socrate se moquait de cette idée: Ce serait comme implanter la vision à un aveugle. L’apprentissage de savoir doit passer à travers moi-même, je dois travailler le savoir et l’assimiler, réfléchir et mettre en relation avec d’autres connaissances. Ce n’est que suite à cela que je pourrai comprendre. Friedrich Nietzsche appelait ce processus d’assimilation la «digestion».3 C’est dans ce processus de «digestion» que le processus éducatif se réalise. La digestion a besoin de temps, demande l’arrêt pour approfondir et assimiler ce qui a été ingéré. La détente est une condition indispensable de tout apprentissage.

Pression et précipitation – les ennemis du beau et du bon

«Prendre son temps n’est pas perdre du temps». C’est vrai, et pas seulement pour les vacances. Il faudrait l’afficher sur toutes les portes d’écoles. Le chercheur spécialiste du cerveau Gerhard Roth demande instamment: «Il faut faire exclure des écoles, pression, agitation et frénésie!» L’apprentissage nécessite du temps; on ne peut l’accélérer. L’herbe ne pousse pas plus vite, si l’on tire sur elle.
Pourquoi le roman «Momo» de Michael Ende n’a-t-il pas perdu de sa fascination? Les «seigneurs en gris» volaient le temps. Mais l’enfant rendit le temps volé aux hommes, et avec lui le calme et le loisir. On en a besoin au-delà des vacances et on en a besoin dans les écoles. Car, selon Robert Walser, «le beau et le bon périssent toujours à cause de l’agitation».4 Quel beau terme, la créativité!
L’école comme créativité. En grec classique, «skholê», d’où provient notre terme «école», voulait dire «libérateur du labeur», apprendre une vie bonne et droite et faire les choses «à loisir». Réapproprions-nous ces notions anciennes depuis bientôt 3000 ans! Probablement se trouve là le secret d’un enseignement réussi.     •

Source: Journal 21 du 23/7/17

(Traduction Horizons et débats)

1     Baudelaire, Charles. Les Fleurs du Mal, «L’Ennemi», 1857
2    Enzensberger, Hans Magnus. Dialoge zwischen Unsterblichen, Lebendigen und Toten, Suhrkamp Verlag, Frankfurt am Main 2004, p. 203ss. [Dialogues entre des immortels, des vivants et des morts]
3    Nietzsche Friedrich. Kritische Studienausgabe in 15 Bänden (KSA), ed. Giorgio Colli, Mazzini Montinari, Berlin/New York 1988. Vol. 11. p. 539, 608s.
4    Walser, Robert. Träumen. Prosa aus der Bieler Zeit. 1913–1920, Suhrkamp Verlag, Frankfurt a. M. 1985. [Rêver. Prose de son temps à Bienne]