par Cara Marianna*
Assise dans un taxi, un début de soirée d’avril dernier, et regardant par la fenêtre, ma première impression d’Israël fut un choc. Une grande partie du pays que je traversais pour me rendre de l’aéroport Ben Gourion à Jérusalem était, en un mot, laid. C’était aride et sec, et il n’y avait presque rien pour façonner le paysage, à part les immenses immeubles des environs proches. Le mitage semblait avoir échappé à tout contrôle, car les nouveaux bâtiments envahissaient le terrain sensible, l’engloutissaient. Ce n’est que lorsque le taxi gagnait les hauteurs des montagnes de Judée, au nord et à l’ouest de Jérusalem, que le paysage se présentait dans sa beauté brute.
Exposition obsessionnelle
du drapeau israélien
Même là, l’amassement curieux de drapeaux israéliens accrochés aux mâts d’éclairage, tout le long des autoroutes et des viaducs sur la route de Jérusalem, n’a pas contribué à se familiariser mieux à ces sites. Je n’ai pas vraiment compris cet étalage massif, presque fanatiques des pavillons nationaux jusqu’à ce qu’un enfant me l’explique, quelques jours plus tard, à Hébron: «Les drapeaux, c’est tout ce qu’ils ont», m’a dit Sofia, dix ans. «Et leurs fusils». J’ai compris que l’obsession du drapeau israélien – sans parler des fusils ou de toutes les autres armes – était le symbole d’un peuple peu sûr de lui-même. L’étoile de David bleue sur son champ blanc est visible partout dans les environs de la Vieille Jérusalem. Les Israéliens hissent leurs pavillons sur les voitures et les balcons des appartements, les centres commerciaux, les carrefours... partout où il y a un endroit pour l’accrocher. C’est pour moi, pour le dire sans ambage, la tentative d’un peuple angoissé d’insister sur sa suprématie – comme ils le font actuellement avec leurs bombardements à Gaza, au Liban, en Syrie et en Cisjordanie. Vivement qu’ils se soient contentés de leurs drapeaux. Mais imaginer qu’Israël se contente de hisser son drapeau national se révèle être illusoire, compte tenu de ce qu’il représente: la conquête, le nettoyage ethnique et finalement le génocide. La présence seule du drapeau israélien ne montre aujourd’hui que la contrainte d’une nation à recourir à la violence puisqu’elle ne dispose de rien d’autre.
Cette obligation de hisser des drapeaux pour marquer et revendiquer un territoire m’a rappelé les astronautes américains Neil Armstrong et Buzz Aldrin, qui ont posé les «Stars and Stripes» sur la Lune, lors de l’été 1969. D’un côté, cela ne signifiait rien, à part l’hybris pur. D’autre part, cette manière d’agiter le drapeau – israélien ou américain – est un symbole mortellement sérieux. Il fonctionne comme un pion dans le jeu d’échec, un signal d’ouverture d’une lutte à mort pour la terre de Palestine.
Appropriation de terres,
encore et toujours
L’apparition soudaine d’un drapeau israélien sur le sommet d’une montagne en Cisjordanie indique qu’une autre occupation de terres est en cours. Tout commence lorsque les forces d’occupation israéliennes s’emparent d’une parcelle de terrain et y installent un avant-poste. Puis un drapeau apparaît en même temps qu’une tour d’observation militaire. Très vite, une nouvelle colonie illégale est créée autour de ces deux éléments. Et de cette colonie, située sur une colline, se déverse la violence sur les Palestiniens vivant à proximité. C’est presque comme si le drapeau israélien lui-même était la source de toute la brutalité raciste émanant de l’Etat israélien, Etat d’apartheid.
J’écris ici sur un pays. Le drapeau n’est qu’un symbole du projet colonial de colonisation d’Israël. La volonté israélienne de conquête totale fait du pays un champ de bataille où la violence se retourne contre le peuple palestinien et contre le pays lui-même.
Abu Hamed se défend
Lorsque je me trouvais dans la ville d’al-Bireh en Cisjordanie, j’ai rencontré un homme nommé ici Abu Hamed. Dans les années 1970, Abu Hamed s’engagea activement dans la politique locale. Il œuvrait, avec d’autres, dans sa communauté et dans la Cisjordanie tout entière, pour aboutir à l’indépendance économique en organisant parallèlement la résistance à l’occupation militaire illégale d’Israël. Il a eu tellement de succès que les Israéliens l’ont arrêté. Ils ont conduit Abu Hamed dans le désert, l’y abandonnant avec six autres personnes. Ensemble, les sept hommes ont réussi à retrouver, à pied, la Jordanie. Abu Hamed a passé les 20 années suivantes en exil, d’abord en Jordanie, puis au Liban où il a collaboré avec l’OLP. Ses fils ont alors grandi sans leur père.
La famille d’Abu Hamed possède, depuis de nombreuses générations, de grands domaines et des oliveraies en Cisjordanie. Une grande partie de ces terres a été récupérée par vol, désormais occupée par les colons. Il y a quinze ans, Abu Hamed a planté de nouveaux oliviers dans l’un de ses vergers restants. Cette année, les colons ont brûlé ses jeunes oliviers, pendant la fête musulmane de l’Aïd al-Adha (du 16 au 18 juin).
«Les oliviers sont sacrés pour nous»
L’un des fils d’Abu Hamed, un journaliste dont je ne peux pas révéler le nom, a réalisé une vidéo de son père se tenant dans le bosquet brûlé. Voici ce que dit Abu Hamed à ce moment, entre autres : «Les oliviers sont sacrés pour nous. Personne ne les brûle. Même s’ils ont froid, ils ne couperont pas un arbre pour se chauffer ou chauffer leurs maisons». Son fils lui demanda: «Pourquoi crois-tu qu’ils ont brûlé la terre? Pourquoi brûlent-ils nos terres agricoles et les oliviers en Cisjordanie?»
Ce à quoi Abu Hamed répond: «Ils ne veulent pas voir nos arbres ni nous considérer comme un peuple. Ils ne veulent pas voir notre peuple au pays». Et Abu Hamed, âgé de 92 ans au moment de la vidéo, ajoute: «Il me faudra quinze ans pour replanter ces arbres».
Bergers et paysans d’al-Mughayyir
Deux jours après ma visite d’ Abu Hamed, je me suis rendue avec mon guide et mon traducteur pour rencontrer des bergers et des paysans du village d’al-Mughayyir. Nous nous sommes rencontrés sur la route à l’extérieur du village pour passer une heure ensemble sur une colline, à l’ombre d’un olivier, à boire du café préparé sur un petit feu. J’ai écouté ce qu’ils avaient à me dire en prenant mes notes.
Kathem, l’un des cultivateurs d’olives, était ce jour-là le porte-parole et notre guide du village. «Avant, dit-il, nous faisions paître nos troupeaux en rase campagne, près du village. «Depuis le 7 octobre, les colons nous ont pris nos terres. Ils installent des tentes sur les terres et volent nos troupeaux. Comme ils ne nous laissent pas paître sur nos terres, nous devons acheter du fourrage pour nourrir les animaux, et leur santé n’est pas bonne. Nos animaux souffrent».
Et Kathem de poursuivre:
«Nous avions trente puits à proximité de la colonie. Ils ont tous été détruits. Ils ont pollué l’eau et les ont remplis de pierres. Maintenant, nous devons apporter l’eau. Cela nous coûte 100shekels pour obtenir de l’eau. Ils tirent sur les récipients d’eau et les percent. Ou ils les volent.»
Les autres bergers écoutent silencieux, fumant des cigarettes pendant que Kathem parle. Un jeune berger au sourire engageant, le fils d’un des hommes, vient s’asseoir. Mon interprète traduit tandis que je note. Quelqu’un attise le petit feu et remplit ma tasse de café. «Ils ont pris les moutons et les chèvres de mon cousin», dit Kathem désignant un homme vêtu d’un sweat-shirt vert. «Il avait 120 bêtes. C’était tout son troupeau». Un autre homme me montre son téléphone portable. On y voit des photos de moutons et de chèvres, gisant morts dans un champ. Ils avaient clairement été abattus. Les colons volent couramment les troupeaux et abattent tous les animaux qui tentent de s’échapper ou de s’enfuir. Le même sort est réservé aux chiens.
«Ils tirent sur nous»
Kathem continue: «En ce qui concerne les olives, cette année on n’a pu récolter dans aucun bout de terre à proximité du village. L’huile d’olive est notre principale source de revenu. Le village a perdu beaucoup d’argent.» Lorsque je lui ai demandé pourquoi les olives n’ont pas pu être récoltées, il explique: «Depuis le mois d’octobre nous n’osons plus approcher nos terres. Ils tirent sur nous lorsque nous nous approchons.»
Kathem a reçu récemment un supplément de la coopérative agricole pour planter de nouveaux oliviers. «J’ai planté 100 petits arbres et ils sont tous détruits! Des colons ont amené des moutons dans l’oliveraie de Kathem pour manger les jeunes arbres. Ils sont tous morts. «J’ai encore un bout de terre avec des cépages», dit-il. «Mais je ne peux pas l’approcher parce qu’ils tirent dès que nous sommes visibles.»
Les colons juifs attaquent
les paysans et les chicanent
J’entends la même histoire des bergers bédouines au village Umm al-Khier dans les montagnes du Hebron du sud. On peut entendre cette histoire partout dans le pays à l’Est du Jourdain.
Souvent on a de la peine à distinguer les soldats et les colons qui ont reçu des uniformes et des armes militaires. En fait, les colons attaquent souvent al-Mughayyr en uniformes militaires. Les habitants du village ont vite appris à distinguer entre les deux: «Il faut regarder les chaussures», dit Kathem. «L’armée ne donne pas de bottes militaires ensemble avec les uniformes.»
Les colons semblent adorer de se faire passer pour des soldats. Une autre tactique courante de mobbing est que les colons se déguisent en soldats qui commandent aux bergers de quitter le pays. Mais tout aussi souvent, les colons restent vêtus de leurs habits civils lorsqu’ils chicanent les bergers. Quand plus tard on déclare ces événements être illégaux, les mêmes colons mettent des uniformes militaires et «examinent», dans un parfait et sadique jeu du chat et de la souris leurs propres crimes. Les habitants des villages qui reconnaissent ceux qui les ont chicanés sont impuissants ne disposant pas de droits juridiques.
Comme l’a dit un des bergers qui m’a fait part de ses pensées. «Ils veulent que les humains arrivent à se haïr eux-mêmes. C’est pour cela qu’ils nous chicanent et nous humilient.» Mais le même homme qui apparemment ne se haïssait pas lui-même m’a dit: «J’aime être berger. Mon père et mon grand-père ont été bergers. C’est inné.»
Les troupes d’occupation sont
les témoins oculaires, sans rien faire
Après avoir bu notre café nous sommes retournés vers la voiture entrant le village après quelques kilomètres. Kathem nous accompagne attirant notre attention sur les endroit noircis le long de la rue, où des colons ont mis le feu à des voitures, il y a six semaines.
Pendant deux jours, le 12 et le 13 avril, des colons ont fait du grabuge à al-Muhair et dans de nombreux autres villages. Ils ont jeté des pierres et ont tiré sur des humains. De telles attaques sont nombreuses. Lors de la razzia en avril un habitant du village a été tué et au moins vingt-cinq ont été blessés. On a mis le feu sur des autos et des maisons et des moutons ont été volés. Les troupes d’occupation israéliennes ont regardé sans rien faire. Les soldats ont lancé du gaz lacrymogène et des projectiles en caoutchouc pour chasser les habitants du village qui se sont réunis pour se défendre. Le jour où j’ai visité cette commune, beaucoup de ces dommages étaient encore bien visibles.
Al-Mughayyir est situé sur une colline et depuis ce site on regardait sur une vallée fertile au nord et à l’ouest. Kathem nous a conduit vers une maison au bord du village ou nous pouvions voir depuis une terrasse au deuxième étage la terre arable en dessous. On pouvait voir, parsemés dans toute la vallée, des petits champs de blé, des vignobles, des pêchers et des amandiers, des serres et des champs de légumes.
Epurations ethniques
Dans les environs proches on tombe sur deux colonies illégales: Adel Ad au nord et Mal’achei Hashalom à l’est. Chaque habitant du village qui s’approche des champs risque de se faire tirer dessus par des soldats et par des colons. Depuis 2022, l’armée israélienne a empêché les habitants du village de se servir de la route principale qui menait à travers la vallée et les a empêchés d’avoir accès à leurs champs, leurs bosquets et aux pâturages de l’autre côté. Depuis le 7 octobre et des razzias en avril, les habitants du village ont perdu l’accès aux champs du côté proche de la rue – pratiquement toute la terre agricole.
L’épuration ethnique des petites communautés de bédouines et des musulmans dans les environs de al Mughayyir est en route depuis au moins 2019. La violence des colons a forcé de nombreuses communautés à quitter leurs terres et leurs maisons. Comme le Magazine +972 – un magazine indépendant, produit par des journalistes palestiniens et israéliens qui livrent quelques-uns des meilleurs commentaires et reportages de la région rapporte «les colons se servent du pâturage des moutons comme le meilleur moyen de reprendre les terres des Palestiniens et de les chasser.»
Kathem indique l’est par un mouvement de bras, disant:
«Tout le pays, qui va jusqu’à la Vallée du Jordan, n’est accessible pour personne. Quand j’étais jeune nous avons passé tous les vendredis dans la Vallée du Jordan. Maintenant nous ne pouvons même pas traverser la rue. Nous n’avons plus d’accès à nos terres.»
Installés sur la terrasse et regardant la vallée, l’hôtesse de la maison nous apporte du café sur un plateau. Il est épais et foncé, servi certainement dans les meilleurs gobelets en céramique existant dans la maison. «La semaine passée on a tiré sur notre maison, me dit-elle. Les enfants étaient dedans. Et moi j’étais assise ici, dehors sur la terrasse quand ils ont commencé à tirer. Ils ont cassé une de nos fenêtres.»
Nous sirotons en regardant le paysage. «Là-bas, j’ai un champs de blé», me dit-elle en se faisant comprendre par un geste. J’ai des chèvres. Maintenant je dois les garder à l’écurie et acheter de la nourriture. Ils perdent du poids et tombent malades. Nous devons vendre les moutons et les chèvres pour nourrir les autres bêtes.» Plus tard, elle me montre ses moutons qui végètent dans des écuries sous la maison. Ce sont des écuries petites et sombres dans lesquelles normalement les animaux ne passent que les semaines les plus froides de l’hiver.
«Nous vivons face
à une machine de destruction»
Kathem me regarde. «Ils sont faits pour détruire» dit-il, la fureur se lit sur son visage. «C’est une machine de destruction. Ils tuent, ils volent, ils nous prennent tout. Tous les êtres humains sur la terre veulent la paix et la stabilité», dit Kathem. «Eux, ce n’est pas pareil. Ils ne le veulent pas. Ils veulent tuer et voler.» Il vise en direction d’une colline toute proche où j’entrevois un pavillon israélien et un de ces innombrables postes militaires extérieurs. Derrière se trouve une autre petite colonie.
Ils sont peu, ces Palestiniens que j’ai rencontrés, prononçant le nom de l’occupant. Rarement un Palestinien prononcerait les mot «Israël» ou «Israélite» comme si le prononcer pouvait évoquer leur présence ou attiser leur brutalité. Ils ressemblent à une population ayant vécu qu’il vaut mieux ne pas désigner le Mal. Dans les terroirs en Jordanie occidentale, prononcer le Mal a la force d’un juron. Plus tard, quand je réfléchis sur ce que nous dit ce refus de nommer l’occupant par son nom – peut-être est-ce la façon des Palestiniens de nier la légitimité du fait qu’Israël les domine et humilie.
Vilain. C’était ma première et définitive impression d’Israël. Comme a dit Abu Hamed: «Les oliviers ne leur sont pas saints.» Et au fait, il me semble, lorsque j’écoute les bergers de Al Mughayyir, que rien ne leur est saint. •
(Traduction Horizons et débats)
* Cara Marianna est auteur et coéditrice de The Floutist, un bulletin d’information en ligne qu’elle publie avec son mari Patrick Lawrence (https://thefloutist.substack.com/ ). Cara Marianna publie également sa propre newsletter intitulée Winter Wheat (https://winterwheat.substack.com/ ). Elle est artiste et titulaire d’un doctorat en études américaines. Au printemps 2024, elle s’est rendue en Palestine et a commencé sa série «Voix de Palestine». Soutenez son travail en vous abonnant à Winter Wheat ou en faisant un don (paypal). Contact: winterwheat7@gmail.com.
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Patrick Lawrence et Cara Marianna
thefloutist.substack.com
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