Monsieur le Président,
Je vous remercie d’avoir convoqué cette réunion du Conseil de sécurité en réponse à ma lettre du 6 décembre relative à la situation à Gaza et en Israël. J’ai écrit au Conseil de sécurité en invoquant l’article 99, car nous sommes parvenus à un point de rupture. Le risque de voir s’effondrer totalement le système d’aide humanitaire à Gaza est grand, ce qui aurait des conséquences dévastatrices. Nous pensons que cela entraînerait une totale dégradation de l’ordre public ainsi qu’une pression accrue en faveur d’un afflux massif de réfugiés vers l’Egypte. Je crains que les conséquences soient dévastatrices pour la sécurité de la région tout entière. Nous en avons déjà constaté les retombées en Cisjordanie occupée, au Liban, en Syrie, en Irak et au Yémen. Il y a là, à mon avis, un risque sérieux d’aggravation des menaces actuelles pour le maintien de la paix et de la sécurité internationales.
Les risques d’effondrement du système humanitaire sont essentiellement liés au manque total de sécurité pour nos équipes dans la bande de Gaza, ainsi qu’à la nature et à la violence des opérations militaires, qui limitent considérablement l’accès aux populations qui en ont désespérément besoin. Une menace sans précédent pèse sur la protection et la sécurité des collaborateurs des Nations unies dans la bande de Gaza. Ainsi, on dénombre déjà plus de 130 décès parmi nos collègues, beaucoup étaient entourés de membres de leur famille. Il s’agit de la perte la plus importante en termes de vies humaines dans l’histoire de notre Organisation. Certains membres de nos équipes emmènent leurs enfants au travail pour qu’ils comprennent qu’ils vont vivre ou mourir ensemble. Des collègues ont partagé des messages déchirants de membres du personnel appelant à l’aide.
Le secrétaire général adjoint du département de la sûreté et de la sécurité m’a informé qu’en raison de l’évolution du conflit, il était impossible de limiter les risques encourus par nos collaborateurs qui travaillent à Gaza, à moins de procéder à leur évacuation. Je ne saurais trop insister sur le fait que les Nations unies sont totalement déterminées à demeurer sur place au service de la population de Gaza. Je rends hommage aux héroïques travailleurs humanitaires qui restent fidèles à leur mission, malgré les terribles dangers qui pèsent sur leur santé et leur vie.
Mais la situation est tout simplement devenue intenable. Dans sa résolution 2712 (2023), le Conseil a demandé «qu’on renforce l’acheminement de ses secours pour répondre aux besoins humanitaires de la population civile, en particulier des enfants». J’ai le profond regret d’informer le Conseil que, dans les conditions actuelles sur le terrain, l’accomplissement de ce mandat est devenu impossible. Les conditions d’un acheminement efficace de l’aide humanitaire n’existent plus. Le point de passage de Rafah n’a pas été conçu pour accueillir les centaines de camions qui s’y présentent et constitue un véritable goulot d’étranglement. Mais même si on laissait des approvisionnements en quantité suffisante entrer à Gaza, les bombardements et les combats intensifs, les restrictions de circulation imposées par Israël, les pénuries de carburant et l’interruption des communications empêchent les agences des Nations unies et de leurs partenaires de porter secours à la plupart des personnes qui en ont besoin.
Cauchemar humanitaire
Entre le 3 et le 5 décembre – les deux jours ayant précédé ma lettre – les Nations unies ont pu distribuer d’aide dans un seul des cinq gouvernorats de Gaza, celui de Rafah. Ailleurs, il était impossible d’accéder. Les gens sont désespérés, terrifiés et en proie à la colère. Ils ont parfois même manifesté cette colère à l’égard de nos équipes. Tout cela se déroule dans un contexte humanitaire cauchemardesque.
Premièrement, il n’y a pas de protection efficace des civils. Depuis le début des opérations militaires israéliennes, plus de 17 000 Palestiniens auraient été tués, dont plus de 4000 femmes et 7000 enfants. Il y aurait des dizaines de milliers de blessés et de nombreux disparus, vraisemblablement sous les décombres. Et ces chiffres augmentent de jour en jour. Les attaques aériennes, terrestres et maritimes sont violentes, incessantes et de grande ampleur. Jusqu’à présent, elles auraient touché 339 établissements d’enseignement, 26 hôpitaux, 56 établissements de soins, 88mosquées et trois églises. Plus de 60% des habitations de Gaza auraient été détruites ou endommagées, soit quelque 300000 maisons et appartements. 85% de la population a été contrainte de quitter son domicile. On exige des habitants de Gaza qu’ils se déplacent constamment, comme des boules de flipper humaines, ricochant entre des parcelles de plus en plus petites du sud, sans disposer d’éléments de base nécessaires à leur survie. On n’est en sécurité nulle part à Gaza. Au moins 88 abris de l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) ont été touchés, entraînant plus de 270 morts et plus de 900 blessés. Les abris sont surpeuplés et insalubres. Les gens souffrent de plaies ouvertes. Des centaines de personnes font la queue pendant des heures pour utiliser une seule douche ou des toilettes. Les familles qui ont tout perdu dorment sur le sol en béton nu et portent des vêtements qu’elles n’ont pas changés depuis deux mois. Des dizaines de milliers de Palestiniens sont arrivés à Rafah ces derniers jours, submergeant les abris. De nombreuses familles déplacées – dont des enfants, des personnes âgées, des femmes enceintes et des personnes handicapées – dorment dans les rues et les espaces publics de la ville.
Deuxièmement, les gens de Gaza n’ont plus rien à manger. Selon les avertissements du Programme alimentaire mondial (PAM), le risque de famine est bien réel. Dans le nord de la bande de Gaza, 97% des ménages ne mangent pas à leur faim. Dans le sud, ce chiffre est de 83% chez les personnes déplacées. La moitié des habitants du nord et plus du tiers des personnes déplacées dans le sud sont tout simplement affamés. Les stocks de nourriture du PAM s’épuisent. Dans le nord, 9 personnes sur 10 ont passé au moins un jour et une nuit sans nourriture. La dernière minoterie en état de marche à Gaza a été détruite le 15 novembre. Depuis le début de la crise, le PAM a fourni une aide alimentaire et financière à des centaines de milliers de personnes dans la bande de Gaza et se tient prêt à intensifier ses opérations. Toutefois, cela nécessiterait un accès effectif à toutes les personnes dans le besoin et au moins 40 camions de vivres par jour, soit beaucoup plus que le niveau actuel.
Troisièmement, le système de santé de Gaza est en train de s’effondrer alors que les besoins augmentent. Au moins 286 professionnels de la santé ont été tués. Les hôpitaux ont été lourdement bombardés. Seuls 14 des 36 hôpitaux fonctionnent encore. Trois d’entre eux fournissent les premiers soins de base, tandis que les autres n’offrent que des services partiels. L’Hôpital européen de Gaza, l’un des deux hôpitaux principaux du sud de la bande de Gaza, compte 370 lits. Il accueille actuellement 1000 patients et environ 70000 personnes en quête d’un abri. Il y a une grave pénurie de médicaments, de produits sanguins et de fournitures médicales. Le carburant nécessaire au fonctionnement des hôpitaux est sévèrement rationné. De nombreux patients sont traités à même le sol et sans anesthésie. Alors que des patients souffrant de blessures potentiellement mortelles continuent d’arriver, les services sont saturés et le personnel est débordé. Dans le même temps, les conditions insalubres dans les abris et les graves pénuries de nourriture et d’eau entraînent une augmentation des infections respiratoires, de la gale, de la jaunisse et de la diarrhée.
Le droit international humanitaire
s’impose à toutes les parties
La situation que je viens de décrire est sans précédent et m’a conduit à prendre la décision sans précédent d’invoquer l’article 99, d’exhorter les membres du Conseil de sécurité à faire le nécessaire pour éviter une catastrophe humanitaire et de lancer un appel pour que soit déclaré un cessez-le-feu humanitaire. Nous savons tous qu’Israël a lancé cette opération militaire en réponse aux brutales attaques terroristes déclenchées le 7 octobre par le Hamas et d’autres groupes armés palestiniens. Je condamne sans réserve ces attaques. Je suis horrifié par les informations faisant état de violences sexuelles. Il n’y a aucune justification possible au meurtre délibéré de quelque 1200 personnes, dont 33 enfants, aux milliers de blessés et à la prise d’otages de centaines. Quelques 130 otages sont toujours détenus. Je demande leur libération immédiate et inconditionnelle, qu’on les traite humainement et que le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) puisse leur rendre visite jusqu’à leur libération.
Par ailleurs, les actes de barbarie perpétrés par le Hamas ne peuvent en aucun cas justifier le châtiment collectif du peuple palestinien. Et si les tirs aveugles de roquettes du Hamas sur Israël et l’utilisation de civils comme boucliers humains sont contraires aux lois de la guerre, ce comportement n’exonère pas Israël de ses propres violations. Le droit international humanitaire prévoit l’obligation de protéger les civils et de respecter les principes de différenciation, de proportionnalité et de précaution. Les lois de la guerre stipulent également que les besoins essentiels des civils doivent être satisfaits, notamment par la distribution sans restriction de l’aide humanitaire. Le droit international humanitaire ne peut être appliqué de manière sélective. Il s’impose à toutes les parties de la même manière et à tout moment, et l’obligation de le respecter ne dépend pas de la réciprocité. La population de Gaza est au bord du gouffre. La communauté internationale doit tout mettre en œuvre pour mettre fin à son calvaire.
J’exhorte le Conseil à ne ménager aucun effort pour obtenir un cessez-le-feu humanitaire immédiat, la protection des civils et l’acheminement en urgence des secours indispensables à la survie de la population. Alors que nous affrontons la crise actuelle, nous ne pouvons perdre de vue la seule possibilité viable d’un avenir pacifique: une solution à deux Etats, sur la base des résolutions des Nations unies et du droit international, avec Israël et la Palestine vivant côte à côte dans la paix et la sécurité. Cette solution est vitale pour les Israéliens et les Palestiniens, ainsi que pour la paix et la sécurité internationales. Le monde entier – et l’histoire – nous observent. Il est décidément l’heure d’agir. •
(Traduction Horizons et débats)
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