par Winfried Pogorzelski
Käthe Kollwitz (1867–1945) est l’une des artistes les plus importantes du 20e siècle. Ses œuvres caractéristiques hors pairs, lithographies, eaux-fortes, estampes, gravures sur bois, sculptures, etc. sont l’expression vivante de son engagement humanitaire et pacifiste. Elles se basent sur des expériences personnelles et politiques ainsi que sur des rencontres avec des artistes de la fin du 19e et du début du 20e siècle, pendant la Première Guerre mondiale, la République de Weimar et le national-socialisme, jusqu’en 1945. Kollwitz a toujours suivi le mot d’ordre «prendre position»1, et s’est impliquée activement dans la vie artistique, sociale et politique de son temps. Par son art, elle se démarque du style bien connu de la peinture d’histoire idéalisante. Le collectionneur d’art suisse Eberhard W. Kornfeld (1923–2023) a caractérisé sa «voie artistique profondément originale» par le terme de «humaner Realismus» (réalisme humain).2
Origine, formation et orientation artistique
Käthe Kollwitz est née en 1867 à Königsberg, où elle passe son enfance. Encouragée par son père, elle suit sa formation artistique à Königsberg, Munich et Berlin. Son mari Karl Kollwitz devient médecin pour les pauvres dans le quartier berlinois de Prenzlauer Berg. Max Liebermann, grand représentant de l’impressionnisme, ainsi que le peintre et sculpteur Max Klinger, représentant du symbolisme, l’incitent à se tourner vers les côtés sombres de la vie dans son art: elle s’intéresse à la vie quotidienne et au travail des gens simples, qu’elle a déjà rencontrés dans les bars de pêcheurs du quartier portuaire de Königsberg, puis à Berlin.
En 1893, la soirée d’ouverture du drame naturaliste de Gerhart Hauptmann «Die Weber» a lieu au théâtre «Freie Bühne». En raison d’une interdiction de représentation, celle-ci a lieu à huis clos. La pièce décrit la révolte des tisserands de Silésie en 1844 et son dénouement dans des scènes émouvantes. «Cette pièce m’a bouleversée», va déclarer Käthe Kollwitz. Elle crée le cycle de gravures «Une révolte de tisserands», aussi influencé par une famine chez les tisserands silésiens, qui faisait grand bruit à l’époque. L’artiste décrit en six tableaux la cause, le début, le point culminant et la répression de la révolte des tisserands. Les représentations ne sont pas de simples illustrations historiques, elles reflètent dans l’événement historique la misère sociale actuelle de son époque. Exposée à la Grande exposition d’art de Berlin (1899), l’œuvre permet à l’artiste de percer. Max Liebermann s’engage pour qu’un hommage soit rendu à l’artiste, mais l’empereur Guillaume II, indigné, refuse avec la remarque désobligeante qu’il s’agirait d’un «art de caniveau», de surcroît réalisé par une femme...
Expositions à Berlin, à Vienne et à Paris
En 1898, Käthe Kollwitz obtient un poste d’enseignante à l’école des femmes artistes de Berlin. Elle participe à la première exposition de la Sécession berlinoise, un groupe d’artistes qui se démarque du monde de l’art établi, et peu après à la Sécession viennoise, qui poursuit les mêmes objectifs. C’est à cette époque qu’elle commence le cycle de sept gravures intitulé «Bauernkrieg» (Guerre des paysans), qui réfère également à un événement historique (la guerre des paysans allemands de 1524/25), mais qui fait allusion aux problèmes sociaux loin d’être résolus dans l’Empire de Guillaume II.
L’année 1904 la conduit à Paris, où elle rend visite à Auguste Rodin dans son atelier, car elle veut se tourner vers la sculpture. Le Salon des Indépendants présente ses œuvres.
«Les événements de notre temps
me poussent à agir»
La Première Guerre mondiale est un événement décisif pour Käthe Kollwitz: son fils Peter, âgé de dix-huit ans seulement, qui s’est porté volontaire, est tué en octobre 1914, lors de la première bataille des Flandres.3 Elle ne s’en remettra jamais, surtout parce qu’elle l’a encouragé à obtenir le consentement de son père. En 1918, elle devient une pacifiste active en s’opposant, dans une lettre ouverte, au poète Richard Dehmel qui a appelé à la dernière mobilisation des jeunes pour la guerre: «Il y a eu assez de morts! Plus personne ne doit tomber! Je fais référence à quelqu’un de plus grand que moi [J.W. von Goethe], qui a dit que les graines de semence ne devaient pas être broyées».4
Très vite, elle prend la décision de créer un monument à la mémoire de son fils et de tous les volontaires de guerre. Ce n’est qu’en 1932, dix-huit ans plus tard, que la sculpture «Parents en deuil» sera achevée. Sculptée dans le granit, elle représente un couple de parents en proie à un profond deuil. L’œuvre se trouve au cimetière militaire de Vladslo en Belgique, où sont enterrés 25000 soldats tombés au combat, dont Peter Kollwitz.
En 1922, elle écrit dans son journal5: «Je suis d’accord que mon art est engagé. Notre temps, où les gens sont si désemparés et ont tant besoin d’aide, me pousse à agir». A partir de 1922, elle s’engage au sein de la ligue pacifiste Neues Vaterland ( Ligue allemande pour les droits de l’homme) et de la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté, dont la mission est encore aujourd’hui d’informer la population sur les horreurs de la guerre moderne. En tant qu’artiste, elle crée des affiches contre la famine et la guerre. Elle est la première femme à recevoir l’ordre Pour le Mérite pour la science et les arts, qui remonte à Alexander von Humboldt.
National-socialisme
et reconnaissance aux Etats-Unis
Sous l’influence de la montée en puissance du parti NSDAP, Käthe Kollwitz initie avec Albert Einstein et Heinrich Mann un appel au KPD et au SPD sous le titre «Dringender Appell» (appel urgent), avant les élections au Reichstag en juillet 1932. Ils les invitant à s’unir pour empêcher le NSDAP d’obtenir la majorité. Il est signé par 33 personnalités, dont son mari Karl Kollwitz et les écrivains Erich Kästner, Theodor Plivier, Ernst Toller et Arnold Zweig.
En 1933, Käthe Kollwitz et Heinrich Mann sont contraints de quitter l’Académie des arts de Prusse. Exposer ses œuvres devient de plus en plus difficile, beaucoup d’entre elles sont retirées des musées (comme par exemple lors de l’action «Entartete Kunst» (art dégénéré) en 1937). En novembre 1936, le journal moscovite «Isvestija» publie un article sur Käthe Kollwitz, basé sur une interview. Il s’ensuit un interrogatoire à la Gestapo et la menace d’une détention en camp de concentration en cas de récidive. En 1943, son appartement et de nombreuses gravures, estampes et plaques d’impression sont détruits lors de raids aériens.
Toutefois, à la même période, l’artiste et son œuvre sont de plus en plus remarqués aux Etats-Unis. Elle s’est déjà retirée de la vie publique, lorsqu’elle fête son 70e anniversaire en 1937, alors qu’elle est de plus en plus connue outre-Atlantique, autant à l’est qu’à l’ouest (New York et Los Angeles). Ses expositions, organisées en partie par des exilés allemands et autrichiens, attirent un grand nombre de visiteurs et ont un écho durable dans la presse.
«Plus jamais la guerre!»
L’héritage de Käthe Kollwitz
Comme le montrent les guerres récentes qui se prolongent, l’œuvre de Käthe Kollwitz est plus actuelle que jamais. Elles aussi sont dues à l’échec d’une politique motivée par la cupidité et dont l’objectif est d’étendre l’influence et le pouvoir dans l’idée erronée que la guerre permet de résoudre les problèmes. Les innombrables victimes sont toujours des innocents, en premier lieu les soldats qui doivent obéir aux ordres, qui se sacrifient ou qui souffrent toute leur vie des séquelles physiques et psychiques. Les guerres plongent la population civile, des millions de personnes, dans la misère, la souffrance et les traumatismes. Et enfin, l’héritage de ces guerres laisse aux générations suivantes des tâches quasiment insolubles.
Käthe Kollwitz a du mérite de s’être opposée, par son art et ses actions, à ce fléau de l’humanité. Il est impossible d’échapper à l’impact de son art: «Comme peu d’autres artistes de son époque, Käthe Kollwitz a lié son œuvre à un engagement sociopolitique, humanitaire et pacifiste. Cette identité cohérente entre la personne et l’œuvre, entre éthique et esthétique, impose le respect aujourd’hui encore et a conservé à haut niveau une actualité intacte».6•
1 Zürcher Kunstgesellschaft/Kunsthaus Zürich et Kunsthalle Bielefeld (éd.). Stellung beziehen - Käthe Kollwitz. Mit Interventionen von Mona Hatoum. Munich 2023 (Hirmer Verlag), catalogue des expositions du même nom au Kunsthaus Zürich (août - novembre 2023) et à la Kunsthalle Bielefeld (mars-juillet 2024), ISBN 978-3-7774-4229-7
2 Meier, Philipp, Zwei Künstlerinnen erinnern an ihr Kriegstrauma. Mona Hatoum auf poetische Weise, Käthe Kollwitz wie mit einem Schlag ins Gesicht, ds.: Neue Zürcher Zeitung du 15/11/23
3 La première bataille des Flandres (du 20 octobre au 18 novembre 1914) entre les troupes allemandes et alliées s’est déroulée en Flandre occidentale. Les pertes furent élevées, mais les troupes allemandes ne parvinrent pas à couper l’armée britannique de ses lignes d’approvisionnement. Wikipédia, «Première bataille des Flandres», de.wikipedia.org/wiki/Erste_Flandernschlacht
4 Fischer, Hannelore. Es ist genug gestorben! Keiner darf mehr fallen!, Zürcher Kunstgesellschaft/Kunsthaus Zürich u. Kunsthalle Bielefeld (éd.) Stellung beziehen ..., ibid., p. 23
5 Forster-Hahn, François. Nun blüht da drüben noch einmal etwas auf, Zürcher Kunstgesellschaft/Kunsthaus Zürich u. Kunsthalle Bielefeld (éd.), Stellung beziehen ..., ibid., p. 73
6 Fischer, Hannelore, ibid. p. 27
Autres sources:
Musée Käthe Kollwitz de Cologne, www.kollwitz.de
Käthe Kollwitz, Wikipédia, https://de.wikipedia.org/wiki/Käthe_Kollwitz
Muscionico, Daniele. Nie wieder Krieg!, Pazifistische Kunst ist weiblich: Die legendäre Käthe Kollwitz und die Palästinenserin Mona Hatoum sind Stellvertreterinnen des Widerstands, ds.: Aargauer Zeitung du 26/08/23
Käthe Kollwitz «Empêchons-les de détruire nos graines de semence!», 1941
«Il y a quelques jours, j’ai décidé – pour la troisième fois – de reprendre le même sujet, disant à Hans: finalement, ce sera mon testament, ‹Les graines de semence ne doivent pas être détruites›. [...] J’ai donc à nouveau fait un dessin variante d’un même thème: des gamins, de vrais petits Berlinois, tels de jeunes chevaux piaffant d’impatience, qui sont retenus par une femme. La femme (une femme âgée) les a mis sous son manteau, elle les enveloppe de ses bras et de ses mains avec force et autorité. ‹Les graines de semence ne doivent pas être détruites.› A l’instar de ‹Plus jamais la guerre›, ce n’est pas uniquement un souhait ardent, mais un commandement, une exigence!»
Käthe Kollwitz, Journaux intimes,
décembre 1941
Notre site web utilise des cookies afin de pouvoir améliorer notre page en permanence et vous offrir une expérience optimale en tant que visiteurs. En continuant à consulter ce site web, vous déclarez accepter l’utilisation de cookies. Vous trouverez de plus amples informations concernant les cookies dans notre déclaration de protection des données.
Si vous désirez interdire l’utilisation de cookies, par ex. par le biais de Google Analytics, vous pouvez installer ce dernier au moyen des modules complémentaires du présent navigateur.