Le 20 novembre, Javier Milei a été élu président de l’Argentine. Il a remporté le second tour avec une nette majorité de 55,7% des voix face au candidat des péronistes de gauche, l’ancien ministre de l’économie sortant, Sergio Massa. Le taux de participation a été très élevé (76%) et la légitimité du scrutin n’a été contestée par aucune partie. Le président sortant Alberto Fernández, qui a dirigé le pays de 2019 à 2023, ne s’était pas présenté. D’après l’avis général, il n’aurait d’ailleurs eu aucune chance.
Javier Milei prend la tête du pays dans une situation désespérée. Le taux d’inflation atteint le niveau catastrophique de 140 %. Plus de 40% de la population vit désormais dans la pauvreté. L’Argentine est fortement endettée, prise en charge avec 8 milliards de dollars d’intérêts au FMI seul d’ici 2024.
Qui est le nouveau président?
Qui est le nouveau président? Avec son mouvement nouvellement créé LLA (La Libertad Avanza), Milei est apparu comme un outsider excentrique dans la campagne électorale. Son programme électoral se composait pour l’essentiel de revendications extrêmement néolibérales sur le modèle des «Chicago-Boys» [voulant réaliser la doctrine de Milton Friedman dans le monde entier], déjà expérimentées au Chili après le coup d’Etat de Pinochet et dont le programme comprend notamment les points suivants: privatisation des entreprises publiques, réduction extrême des dépenses publiques, rattachement de la monnaie nationale au dollar, suppression de la banque nationale. Aujourd’hui, la population chilienne souffre encore des conséquences de cette politique économique. A cela s’ajoutent, dans le programme de Milei, des revendications extrêmes allant jusqu’à la légalisation du trafic d’organes. Avec sa tronçonneuse (symbolisant son programme de choc), ses chansons rock et sa coiffure frisée, il était amplement présent dans les médias sociaux. Son slogan: «Abolir toute la caste des politiciens!»
Milei, se qualifiant lui-même d’«anarcho-capitaliste», n’a aucune expérience en politique, mais ces dernières années, il a souvent été invité dans des talk-shows télévisés en tant qu’économiste néolibéral. Qu’un tel homme ait pu devenir président de l’Argentine en l’espace de deux ans n’est compréhensible que si l’on prend en compte les 30 dernières années de l’histoire argentine.
Stratégie de choc dans les années 90
Depuis les années 1960 déjà, l’Argentine, pays extrêmement riche en ressources naturelles, a cessé d’être un pays purement agricole se transformant en pays industriel développé avec des syndicats forts. Après la grande crise de la dette des années 1980, qui a touché toute l’Amérique latine, Carlos Meném a pris la présidence en 1989. Suivant l’exemple du Chili, il a appliqué la stratégie de choc néolibérale: Privatisation des entreprises publiques (y compris de la compagnie pétrolière nationale YPF), dollarisation du peso, ouverture de l’économie aux investisseurs étrangers, réduction des dépenses publiques, licenciement de milliers d’employés de l’Etat. C’est de manière conséquente qu’on a alors mis en œuvre les directives du Consensus de Washington transformant Argentine en élève modèle du FMI. Les effets de cette politique économique, allant de pair avec un appauvrissement extrême d’une grande partie de la population, ont été immortalisés, de manière impressionnante, par Fernando Solanas dans ses films documentaires, par exemple «Memoria del saqueo» (Mémoires du saccage) et «La dignidad de los nadies» (La dignité des appauvris). Meném a dû démissionner fin 2001 lors de la plus grande crise économique que le pays n’ait jamais connue.
Faillite de l’Etat et reconstruction
L’Argentine a dû déclarer son insolvabilité et donc la faillite de l’Etat. En l’espace de quelques semaines, trois gouvernements ont à nouveau été destitués du pouvoir. Finalement Néstor Kirchner, péroniste de gauche, a été élu président en 2003. La décennie suivante a été marquée par une reconstruction laborieuse. Après une décennie et demie de politique économique néolibérale, la dette s’élevait à 175milliards de dollars américains en 2003. Une grande partie des créanciers privés ont pu être convaincus de restructurer la dette, et jusqu’en 2010, la plupart d’entre eux ont finalement accepté de renoncer à 75% de leurs crédits – à l’exception de quelques fonds spéculatifs.1 Les gouvernements de Néstor et Cristina Fernández de Kirchner ont instauré un contrôle des capitaux, nationalisé des secteurs économiques tels que la poste et les aéroports, introduit des taxes élevées sur les exportations agricoles (contre lesquelles l’oligarchie agricole s’est violemment opposée) triplant ainsi les dépenses sociales à l’aide des recettes. Le taux de chômage est passé de 25% à 9%.
Rechute dans le néolibéralisme
sous Macri
Au milieu de cette lente reprise, un autre politicien néolibéral, Mauricio Macri, a de nouveau été élu président, en 2015. Son premier acte a été de lever le contrôle des capitaux et de garantir aux fonds spéculatifs, qui n’avaient pas accepté la restructuration de la dette, le règlement des 4,7 milliards de dollars échéant. Les taxes sur les exportations agricoles ont de nouveau été réduites. L’étranger a été invité à investir. Le gouvernement Macri a contracté un crédit record de 57 milliards de dollars auprès du FMI dont 44 milliards ont été versés. 80% de ce crédit ont été consommé pour régler des dettes en devises étrangères. Même le FMI reconnaît aujourd’hui que débloquer ce crédit immense était une erreur. Lorsque Macri a été évincé, en 2019, le pays s’est à nouveau retrouvé face à une énorme montagne de dettes qui atteignait les 175 milliards de dollars. L’Argentine s’est donc à nouveau vue placée au bord de la faillite. La part de la population vivant au-dessous du seuil de pauvreté avait augmenté pour atteindre 35%.
Les quatre années passées n’ont
aucunement montré d’issue
En 2019, c’est Alberto Fernández du parti péroniste de gauche qui prit la succession de Macri à la présidence, avec Cristina Kirchner de Fernández comme vice-présidente. Au cours de ces quatre dernières années, des négociations ont été menées avec le FMI sur un nouvel accord, qui a été conclu, n’offrant pourtant pas d’issue réaliste à l’endettement. L’inflation échappant à tout contrôle, les querelles au sein du parti au pouvoir, les accusations de corruption, les attaques permanentes des grands médias, notamment contre Cristina Kirchner, ont sapé toute confiance dans le gouvernement. A cela s’ajoutaient les conséquences de la pandémie du Covid. Le Président brésilien Lula a tout fait pour permettre à l’Argentine d’adhérer aux BRICS, réconfortant ainsi les espoirs de ceux, nombreux en l’Amérique latine, pour qui la coopération de deux grandes économies au sein du groupe BRICS représente un grand espoir.
Hausse simultanée des cours boursiers
et des prix des denrées
Après la victoire électorale de Milei, les cours des actions argentines ont augmenté de plus de 20% à la bourse de New York – en même temps que les prix des denrées alimentaires. Le 10 décembre, Javier Milei aura pris ses fonctions de président. Certains membres de l’ancienne caste politique ont déjà obtenu des postes ministériels malgré le fait qu’il avait promis de la supprimer. Le ministre de l’économie est justement Luis Caputo, ancien ministre des finances au gouvernement Macri, qui avait alors joué un rôle déterminant pour obtenir le crédit du FMI. L’ex-président Mauricio Macri lui-même, qui a tiré les ficelles en arrière-plan de l’élection, continuera à jouer un rôle important.
Andrés Manuel López Obrador, Président mexicain a commenté l’élection de Milei en disant qu’il s’agissait d’un «auto-goal pour le peuple argentin». Il déclare que telle chose ne serait pas possible au Mexique, du fait que le peuple mexicain dispose d’une grande conscience politique. Le Mexique se tiendrait tout de même toujours aux côtés du peuple argentin. Obrero ajoute: «Nous respectons la décision de la majorité en Argentine, nous respectons cette décision, même si nous pensons qu’elle ne les aidera pas, mais le peuple est souverain malgré tous les éléments antidémocratiques mis en place partout par la mafia du pouvoir économique, par exemple le contrôle des médias. C’est un phénomen déjà massif en Argentine, au Chili, partout, même au Mexique, mais c’est encore pire là-bas, on se trouve face à une manipulation massive.
L’avenir nous dira si Milei réussira à imposer ses plans. Les syndicats et les mouvements sociaux sont forts. Ils résisteront. •
1L’un des principaux avocats des fonds spéculatifs qui ont poursuivi l’Etat argentin à l’époque, Dennis Hranitzky, est aujourd’hui également largement impliqué dans la plainte concernant les obligations AT1 dépréciées du Crédit Suisse.

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