Le grand-père de Walter, né en 1920, battait ses enfants pour la moindre raison et même sans raison. Il était issu d’une famille de paysans pauvres de Suisse centrale et alcoolique. Son fils, le père de Walter, né en 1948, simple ouvrier, également alcoolique depuis aussi longtemps que Walter s’en souvienne, dépensait régulièrement son modeste salaire au bistro, au grand désespoir de la mère de Walter. Sous l’emprise de l’alcool, le père de Walter battait régulièrement sa femme lorsqu’il rentrait ivre à la maison, tard dans la nuit. La mère de Walter était une femme bienveillante, elle aimait son Walter et allait travailler comme nettoyeuse pour préserver son fils bien aimé de la misère. Walter l’aimait. Quant à son père, il le détesta très tôt. Les gens du village voyaient la misère de l’alcoolique les yeux ouverts mais personne n’intervenait. Ils se contentaient de mépriser le père de Walter. Le prêtre se taisait, lui aussi.
Aussi Walter grandissait-il dans la haine de son père alcoolique. Les nuits, lorsque c’était à nouveau le moment, il écoutait les scènes nocturnes dans sa chambre, pendant que sa sœur tirait la couverture sur ses oreilles, anxieusement indigné de voir quel genre d’homme méchant était son père. Grandissant, il s’interposait régulièrement entre le père déchaîné et sa mère bien aimée et, insensible aux douleurs, encaissait les coups destinés à sa chère et faible mère jusqu’à ce que le père lâche prise. Walter restait ensuite longtemps sans sommeil, rongé de haine envers son père.
Ce n’est qu’à l’approche de la quarantaine que Walter apprit le contexte des scènes nocturnes de son enfance. A l’époque, à la table ronde des habitués, lui raconta-t-on, où le mince salaire du père se transformaient en bière et en eau-de-vie, les compagnons de beuverie se moquaient de l’ivrogne, lui disant: «Mais regarde, idiot, ta vieille fréquente d’autres!» Et tous s’amusaient bien de cet imbécile, aux yeux de tout le monde. Le père de Walter, dans son instabilité, croyait les moqueurs. Rentrant chez lui, plein de rage, il maltraitait bruyamment sa pauvre femme, criant et à coups de poing, fou de jalousie.
A 13 ans, Walter se sentit assez fort pour intervenir dans des tristes scènes en ripostant avec ses propres poings. A partir de là, il se défendait partout. Devenu bagarreur, il ne laissait plus personne lui dire quoi que ce soit – autant en famille que dehors. Lorsqu’il n’obtenait pas ce qu’il voulait, il en venait aux poings. Discourir longuement n’était pas son attitude. Il fut finalement placé, pendant trois ans, dans un établissement psychiatrique pour jeunes clos, car même à l’école, la situation déraillait.
C’était une chance. C’est là qu’il s’est senti, pour la première fois de sa vie, correctement saisi intérieurement, compris et en sécurité. Il se rétablissait, réussissant son apprentissage et le terminant correctement. Le «bagarreur difficile» et solitaire s’est transformé en professionnel efficace qui, peu à peu, gravissait divers échelons de la vie sociale et politique, dans sa commune, au niveau cantonal, dans les associations et dans la vie des partis politiques. Mais curieusement, chaque fois qu’il avait atteint, avec ambition, le sommet aspiré, soudainement il s’en dégageait en faveur d’un autre domaine d’activité où il s’agissait, à nouveau, de repartir d’«en bas» et de progresser à nouveau. Même s’il avait appris, du temps de son foyer «des jeunes difficiles», à parler au lieu de cogner, il était tout de même resté d’un tempérament autoritaire, avide d’être applaudi, convaincu de devoir prouver de sortir de chaque défi en seul gagnant, le plus grand et le meilleur.
Depuis sa plus tendre enfance, Walter avait détesté son père, souvent au point, comme il avouait, de vouloir le tuer. Il ne voulait donc ne jamais ressembler à «celui-là». Cette haine n’a jamais quitté Walter, même lorsqu’il a connu le succès. Mais chaque fois qu’il croyait découvrir en lui des attitudes similaires à celles de son père, ille refoulait violemment. A la suite d’une telle découverte, il n’allait plus bien. Pendant des années, il refusait donc d’admettre qu’il avait appris de son père, plus qu’il ne l’aurait souhaité, la violence, l’autoritarisme et la quête de domination.
A 30 ans, Walter, homme d’affaires prospère, s’est marié avec une collègue et a subi une vasectomie, car il ne voulait pas d’enfants. Il craignait d’être mauvais père.
Venait le jour où le père de Walter a appris que son fils s’était fait faire la vasectomie. Légèrement ivre, il a placé, dans un accès de colère, un coup de pied entre les jambes de son fils. Walter qui avait longtemps travaillé dans le domaine de la sécurité et ayant appris les techniques d’autodéfense et de maîtrise, a aussitôt jeté son père à terre – hors de lui – sifflant à l’oreille de l’ivrogne: «Si tu ne te soumets pas maintenant, je te tue.» Et il l’aurait fait. «Dieu merci, dit-il, mon père a cédé. Nous avons échappé de justesse à une catastrophe», explique Walter, d’une voix étranglée.
Le père a porté plainte. La mère et Walter ont témoigné de la même manière au tribunal, et le procès fut annulé. «A partir de là, je n’ai plus détesté mon père. Seulement méprisé», dit Walter. «Je l’ai évité pendant vingt ans. Je ne voulais plus voir cet homme.» Avec sa mère bien-aimée, il a maintenu ses relations, en fils fidèle.
Au cours de ces nombreuses années, Walter, qui aspirait constamment à s’élever, mais qui n’était jamais satisfait de ses succès, sentait, parfois plus, parfois moins, qu’un «point noir» était devenu son compagnon quotidien: «Après tout», voilà ce qui lui venait spontanément à l’esprit, de temps à autre, «c’est quand même mon père».
Il avait déjà atteint la cinquantaine lorsqu’un jour, vers la fin de l’année, une décision fut prise qui avait mûri en lui pendant de longues années. «Ce n’était pas par réflexion», souligna-t-il, «c’était un acte intuitif qui fermentait depuis longtemps. Je savais: je vais le faire maintenant. Avant qu’il ne meure». Il s’est donc rendu chez son père, quelques jours avant la veille de Noël, tendant sa main au vieil homme qui l’a saisie avec étonnement, et lui a pardonné. Les larmes du vieil homme n’ont fait que couler et il a dit à Walter d’une voix étouffée: «C’est le plus beau cadeau de Noël».
«Je le savais depuis longtemps que c’était la haine envers lui qui me rendait méchant à l’époque. Mais vous savez«, dit-il, «nous avons parlé de tout cela pendant si longtemps, vous me l’avez toujours mis devant mes yeux, et c’est là que je me suis rendu compte de plus en plus clairement: en le haïssant, je me mets pour ainsi dire au même niveau que lui, celui qui a toujours frappé. Je ne peux tout de même pas faire moi-même ce que je ne veux pas qu’il fasse. C’est justement à cause de la violence que j’ai appris à le détester. Et maintenant, la tache noire a disparu».
Walter s’était sorti de la haine avec une force psychique admirable. Il s’était vu inéluctablement poussé intérieurement à renoncer à son mensonge de vie. Il ne supportait plus son «ombre noire». Car il savait qu’il était «quand même le père».
Il avait depuis longtemps dépassé son père et compris à quel point le père avait été excité par les compagnons de beuverie au point de devenir violent envers la mère. Walter a également appris, grâce à l’aide d’un psychologue, que le père ne frappait pas parce qu’il détestait Walter ou parce qu’il était «méchant». Le «méchant» père que Walter avait toujours considéré comme tel s’était depuis longtemps transformé, au for intérieur de Walter, en alcoolique abandonné que personne n’aidait et aux dépens duquel on se moquait et on gagnait de l’argent. Walter décida donc de renoncer à sa fierté et à sa haine – qui en effet étaient un mensonge de vie nourri de «bonnes raisons» – plutôt que de continuer à en souffrir. Celui qui hait est la première victime de la haine, a-t-il reconnu. Finalement, la prise de conscience des véritables raisons de la violence de son père l’a emporté sur son vieil orgueil enfantin et haineux. Poussé envers une connaissance sincère et croissante de lui-même, il s’est retourné intérieurement et a commencé à s’extraire des bas-fonds de la vie, de la haine. Il voulait être un homme, pas un monstre. De lui-même, il voulait une nouvelle direction dans la vie et il lui a donné une nouvelle direction.
Alfred Adler, le fondateur de la psychologie individuelle, écrit en 1927, dans l’introduction de son livre «Menschenkenntnis» (Connaissance de l’homme): «Compte tenu de notre éducation déficiente, la véritable connaissance de l’homme n’est aujourd’hui accordée qu’à un seul type d’homme, le «pécheur repenti», celui qui était à l’intérieur de toutes les erreurs de la vie psychique humaine et qui s’en est sauvé, ou qui a au moins passé à côté. Bien entendu, il peut s’agir de quelqu’un d’autre, en particulier de celui à qui l’on a pu faire une démonstration ou qui est particulièrement doué d’empathie. Mais le meilleur connaisseur de l’homme sera certainement celui qui a vécu lui-même toutes ces passions. Le pécheur repenti semble être, non seulement pour notre époque, mais aussi pour l’époque du développement de toutes les religions, le type auquel on accorde la plus grande valeur, qui est bien plus élevé que mille justes. Si nous nous demandons pourquoi c’est ainsi, nous devons admettre qu’un homme qui s’est élevé des difficultés de la vie, qui s’est frayé un chemin hors du marécage, qui a trouvé la force de jeter tout cela derrière lui et de s’en élever, doit connaître au mieux les bons et les mauvais côtés de la vie. En cela, aucun autre ne l’égale, surtout pas le juste.»
La psychologie individuelle enseigne que «les effets d’une expérience deviennent totalement différents lorsqu’une autre force, un autre motif prend vie chez l’homme, la connaissance de soi, la compréhension accrue de ce qui se passe en lui et de quelles sources cela provient. Il est devenu un autre et ne pourra sans doute plus jamais s’en passer».
C’est ce que nous enseigne l’exemple vivant de Walter: nous, les êtres humains, ne sommes pas des êtres répondant aux mécanismes du type stimulus-réponse, ni des êtres soumis à nos pulsion commandés par nos systèmes libidineuses, ni des systèmes vivants, ni des «produits de flux neuronaux», ni des «réflexes des conditions économiques», ni des «profiteurs de coûts-bénéfices» calculables. Nos problèmes psychologiques ne sont pas déterminés par les gènes, nos structures cérébrales, nos synapses ou nos lignes nerveuses «défectueuses», ni par des troubles hormonaux ou métaboliques ou par les «rapports de production» économiques. En nous, le changement intérieur est possible, comme l’a dit et écrit Alfred Adler, «lorsqu’une force, un motif s’anime encore en l’homme, la connaissance de soi, la compréhension accrue de ce qui se passe en lui et de quelles sources cela provient». •
Toujours est-il que saisir l’essence d’un être humain n’est possible que pour celui qui étudie l’individu pour lui-même, peut-être même qu’une compréhension profonde est inséparable du désir ou de la tendance à aider celui qui est venu le consulter, à l’aider à réaliser sa véritable essence. La connaissance de l’être humain ne doit pas devenir un jeu de société, un divertissement superficiel dans lequel il s’agit de montrer à son voisin ses «défauts» ou de lui retirer son masque; elle ne doit encore moins devenir un moyen de s’exalter soi-même où, en comprenant les défauts d’autrui, on se croirait être soi-même au-dessus des défauts. Cela peut paraître moralisateur, mais on ne peut en effet comprendre les hommes que dans la mesure où on les aime; et on les aimera mieux lorsqu’on les comprendra mieux. Le sentiment de base animant le véritable expert face à un être humain doit être le respect de la personnalité de celui qui se trouve face à lui, une attitude exempte de toute intention de jugement ou moralisatrice. Rien n’est plus difficile pour le chercheur de la vie psychique qu’une telle capacité de rencontre sans préjugés. C’est de là que le contexte psycholo-gique nous montre que parmi les vrais connaisseurs des êtres humains se désignent notamment ceux qui se sont déjà trouvés eux-mêmes dans de grands enchevêtrements de culpabilité, de tentation ou de détresse intérieure; il s’agit là de «pécheurs repentis», comme le souligne Alfred Adler, qui ont joué, comme il dit, un rôle éminent dans la construction de la morale européenne (pour le meilleur et pour le pire). Abordant le problème de manière plus objective, il est évident que notre propre détresse, dans la mesure où elle est surmontée, nous permet de poser le regard sur la grande difficulté que les hommes ont à vivre: une prise de conscience qui nous rend bienveillant, nous faisant comprendre avec davantage de justesse la valeur de l’individu pour soi, nonobstant le défaut dont il puisse être affecté.
Extrait de: Liebling, Friedrich. Tiefenpsychologische Menschenkenntnis
(La connaissance de l’homme par la psychologie des profondeurs),
ds: Liebling, Friedrich. Aufsätze (Essais), Zurich 1992, p. 33 et suivantes.
Edition originale dans:
«Psychologische Menschenkenntnis»,
Zurich, 1/1964-65, pages 210-218
Zu den Möglichkeiten tiefenpsychologischer Menschenkenntnis
La méthode consiste en un libre entretien entre le psychothérapeute et la personne en quête de conseils; ils examinent ensemble, en tant qu’interlocuteurs sur un niveau d’équité, les besoins et les difficultés entra–vant perpétuellement sa vie et son avance–ment. Dans ces entretiens, le médecin de l’âme, doté de beaucoup de tact et d’une connaissance approfondie du champ vaste des problèmes psychiques, est en mesure de créer une ambiance dans laquelle l’inter–locuteur se dote de plus de clarté sur sa vie. A partir de la connaissance de ses propres réactions intérieures et de la psyché des individus constituant son entourage, ce que l’on entend par «la connaissance de l’homme», le partenaire consultant son psychothérapeute acquiert davantage d’autonomie intérieure qui non seulement est capable de le libérer de ses troubles intérieures, mais de faire de lui un être humain équilibré intérieurement, capable de penser et de ressentir plus authen–tiquement.
Extrait de: Liebling, Friedrich. In der Sprechstunde des Seelenarztes;
dans: Liebling, Friedrich. Essais, Zurich 1992, p. 64 et suivantes.
D’abord paru ds. «Wir Brückenbauer», 1963, n° 43, page 6.
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