«Tout travail scientifique demande dévouement et honnêteté intellectuelle»

«Tout travail scientifique demande dévouement et honnêteté intellectuelle»

La loi dans l’histoire

par Jean-Rodolphe de Salis*

En se référant à la notion de «loi», les sciences humaines et sociales risquent de se couvrir de ridicule. Avec grande franchise, Jacob Burckhardt reconnut: «L’histoire en soi est la science la moins scientifique de toutes les sciences, sauf qu’elle nous transmet de nombreuses informations précieuses.»
Peut-être que le contraste entre l’histoire et les sciences naturelles peut le mieux être illustré à l’aide de la physique théorique. Dans son mémoire intitulé «La nature de la physique théorique», Markus Fierz écrit: «Nous pouvons comprendre la physique théorique comme étant une science dont l’objectif est d’élaborer une image du monde à l’aide d’une structure mathématique … La physique est certainement une science expérimentale basée sur des expériences … De principe la physique traite de ce qui n’est pas unique. Nous pouvons aussi dire: la physique n’observe que les phénomènes qui ne sont pas uniques … Mais justement, tout ce qui caractérise un événement unique est négligeable et on part de l’idée qu’il est possible de pouvoir faire abstraction, à travers les expériences particulières, d’un processus généralement reproductible … Le caractère contraignant des pas décisifs nous porte à croire que le monde abstrait et artificiel que la physique construit serait le reflet de quelque chose de réel. Ce qui lui manque cependant, c’est la magie unique et non reproductible de la vie réelle.»1
Voici maintenant l’inversion. La réalité historique ne supporte pas de structure mathématique. Elle ne peut pas être reproduite par une expérimentation. L’unique et le particulier sont sujet de la recherche historique. Le processus particulier est essentiel, et il n’est pas reproductible. L’univers de l’histoire oppose une forte résistance à la seule formation de concepts. La science de l’histoire s’occupe de l’événement réel unique qui a déjà eu lieu. Son objectivisation ne mène pas à une représentation abstraite et artificielle de la réalité, mais à une représentation concrète et compréhensible. Donc la question concernant le caractère scientifique de l’histoire. On dit: de particularibus non est scientia – il n’y a pas de science des particularités. – Ou bien quand-même?
Nous savons qu’il y a des voies menant de la physique théorique et de l’histoire à la philosophie, c’est-à-dire à la compréhension du monde. C’est encore Burckhardt qui a mis en question la philosophie de l’histoire. «Les philosophes de l’histoire, écrit-il, voient le passé comme étant en opposition et comme étant un stade antérieur à nous; – nous observons ce qui se répète, ce qui est constant et typique, ce qui résonne en nous et est compréhensible.» Qui représente ce «nous»? Il semble que ce soit les historiens ou ceux qui s’approchent de l’histoire en posant la question philosophique de l’image que l’histoire se fait d’elle-même. Il paraît que Burckhardt était un philosophe de l’histoire malgré lui, car lui aussi, a développé une philosophie de l’histoire, mais par la voie inductive. En demandant ce qui se répète, ce qui est constant, ce qui est typique, il s’approche de l’abstraction d’une conception historique du monde. Sur la base d’un énorme matériel, alimenté par la recherche et revu de manière critique, il faut se poser la question portant peut-être pas sur la «loi» de l’histoire, mais néanmoins selon des processus cycliques ou réguliers. On pressent que quelque part œuvrent des facteurs déterminants qui nous mènent vers les questions où l’on se demande ce qui se répète, ce qui est constant et ce qui est typique.
A première vue, nous reconnaissons trois points que j’aimerais formuler sous forme de thèses:
I. Les événements historiques sont soumis à la loi du changement continuel et constant. Ce changement des choses humaines est l’objet spécifique de la recherche de la vérité historique.
II. Il y a des forces créatrices de l’histoire à l’œuvre qui engendrent des phénomènes historiques typiques: les modes de vie, les structures de sociétés, les Etats, les religions, les civilisations, les puissances économiques et sociales, les coutumes, les institutions de droit. (Selon le point I, ces phénomènes sont soumis à un changement continuel).
III. Nous présumons qu’il y a des lois du développement ou du moins du changement des phénomènes devenus historiques, du déclin ou de l’effondrement, de l’avènement de faits violents telles les guerres ou les révolutions destructives tout en libérant des énergies, puis également du renouvellement et de l’ascension menant à la formation de nouvelles apparences.
Ces trois hypothèses ne formulent pas des lois dans le sens des sciences naturelles, mais elles décrivent des événements typiques, objectivement constatables, à l’aide desquels nous pouvons transformer le sujet de la recherche scientifique.
La recherche de la vérité historique se fait à deux niveaux:
1. L’étude de faits à l’aide de documents. C’est l’histoire en tant que collection de documents et critique des sources. On pourrait la comparer au travail du juge d’instruction, dont la tâche n’est pas de juger mais tout simplement de documenter pour le Tribunal les faits et les indices des événements sur lesquels le déroulement du procès va se faire. Il s’agit d’un «exposé des faits» basé sur les faits et une reconstruction assurée des événements où les indices et les suppositions sont à caractériser comme telles.
2. La tentative d’élaborer les termes par la réflexion méthodique, selon lesquels les faits étudiés et garantis par les sources seront jugés. Ce n’est que par ce travail de réflexion, que l’histoire se transforme en une interprétation compréhensible et péremptoire.
Il faut admettre que la faculté de classifier et systématiser ce qu’on a observé et constaté – une faculté parfaitement développée dans les sciences naturelles – n’a fait que peu de progrès dans la science de l’histoire. Prenons l’exemple d’un arbre, il n’y a jamais deux feuilles identiques; cela n’empêche pas les botanistes de classifier les arbres en diverses essences. De manière théorique, nous pouvons affirmer que plusieurs faits historiques similaires mais pas identiques font partie de la même espèce de processus historiques. Ces derniers temps, on a réussi – avec le terme peu précis de «sociologie» – a produire des résultats sur la voie vers une classification et un modèle typiquement et méthodiquement acceptable des phénomènes sociaux. Tout phénomène social est le résultat d’un processus historique et, comme tel, sujet de la recherche historique de la vérité.
Mais pourquoi les historiens n’arrivent-ils pas à se mettre d’accord sur les termes généraux, les définitions et les conventions sans lesquels ni classification ni systématique scientifique sont possibles? Sans aucun doute, parce qu’ils ont du mal à se mettre d’accord sur la qualité des phénomènes. Car en histoire, il s’agit de phénomènes qualitatifs, en d’autres termes, on est confronté à des valeurs. On ne peut pas mesurer ou peser les phénomènes historiques; la statistique n’est qu’un instrument – ce n’est pas autrement en économie nationale – et aussitôt qu’il s’agit d’interpréter des statistiques les avis divergent à nouveau concernant les divers jugements portés sur la qualité du matériel statistiquement relevé.
 En d’autres termes, lors de la classification qualitative et du jugement des faits historiques, la vision du monde, la conscience, les émotions de l’observateur entrent en jeu – même en cas de la plus grande autodiscipline intellectuelle. Il est important que l’historien garde une distance critique pas seulement envers ses sources mais aussi envers lui-même; il doit tenter d’obtenir de la clarté sur les bases de ses propres réflexions et jugements historiques; il doit apprendre à connaître sa propre pensée historique car il ne doit pas seulement réfléchir à l’histoire sur laquelle il fait des recherches et qu’il décrit, mais aussi à lui-même. Il doit être conscient de ses motivations qui sont à la base de ses interprétations historiques (qui sont le résultat de ses jugements de valeur, de ses appréciations).
Toute recherche et présentation historiques impliquent une vision du monde chez celui qui s’y applique. Il doit avoir une «pré-vision» du sujet de sa recherche. En cela, il n’est pas différent du chercheur en sciences naturelles qui doit également partir d’une hypothèse de travail. Le chercheur ne peut collectionner, trier comparer et classifier son matériel uniquement sur la base de cette vision, de cette hypothèse de travail qu’il s’est fait du monde historique ou, plus précisément, du sujet de sa recherche. Il est inévitable qu’il fasse un choix et il faut se demander selon quels critères le choix entre l’important et le moins important, l’essentiel et le négligeable se fait. Trouver des critères objectifs selon lesquels ce choix doit être fait, est le devoir d’un système de classification scientifique. Les ouvrages historiques traitant du même sujet – dans la mesure où ils se permettent de donner des jugements généraux – diffèrent de telle manière l’un de l’autre parce que, vu les appréciations différentes des événements historiques, le matériel est classifié différemment. Chaque historien fait parler ses sources – autrement dit, le choix qu’il en a fait selon ses propres jugements de valeur – tant qu’on ne réussira pas à trouver un consensus concernant l’échelle des valeurs entre historiens.
Le critère pour définir si un historien est réellement dévoué à la recherche de la vérité sont sa capacité et sa volonté d’arriver à la description et l’analyse des faits étudiés – à travers ses propres recherches ou celles faites par autrui – plus différenciées et plus appropriées au sujet, peut-être même différentes de son idée originale. Il arrive qu’on parte d’une hypothèse de travail pour arriver à un tout autre résultat. Tout travail scientifique demande dévouement et honnêteté intellectuelle. Le caractère scientifique d’un savant est intimement lié à son effort sur lui-même. Dans le domaine de la science, ce n’est pas le pré-jugé qui compte mais le «post-jugé». On connaît l’histoire d’un historien voulant écrire un ouvrage sur l’ordre des Jésuites auxquels il vouait une forte aversion; le résultat de ses recherches fut un important ouvrage historique marqué par une grande admiration et reconnaissance de la Compagnie de Jésus.
Selon le sujet de la science de l’histoire, il y a deux points qui sont incontestés: le principe du choix et le principe de l’appréciation qui sont les conditions de base pour un  choix méthodique justifié. Un ancien historiographe croyait pouvoir comparer le destin des peuples et des Etats aux mouvements des astres. Nous voyons bien les étoiles qui se trouvent dans le ciel de l’histoire, mais nous ne connaissons pas les lois ou n’avons pas encore assez de connaissances à ce sujet pour comprendre leurs mouvements. Il n’existe pas de loi de la gravitation newtonienne pour expliquer le mouvement des astres des peuples et des Etats. Certains phénomènes réapparaissant régulièrement lors de transformations générales au sein de la vie de société et des Etats sont les seules «lois» approximatives, dont on a connaissance dans ce domaine.
Il s’agit toujours de phénomènes partiels dans des situations similaires, mais pas d’une loi générale de l’histoire humaine. La science de l’histoire est-elle dans ce contexte réellement dans une situation pire que celles des sciences naturelles? Nous savons, que la loi dans les sciences naturelles n’est également valable que sous certaines conditions et n’est applicable qu’à des domaines partiels. Nous savons également que la question de la relation objet-sujet se pose dans toutes les sciences, aussi en physique théorique. L’observation de processus particuliers est limitée par la relation de flou, ce qui est certainement encore plus valable pour les sciences humaines et sociales que pour les sciences naturelles. Mais ni dans les unes ni dans les autres, il existe une formule qui pourrait expliquer le phénomène entier du monde social d’un côté et de la nature de l’autre. Pour définir une formule globale du monde physique, les problèmes sont trop compliqués et les difficultés mathématiques trop énormes; pour une formule globale du monde sociétal, les problèmes sont également trop compliqués et ils ne se laissent de toute manière pas enfermer dans des structures mathématiques.
Faisons attention de ne pas nous tromper nous-mêmes: l’histoire, n’est pas un «éternel retour» comme le prétend le dicton. Ses phénomènes ne sont jamais identiques, on peut uniquement constater des analogies – et là aussi, il faut mettre en garde contre de fausses analogies. La véritable analogie, il faut la comprendre dans le sens que nous appelons répétition de l’histoire.
Mais qu’est-ce qui se répète? Qu’est-ce qui est constant ou typique? En d’autres termes, quelles sont les conditions de vie profondes et inchangeables du monde historique, sans connaissance desquelles une reconnaissance de soi de l’homme historique ne serait possible?
Constatons donc: l’histoire traite des transformations au sein des collectivités humaines, dans un endroit précis, dans un temps passé. Les phénomènes que nous appelons société, économie, Etat, droit, civilisation, coutume, église etc. sont le sujet. Partant de l’expérience ou de la loi que ces phénomènes sont soumis à des transformations, il faut se demander si ces transformations laissent entrevoir certaines répétitions et constantes typiques pour le déroulement de l’histoire. Sans aucun doute oui. Mais lesquelles?
La soif de l’homme d’être actif, son impulsion à prendre des décisions, sa faculté d’exercer ces activités de manière consciente et de prendre ces décisions selon des réflexions rationnelles, rendent la société humaine structurée capable de rechercher la perfectibilité. La meute d’animaux reste plus ou moins à tout moment une meute. Une collectivité humaine a l’aptitude de s’organiser, de s’affiner, de se civiliser. Elle peut également ne pas se transformer pendant de longues périodes, rester à l’état dans lequel elle se trouve. S’il en est ainsi, l’histoire constate cette constance dans un état quasiment statique (qui est d’ailleurs, lui aussi le résultat de l’histoire de la collectivité en question). Il y a de tels états constants, semblant rester inchangés dans des tribus primitives, il y a également des civilisations entières qui reconnaissent la constance dans un état une fois atteint comme loi de la vie sanctifiée par la religion et l’enseignement de la sagesse. La soif de l’activité qui mène à la transformation de la réalité n’est pas égale à tous les endroits, dans tous les pays et civilisations et à toutes les époques. Mais dans les sociétés et civilisations capables de guider leurs activités et de déployer leur volonté par la raison, on ne peut nier la faculté de progresser. Dans tout ce qui fait partie de la culture matérielle (ou de la civilisation, car la différence entre ces deux termes n’est pas facile à faire), surtout dans le domaine de la technique, cette faculté de progresser n’a guère besoin de preuves. L’invention de la roue par exemple a représenté un de ces progrès décisifs dont ont découlé beaucoup d’autres. Il va de soi que ce progrès n’est ni universel ni absolu, mais partiel et relatif.
Analysons-le à l’aide de quelques exemples sommaires tirés du domaine de la société et de la politique.
Dans l’antiquité en Orient, nous assistons à l’évolution des clans vers les grands empires, c’est-à-dire de formes primitives telles que les tribus et les clans vers des formes de régence organisée qui assujetissent des territoires étendus pour les diriger de manière despotique à l’aide d’une gestion centralisée.
Quant à l’évolution du monde des Etats citadins grecs antiques, Aristote a jugé pouvoir constater un cycle typique passant de la monarchie, à l’aristocratie, la démocratie, l’ochlocratie et la tyrannie.
Dans l’ancienne Rome, nous suivons l’évolution de la monarchie romaine vers la république, de la domination sénatoriale vers les formes plus démocratiques et de celles-ci vers le Césarisme.
Dans l’Occident romain-germanique, le féodalisme succède aux tribus avec leurs princes, puis suivent les Etats territoriaux et l’absolutisme princier, transformé dans certains cas, en royaumes nationaux ce qui aboutit à un nivellement de la société qui donne vie à des révolutions civiles-nationales favorisant, ça et là, l’évolution du Césarisme, tandis que la question sociale, du temps de l’industrialisation, mène à un état latent d’instabilité sociale qui, à certains endroits, se transforme en troubles sociaux ouverts tandis que l’Etat moderne, organisé rationnellement et géré de manière centraliste, telle une grande entreprise, consolide constamment son pouvoir et prend des allures d’Etat-providence.
Il en résulte que l’évolution avance, en quête permanente de perfectionnement et en créant des formes de vie sociales et étatiques toujours plus rationnelles de manière à ce que la transformation reste permanente, même si le progrès se solde par le sacrifice de situations souvent dignes d’être défendues et n’excluant pas l’avènement de déformations occasionnelles. Tout progrès a son prix: rien n’est gratuit, ce qui nous amène à l’idée que la loi garantissant la capacité des collectivités humaines à se perfectionner doit être complétée par une seconde loi, celle de la compensation, dans le sens que celui qui veut gagner doit payer.
Cet énorme domaine de la quête de la vérité historique doit être traité:
a) selon les aspects sociologiques, pour analyser les structures sociales, aspects qui aboutiront au constat qu’il existent certaines formes de société typiques; b) selon les aspects juridiques, où il s’agira d’analyser l’histoire du droit, de mettre en évidence la genèse et les transformations de certains instituts du droit privé et du droit commun et de définir leurs notions et leurs spécifications; c) selon les aspects de l’histoire des religions et de l’Eglise ainsi que de celle des mœurs et de la culture qui, en sont des facteurs dans une position d’interdépendance entre la société et l’Etat; d) selon les aspects politiques qui élucideront les comportements des Etats et de leurs organes, les processus de la formation de la volonté politique, les effets des choix politiques vers l’intérieur et l’extérieur et les processus typiques liés à ce domaine; e) selon les aspects d’histoire économique qui permettent de prouver l’impact qu’exercent constamment les processus de la production économique sur les évolutions sociales, juridiques, culturelles, morales, religieuses, étatiques et politiques; f) selon l’aspect du rôle de l’individu au sein de ces processus collectifs.
Avec cette énumération sommaire, on a esquissé les domaines qui s’offrent à une analyse systématique. Il incombe particulièrement à la science historique d’élaborer une méthode générale et obligatoire selon laquelle on pourrait relier tous ces domaines et facteurs de la vie historique, car tout est interdépendant. L’idée qu’il s’agit là d’un ensemble au sein duquel les phénomènes particuliers apparaissent dans leurs rapports interdépendants est tout à fait justifiée, car aucun phénomène spécifique n’apparaît isolé de l’autre; ils se trouvent plutôt dans une relation réciproque et interdépendante. Il incombe à la synthèse de la science historique d’aboutir à une vue d’ensemble des parties, selon des aspects méthodologiques particuliers.
Préalablement, il s’agit pourtant d’analyser les domaines particuliers selon leurs types, leurs comportements constants, leurs répétitions cycliques des évènements et on peut se permettre d’affirmer que de tels processus, se manifestant régulièrement, sont relativement faciles à constater. Il en va tout autrement si nous examinons le complexe entier de la vie historique: là, nous nous trouvons face à des conditions extrêmement compliquées qui résistent vigoureusement à toute tentative d’établir leurs typologies et de définir des constantes.
On comprend donc bien que des observateurs en quête d’un système et des philosophes de l’histoire s’emparent d’un domaine isolé en faisant passer ses structures, ses répétitions et ses lois pour l’Histoire elle-même. Ces dogmatiques de la philosophie historique prenant la partie pour le tout. Hegel nous a appris le concept de l’Etat devenu porteur du «Weltgeist» pour lui c’était la manifestation suprême de l’histoire. Selon lui, le «Weltgeist» se serait choisi l’Etat comme habitation dans laquelle il se réalise lui-même, l’Etat ayant comme tâche de réaliser le droit et la liberté. Marx crut découvrir dans les forces productrices l’agent primordial de l’histoire – le phénomène de base de l’exploitation des uns par les autres faisant comprendre l’histoire en tant qu’enchaînement perpétuel de luttes de classe auxquels on remédierait par la technique de la production socialiste tandis que le socialisme mettrait fin à l’inégalité des classes et, par conséquent, au phénomène des luttes de classe et aux conflits et guerres dont elles seraient l’origine. Les philosophes historiques plus récents tels que Spengler et Toynbee croyaient pouvoir expliquer l’histoire, à travers le constat de différentes cultures devenues historiques et concevables selon leurs structures typiques, par une pluralité de formes de vie qui évoluaient et se comportaient selon certaines lois; tous les deux ont forcé un savoir immense dans le schéma des cercles culturels – laissant de côté tout ce qui ne s’y adaptait pas. Les conclusions historico-philosophiques, auxquelles ils sont arrivés par leurs constats concernant l’histoire des cultures, diffèrent d’ailleurs. Tous les deux avaient en commun avec ceux qui prenaient, ou l’Etat, ou les forces productrices pour le principe fondamental de la formation de l’histoire de l’homme, qu’ils ont érigé une unique «potentialité» en idée conductrice de l’histoire. Il ne faut pas laisser de côté une autre «potentialité» métaphysique, celle de la religion qui conçoit l’histoire comme plan de la Providence dans le sens que la théologie chrétienne attribue à la Providence le rôle de guider l’humanité vers le salut de l’âme éternel en purifiant les humains par maintes épreuves et misères pour les rendre mûrs au repentir et à la soumission sous la volonté de Dieu. Le monde apparaît comme une vallée de larmes, tout en érigeant le comportement soumis à Dieu, dans la vallée de larmes, comme un avant-goût de la Paix éternelle. L’explication de l’histoire par la Providence divine signifie la mise en transcendance de l’histoire humaine rendant inutile tout raisonnement.
Toutes ces possibilités ou tentatives d’explication historico-philosophiques et théologiques ont en commun qu’elles subordonnent à un aspect isolé tous les autres aspects, ce qui revient à munir l’histoire d’un drapeau soit national, soit rouge, soit coloré, soit religieux, sous lequel toute l’humanité est censée marcher. La science cependant, érigeant en règle suprême le doute méthodique, ne peut pas se soumettre à un tel appel au drapeau.
Notre avis nous amène à croire que, s’il existe des règles, celles-ci sont applicables avant tout aux domaines partiels – une règle qui s’applique également aux sciences naturelles. Les soi-disant «leçons de l’histoire» ont une validité très limitée. On veut tirer profit, par exemple, des erreurs commises en politique ou en économie, en veillant par conséquent à éviter certains comportements qui ont mené à l’échec. On ne peut rien y objecter. Ce sont des mesures dans les domaines législatif, organisationnel, politico-économique, social et politique qui sont concevables pour prendre conscience des erreurs commises et pour en éviter de nouvelles. Une société hautement développée est capable de prendre de telles décisions susceptibles de combattre de futures actions et développements erronés. Sans aucun doute, il est possible de dresser des cas-modèle historiques et de les soumettre aux autorités politiques en tant que recommandations ou conseils (un procédé de planification sur la base d’expériences acquises, devenu actuellement déjà coutumier dans la plupart des Etats hautement développés). Les sciences sociales et politiques sont de loin pas incapables d’appliquer leur compréhension acquise dans la pratique, sur le plan de la politique générale et au sens le plus large du terme.
Si pourtant on se met à recommander de mettre en pratique des cas-modèle historiques, dans le sens de projets applicables de façon générale pour l’avenir de l’humanité – par exemple la révolution prolétaire mondiale ou la fondation d’un Etat mondial – la plus grande prudence est de mise. Car de tels cas-modèle ne sont en général pas issus d’une analyse critique et profonde de la matière mais nourris du besoin humain des mythes; l’activisme politique tend inconsciemment à la réalisation de mythes – attitude tout à fait opposée à l’application pragmatique de doctrines scientifiquement acquises et par conséquent justifiables à des domaines particuliers de la politique, de l’économie ou du droit. Même là, il ne faut pas négliger la diversité extraordinaire de variantes que la réalité historique offre à l’homme. Il se peut que des éléments perturbateurs surgissent rendant illusoire l’application d’un modèle.
De telles tentatives s’approchent d’un mécanisme historique comme c’est le cas, par exemple, avec «le Prince» de Machiavel. Cette œuvre fut écrite dans un siècle qui orienta, avec enthousiasme, son goût de la découverte vers les mécanismes, aussi bien des astres célestes que des machines. Or dans la mesure (restreinte) où la politique obéit à des lois mécaniques, les conseils politiques de Machiavel sont pertinents. Les choses se compliquent considérablement si l’on a affaire aux dynamismes de l’histoire et de la politique. Lord Acton a nommé loi l’observation que le pouvoir tend à se répandre sans limites en franchissant tous les obstacles jusqu’à ce qu’il se heurte contre un pouvoir plus fort. Cette vue des choses a pu naître dans une époque qui faisait des recherches au sujet de la dynamique et de ses lois et Lord Acton a sans aucun doute stipulé une loi ou une règle concernant la dynamique politique.
Nous devons, avant tout, considérer qu’il est impossible de prédire la forme concrète que prendra l’histoire. L’histoire est préfigurée, il est vrai, les forces du passé et du présent sont à l’œuvre, on peut concevoir des lignes de l’évolution puisque l’avenir se manifeste potentiellement dans le présent déjà. Pourtant, l’avenir reste ouvert et garde ses secrets. On peut certes faire des calculs de probabilité mais il est connu qu’il faut des chiffres énormes pour qu’un tel calcul touche. Entre-temps, la réalité historique joue de ces variantes qui semblent illimitées. En histoire, comme dans la nature, la finalité n’est pas connue. Car même la finalité de l’homme n’est perceptible et atteignable que dans les domaines partiels, dans certaines limites politiques, géographiques et temporelles. L’homme aspire à connaître la finalité de l’histoire humaine – la connaîtra-t-il jamais? Les calculs de maints philosophes de l’histoire pêchent du fait que leurs problèmes se résolvent trop facilement. Le sort de l’être humain est la contrainte de vivre avec des problèmes dont il ignore la solution finale. Il nous reste toujours un reste de problèmes terrestres à porter, péniblement.
Néanmoins, dans tous les domaines où des collectivités humaines se manifestent, de manière active ou passive, se créant ou disparaissant, certains processus typiques de même que certains comportements constants sont repérables. Ces processus étant irréversibles et échappant à toute reproduction expérimentale, ils sont susceptibles d’être soumis à une classification par comparaison, à travers un immense matériel. La base d’une telle analyse serait une sorte de casuistique historique qui nécessiterait, à l’instar de la médecine et du droit, une collection de cas similaires qui devraient être comparés. Cette casuistique historique qui se créerait à travers le travail organisé collectivement et selon un schéma de questions méthodiquement réfléchies, pourrait servir de base à une classification historique. Malheureusement, la science n’est jusqu’à présent guère avancée dans cette direction.
L’histoire est avant tout une collection gigantesque de cas divers. Il est difficile d’arriver à une classification de ces cas selon le rapport de leurs traits caractéristiques. Toujours est-il que la prise en compte et la comparaison systématiques en vue de leur classification permettrait finalement de constater, avec davantage de fiabilité, ce qui est typique, constant ou répétitif dans l’histoire. Comme dans toutes les sciences humaines, ces cas sont à première vue singuliers; ce n’est que par une classification méthodiquement assurée qu’ils deviennent typiques, l’abstraction n’étant possible qu’à ce stade. La science de l’histoire ainsi que l’historiographie ont persisté peut-être trop longtemps à ce stade, stade dont se trouve complètement privé la physique théorique dont Markus Fierz dit qu’elle possède «la magie unique et non reproductible de la vie réelle». Admettons la magie: toujours est-il qu’une certaine vanité dont les historiens se délectaient face à leurs propres ivresses a fait que l’histoire, en tant que science, ait progressé plus lentement que d’autres disciplines.    •

Source: «Das Gesetz ist die Geschichte. Conférence à la Studentische Arbeitsgemeinschaft beider Hochschulen Zürichs du 26 janvier 1962; cycle «Das Gesetz in den verschiedenen Wissenschaften»; texte publié dans: Kultur und Wirtschaft, Festschrift zum 70. Geburtstag von Prof. Dr. Eugen Böhler, Zürich (Polygraphischer Verlag) 1963, p. 67–78.
(Traduction Horizons et débats)

1    Markus Fierz. «Über das Wesen der Theoretischen Physik», in: Studia philosophica, Bd. 16, Bâle 1956, p. 130 sq.

«Comprendre l’histoire, du point de vue personnaliste, comme une création vivante des peuples de tous les pays»

L’«Europe des nations» de J.-R. de Salis et Charles de Gaulle – une autre manière de penser

par Annemarie Buchholz-Kaser

Le livre déprimant de Timothy Snyder intitulé «Bloodlands – Europe between Hitler and Stalin» nous incite, comme peu d’autres livres, à commencer d’analyser sérieusement les décennies décisives du siècle passé. Nous autres Occidentaux devons nous pencher sur les deux camps, étant donné que l’Internationale socialiste fut le résultat d’un débat intellectuel mené sous nos latitudes. Les erreurs de la politique de grande puissance, de la planification de grande envergure réalisée au mépris des hommes et des peuples, ont menées à tant de souffrances indicibles qu’aujourd’hui, nous devrions être immunisés contre ce mal. Nous le serions peut-être davantage si les tenants et les aboutissants de l’époque avaient été sérieusement analysés. Or, ne sommes-nous pas en train de refaire des erreurs similaires menant à des conséquences imprévisibles? 

Les historiens suisses, tels que Jean-Rodolphe de Salis, ayant fait leurs études pendant l’entre-deux-guerres et qui durent, pendant les années de guerre, assumer leurs responsabilités, avaient, mois après mois, les conséquences dévastatrices de ces erreurs sous leurs yeux. Leur manière de penser était caractérisée par le même sérieux que celui manifesté par la majorité de la population – un sérieux dont nous, qui étions à l’époque au jardin d’enfants ou à l’école primaire, nous nous souvenons encore comme si c’était hier. Dans son ouvrage intitulé «Hitlers Krieg und die Selbstbehauptung der Schweiz 1933–45» [La guerre de Hitler et la volonté d’indépendance de la Suisse entre 1933 et 1945], Gotthard Frick fait revivre cette mentalité de manière très précise. 

Le 8 février 1940, de Salis se vit confier par le président du Conseil fédéral Marcel Pilet-Golaz la mission de rédiger pour l’émetteur radiophonique suisse alémanique «Beromünster» un compte-rendu hebdomadaire de la situation dans le monde, appelé «Weltchronik» [chronique du monde]. Il était pleinement conscient de sa responsabilité. Ses comptes-rendus se caractérisaient par leur fiabilité et le grand soin avec lequel ils étaient rédigés, si bien que les mouvements de résistance dans les divers pays européens s’y référaient. «En temps de guerre, les paroles ne sont pas de la littérature. Elles engagent beaucoup plus leur auteur qu’en temps de paix, car elles sont une arme dangereuse. Leur diffusion hebdomadaire a un effet sur l’humeur et la formation de l’opinion des auditeurs. Cette chronique du temps de guerre représentait une aventure spirituelle. Je souhaite à tout historien qu’il ait une fois dans sa vie l’occasion de commenter publiquement l’histoire en train de se faire.» Et de Salis d’ajouter: «L’issue du drame nous était encore cachée.»

Le 10 mai 1940, Jean-Rodolphe de Salis se rendit à Paris pour prendre connaissance, lors d’entretiens personnels, de l’attitude des élites intellectuelles et politiques françaises face à la menace allemande se rapprochant de jour en jour. «Le matin de mon départ pour Paris, le 10 mai, je reçus un appel téléphonique m’apprenant que l’Allemagne avait attaqué les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg.» C’était le jour de la mobilisation générale en Suisse.

Les relations entre la Suisse et la France étaient étroites, pas seulement à cause de la langue commune. De Gaulle, en tant que Français du Nord, était familier aux Suisses. «Dans sa politique intérieure et extérieure, l’attitude de de Gaulle est celle d’un Français du Nord, d’un homme né à Lille, dans la région frontalière avec la Flandre, qui fut pendant des siècles le théâtre d’invasions, de guerres, de batailles décisives. Cela eut pour conséquence que la population ne put surmonter les tempêtes de l’histoire que grâce à leur ténacité, leur obstination, leur autodiscipline puritaine et leur comportement travailleur.»

C’est avec une empathie extraordinaire que de Salis esquisse les grandes lignes de l’«Europe des nations» de Charles de Gaulle – une conception qu’il faut reconsidérer de nos jours.

Pour les deux personnalités, «les limites tracées par l’expérience humaine, par le bon sens et par la loi» sont une base fondamentale qu’il ne faut jamais abandonner. Toutes les deux – comme tant d’autres – exprimèrent leur méfiance face à la «démesure et à l’abus de pouvoir» des années trente et défendirent les valeurs qui leur étaient chères: l’expérience historique, la raison, le sens des limites et la modération.

Ne sommes-nous pas, actuellement, en ces temps de crise économique mondiale, dans une situation semblable où l’issue du drame est encore inconnue? Où les recettes toutes faites ne peuvent nous aider? Où l’expérience historique, la raison, la mesure et le respect des valeurs éthiques doivent aider à trouver pour tous les peuples, égaux en droits, une voie praticable sur notre planète? Cela est digne de considération d’envisager la conception de l’«Europe des nations» comme point de départ pour une réflexion permettant de sortir de la politique de contrainte et d’exploitation mutuelles, de domination et de subordination. Aujourd’hui, cela ne nous ferait pas de mal de profiter du sérieux et du sens des responsabilités que manifesta la génération qui vit de ses propres yeux à quoi aboutissait la folie de la politique hégémonique.

De Salis quitta Paris le 17 mai 1940 par le train de nuit. Les Allemands avançaient en direction de Paris, la grande France fut occupée. Après une nuit agitée, le train atteignit la frontière suisse aux Verrières. «Sur le quai, je vois deux ou trois officiers suisses vêtus de leur capote gris-vert, avec casque sur la tête. A ma surprise, l’un d’eux m’adresse la parole: c’est un confrère zurichois.» Ils boivent en vitesse une tasse de café et échangent quelques propos à la hâte. Après la guerre, ces deux historiens enseignèrent avec grand soin – à l’Université de Zurich et jusqu’à leur retraite – à d’innombrables étudiants et doctorants dans la science de l’histoire, leur donnant une orientation et des repères pour l’avenir: le respect de tout individu, des peuples, des pays et des cultures, la modération, la recherche soigneuse en commun avec d’autres historiens, la compréhension de l’histoire, du point de vue personnaliste, comme une création vivante des peuples de tous les pays.
Innombrables sont ceux qui, comme l’auteure de ces lignes, sont aujourd’hui encore profondément reconnaissants à ces deux personnalités pour tout ce qu’ils leur ont transmis.

Source: Horizons et débats no 41 du 17/10/11

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