Lettre ouverte de Jeffrey Sachs au chancelier Friedrich Merz du 12 décembre 2025
Monsieur
le Chancelier Merz,
A plusieurs reprises, vous avez évoqué la responsabilité de l'Allemagne en matière de sécurité européenne. Or, cette responsabilité ne saurait être assumée uniquement au travers de slogans, d'une mémoire sélective ou d'une banalisation progressive du discours belliciste. Les garanties de sécurité ne sont pas des mécanismes à sens unique, mais bien réciproques. Il ne s'agit pas là d'un argument propre à la Russie ou aux Etats-Unis, mais bien d'un principe fondamental de la sécurité européenne, explicitement inscrit dans l'Acte final d'Helsinki, dans le cadre de l'OSCE et dans des décennies de diplomatie d'après-guerre. L'Allemagne se doit d'aborder ce moment avec un sérieux et une honnêteté historiques. A cet égard, les discours et les récentes orientations politiques s'avèrent dangereusement insatisfaisants.
Depuis 1990, les préoccupations fondamentales de la Russie en matière de sécurité ont été ignorées à diverses reprises, édulcorées ou directement bafouées, souvent avec la participation active ou l'assentiment de l'Allemagne. Il est impossible de faire table rase de cette époque historique lorsqu’il s’agit de mettre fin à la guerre en Ukraine, et impossible de l'ignorer si l'Europe veut éviter un état de confrontation permanent.
A la fin de la guerre froide, l'Allemagne a donné aux dirigeants soviétiques, et plus tard russes, des garanties répétées et explicites concernant le non-élargissement de l'OTAN vers l'Est, et ce, dans le contexte de la réunification allemande. La République fédérale d'Allemagne en a considérablement profité. La réunification rapide de votre pays – restant membre au sein de l'OTAN – n'aurait jamais pu avoir lieu sans l'accord de l'Union soviétique, reposant sur ces engagements. Prétendre aujourd'hui que ces garanties n'avaient que peu d'importance ou qu'il s'agissait simplement de propos informels n'est pas du réalisme. En réalité, il s’agit du révisionnisme historique.
En 1999, l'Allemagne a pris part aux bombardements de la Serbie par l'OTAN, qui ont été le théâtre du premier conflit majeur engagé par l'OTAN sans l'autorisation du Conseil de sécurité des Nations unies. Il ne s'agissait pas d'une action défensive, mais d'une intervention sans précédent qui a profondément bouleversé l'ordre sécuritaire de l'après-guerre froide. Pour la Russie, la Serbie représentait une réalité concrète. Le message était clair: l'OTAN allait recourir à la force au-delà de son territoire, sans l'approbation de l'ONU et sans tenir compte des protestations russes.
En 2002, les Etats-Unis se sont retirés unilatéralement du Traité sur les missiles antibalistiques, constituant pourtant, depuis trois décennies, l'un des piliers de la stabilité stratégique, sans que l'Allemagne y oppose la moindre objection sérieuse. Pourtant, l'érosion du système de contrôle des armements ne s'est pas produite hors de tout contexte. La Russie a considéré à juste titre que les systèmes de défense antimissile déployés à proximité de ses frontières constituaient un facteur de déstabilisation. Réduire ces perceptions à de la paranoïa relevait de la propagande politique, et non d'une diplomatie avisée.
En 2008, l'Allemagne a reconnu l'indépendance du Kosovo, en dépit de mises en garde expresses selon lesquelles cela porterait atteinte au principe d'intégrité territoriale et créerait un précédent qui pourrait avoir des répercussions en d'autres lieux. Une fois encore, la Russie a vu ses objections balayées et considérées comme relevant de la mauvaise foi plutôt que comme de sérieuses préoccupations stratégiques.
La tendance constante vers l'élargissement de l'OTAN à l'Ukraine et à la Géorgie, officiellement déclarée lors du sommet de Bucarest en 2008, a franchi la ligne rouge la plus évidente, malgré les protestations véhémentes, clairement et constamment émanant de Moscou depuis des années. Lorsqu'une grande puissance énonce un intérêt sécuritaire fondamental et le réitère pendant des décennies, l'ignorer ne relève pas de la diplomatie. Il s'agit d'une escalade délibérée. Depuis 2014, le rôle joué par l'Allemagne en Ukraine est particulièrement préoccupant. Berlin, aux côtés de Paris et de Varsovie, a négocié l'accord du 21 février 2014 entre le président Ianoukovitch et l'opposition, un accord visant à mettre fin à la violence et à préserver l'ordre constitutionnel. Cet accord s'est cependant effondré en quelques heures et a été suivi d'un violent coup d'Etat à Kiev, tandis qu'un nouveau gouvernement extraconstitutionnel se mettait en place. L'Allemagne a immédiatement reconnu et soutenu ce nouveau régime, et l'accord initial a été abandonné dans l'indifférence générale.
En 2015, l'accord de Minsk II visait à corriger ces erreurs: il était la base de négociations censées mettre fin à la guerre dans l'est de l'Ukraine. Là encore, l'Allemagne a joué le rôle de garant. Sauf que pendant les sept années suivantes, l'Ukraine s'est abstenue de mettre en œuvre l'accord de Minsk II, dont les clauses politiques étaient ouvertement dénoncées par Kiev, sans que l'Allemagne n'intervienne pour les faire respecter. Depuis les anciens dirigeants allemands et européens ont reconnu que les accords de Minsk avaient été considérés moins comme un plan de paix que comme un moyen de gagner du temps. Cet aveu devrait à lui seul nous inciter à la réflexion.
Dans ce contexte, les discours appelant à renforcer les armements, à durcir le ton et à faire preuve d'une «détermination» toujours plus grande, sonnent creux, car ils incitent l'Europe à oublier le passé récent afin de justifier un avenir de confrontation permanente.
Arrêtons donc la propagande. Arrêtons d'infantiliser la population sur un plan moral. Les Européens sont tout à fait capables de comprendre que les dilemmes en matière de sécurité sont réels, que les actions de l'OTAN ont des conséquences et qu'on ne parvient pas à la paix en fermant les yeux sur les préoccupations de la Russie en matière de sécurité.
Le principe de la sécurité européenne est indivisible et implique que nul pays ne peut renforcer sa sécurité au détriment d'un autre sans provoquer de l'instabilité. Cela implique également que la diplomatie n'est pas synonyme d'apaisement, et que l'honnêteté envers l'histoire n'est pas une trahison. Il fut un temps où l'Allemagne l'avait compris. Son «Ostpolitik» n'était pas une faiblesse, mais une preuve de maturité stratégique, qui reconaissait que la stabilité de l'Europe reposait sur le dialogue renoué, le contrôle des armements, les liens économiques et le respect des intérêts légitimes de la Russie en matière de sécurité.
L'Allemagne a aujourd'hui besoin de retrouver cette maturité déjouée. Elle doit cesser d'affirmer que la guerre est inévitable et vertueuse. Elle doit cesser de s'en remettre aux arguments avancés par ses alliés pour définir sa stratégie. Elle doit s'engager sérieusement dans la voie de la diplomatie, non pas comme dans une simple opération de relations publiques, mais comme un effort sincère pour reconstruire une structure de sécurité européenne en intégrant la Russie plutôt qu’en l'excluant.
La refonte de la sécurité européenne doit être empreinte de clarté et de retenue. Elle implique tout d'abord l'arrêt définitif de l'élargissement de l'OTAN vers l'Est, c'est-à-dire vers l'Ukraine, la Géorgie et tout autre Etat situé le long des frontières russes. L'élargissement de l'OTAN n'était pas un élément inévitable de l'ordre post-guerre froide, mais un choix politique, contraire aux assurances solennelles données en 1990 et poursuivi malgré de multiples avertissements quant à son effet déstabilisateur sur l'Europe.
La sécurité en Ukraine ne passera pas par le déploiement préventif du contingent allemand, français ou d'autres forces européennes, qui ne ferait que creuser davantage les scissions et prolonger la guerre. Tout avenir plus paisible passera par la neutralité, soutenue par des garanties internationales dignes de confiance. On peut se baser sur les faits historiques: ni l'Union soviétique ni la Fédération de Russie n'ont violé la souveraineté des pays neutres dans l'ordre d'après-guerre, que ce soit la Finlande, l'Autriche, la Suède, la Suisse ou d'autres. La neutralité a bien fonctionné parce qu'elle répondait aux légitimes inquiétudes de tous. Rien ne permet de penser qu'elle ne pourrait pas fonctionner à nouveau.
En second lieu, la stabilité passe par la démilitarisation et la réciprocité. Les forces russes devraient être maintenues à bonne distance des frontières de l'OTAN, et les forces de l'OTAN – y compris les systèmes de missiles – devraient être elles aussi éloignées des frontières russes. La sécurité est indivisible, elle ne peut être unilatérale. Les régions frontalières devraient être démilitarisées par le biais d'accords vérifiables, et non surchargées par un nombre toujours plus important d'armements.
Dans le cadre d'un accord négocié, il conviendrait de lever les sanctions, qui n'ont pas permis d'instaurer la paix et ont infligé de graves préjudices à l'économie européenne.
Sur ce point précis, l'Allemagne, devrait s'opposer à la confiscation abusive des actifs de l'Etat russe, en violation flagrante du droit international, ce qui porte atteinte à la confiance dans le système financier mondial. Relancer l'industrie allemande par le biais d'échanges commerciaux légaux et négociés avec la Russie ne constitue pas une capitulation, mais relève du réalisme économique. L'Europe ne devrait pas détruire sa propre base productive pour des raisons morales.
Enfin, l'Europe doit revenir aux fondements institutionnels de sa propre sécurité. L'OSCE – et non l'OTAN – devrait à nouveau faire office de forum central pour la sécurité européenne, le renforcement de la confiance et le contrôle des armements. C'est précisément cela qu'implique l'autonomie stratégique de l'Europe: un ordre sécuritaire européen façonné par les intérêts européens, et non une subordination permanente à l'expansionnisme de l'OTAN. La France pourrait légitimement étendre sa force de dissuasion nucléaire pour servir de parapluie de sécurité à l'Europe, mais uniquement dans une posture strictement défensive, sans déployer de systèmes avancés qui menaceraient la Russie.
Il est urgent que l'Europe exige le retour au cadre de l'INF et la tenue de négociations globales sur le contrôle stratégique des armes nucléaires, auxquelles participeraient les Etats-Unis et la Russie, puis, à terme, la Chine.
Mais surtout, Monsieur le Chancelier Merz, tirez les leçons de l'histoire et soyez honnête à ce sujet, car il ne peut y avoir de confiance sans honnêteté, pas plus de sécurité sans confiance. Et sans une diplomatie efficace, l'Europe risque de reproduire les désastres dont elle prétend avoir tiré les leçons.
L'histoire jugera ce que l'Allemagne choisit de retenir et ce qu'elle choisit d'oublier. Cette fois-ci, que l'Allemagne choisisse la voie de la diplomatie et de la paix et respecte ses engagements.
Respectueusement,
Jeffrey D. Sachs, Professeur d'université,
Columbia University, 17 décembre 2025
Source: https://www.berliner-zeitung.de/politik-gesellschaft/offener-brief-von-jeffrey-sachs-lernen-sie-geschichte-herr-bundeskanzler-li.10010628 du 17/12/2025; l'original en anglais: https://www.jeffsachs.org/newspaper-articles/albzye67la82jw37ltlrpg8r5ybgwz
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