Sur les traces de la pensée démocratique en Allemagne

Sur les traces de la pensée démocratique en Allemagne

La récolte de signatures pour «l’Initiative populaire pour la sortie du MES» en juin 2014 en Thuringe

par Doris et Gerhard Feigenbutz, Susanne et Matthias Klaus, Andrea Dylla et Volker Schmitz

Six personnes se trouvent à proximité du marché d’Eisenach avec des dépliants et des listes de signatures en main ainsi qu’une affiche avec l’inscription «Initiative populaire pour la sortie du MES». «Tolérez-vous que nous sauvions des banques et des spéculateurs avec nos deniers?» C’est avec cette question ainsi que d’autres que nous entrons en conversation avec les habitants d’Eisenach et les touristes. Il y en avait qu’il fallait vraiment informer, d’autres – surtout de jeunes concitoyens – étaient bien informés sur le financement de la dette par le Mécanisme européen de stabilité (MES). Ce dernier ne correspond pas aux traités européens et manque de toute légitimation démocratique. Souvent s’ensuivaient de longs entretiens animés par un intérêt réciproque. Comment les habitants d’Eisenach vivent-ils, qu’est-ce qui les préoccupe? Et pourquoi six touristes de l’Allemagne du Sud passent leurs vacances ici pour récolter des signatures? «Pensez-vous que ça serve à quelque chose?», nous demande-t-on et en échange nous sommes informés sur les rentes basses, le chômage, la vie au bord du minimum vital ou le travail intérimaire mal rémunéré. Les inquiétudes sont de plus en plus grandes.
«Qui donc veut travailler pour six euro l’heure par cadences de production en quatre-huit? Les jeunes émigrent, les personnes âgées restent là. Des écoles ferment leurs portes, des habitations restent vides.» C’est ce que nous avons remarqué mais en nous promenant dans les arrondissements entre le centre-ville et la Wartbourg on découvre de beaux bâtiments magnifiquement rénovés. Dans le guide nous lisons qu’en Allemagne Eisenach a le plus grand quartier datant des années de fondation et de l’époque de l’Art nouveau. Au cœur de la vieille ville entre les maisons à colombage alignées, soigneusement rénovées, il se trouve de temps à autre une maison abandonnée et délabrée avec un écriteau officiel mentionnant que des négociations sont en cours avec le propriétaire. Des investissements dans l’entretien – notamment quand il s’agit de bâtiments classés monument historique – ne sont que rentables s’il y a des locateurs ou des acheteurs solvables. Cependant la population d’Eisenach diminue constamment, entre 1990 et 2011 de 17%. Il en est de même dans d’autres endroits en Thuringe. Un habitant se plaint surtout de l’exode des médecins. «Je devrais me faire examiner urgemment par un cardiologue. Mais savez-vous quel est le délai d’attente? Une année!» Préoccupé par de tels soucis, il fait bon d’être écouté! Ils racontent qu’ils ont eux-mêmes conseillé à leurs enfants adultes de quitter la région étant donné que les possibilités de travail et de revenu sont meilleures ailleurs. Un monsieur âgé constate: «Vous savez, nous entendons à la radio à quel point l’Allemagne va bien actuellement, mais ici nous ne remarquons rien de tout ça». «Certes, le chômage est bien pire en Grèce ou en Espagne. Mais comment ces pays en sont-ils arrivés là? Ce n’est pas de notre faute!», intervient sa femme. «Et maintenant nous payons des milliards aux banques allemandes et espagnoles qui octroient des crédits dont les nécessiteux ne profitent toujours pas et la charge de la caution de plus de 190 milliards d’Euro sera lourde pour les générations futures», ajoute le collecteur de signature en continuant: «Les Grecs ont dû assumer de telles obligations, qu’ils préfèrent emprunter l’argent sur le marché financier international que d’être bâillonné par le MES. En outre, si le Conseil des gouverneurs qui décide de l’utilisation des milliards des pays donateurs devait se tromper, aucun tribunal du monde ne pourrait lui demander des comptes. Trouvez-vous cela correct? Un hochement de tête. «Non, cela ne va pas. Donnez-moi la liste, je signe.» Certains trouvent que le Mécanisme européen de stabilité est installé, alors qu’il faut maintenant aller jusqu’au bout et d’autres émettent des réserves et passent en disant: «Je ne signe plus rien.»
Après deux heures de récolte le soleil de midi tape trop fort. Nous nous laissons conseiller par un habitant quant à un restaurant offrant des spécialités locales comme les boulettes de Thuringe avec rôtis aux fines herbes ou de la viande assaisonnée. D’un regard attentif nous nous promenons dans les rues pittoresques. On n’aperçoit pas de jeunes peu soignés, mais quelques personnes âgées déprimées. Il y a encore beaucoup de petits commerces, moins de magasins de dernier cri comme chez nous en Bade-Wurtemberg. Et il est conseillé de regarder par terre. La chaussée en pavés de basalte devrait être réparée urgemment, mais un riverain nous raconte que chacun devraient participer financièrement et comme peu sont en mesure de le faire, alors rien ne change. Aussi pour ménager les amortisseurs d’une automobile, il est conseillé d’observer la signalisation de vitesse de «20 km/h». La chaussée et les magnifiques villas résultent de la prospérité de l’industrialisation à la fin du XIXe siècle lorsque des entreprises telles que la fabrique automobile d’Eisenach offraient des emplois. Nombres citoyens sont ainsi arrivés à une prospérité et s’y sont installés. Un musée d’automobiles témoigne de cette époque. Il y avait des esprits brillants, musiciens et rebelles. La maison historique de Bach avec le musée Bach est un lieu de rencontre pour les amateurs de musique du monde entier. Les amis du Clavier bien tempéré, des préludes, des fugues et des passions y trouvent leur compte. Le summum et un plaisir pour les oreilles de la visite guidée est le jeu d’un organiste sur des instruments historiques: deux orgues, un clavecin et un clavicorde. Cela sonne merveilleusement. A proximité, Bach tout comme Martin Luther 200 ans avant lui, fréquentait le lycée qui porte le nom de ce dernier. Aujourd’hui, un bachelier d’Eisenach reçoit d’ailleurs son diplôme du baccalauréat dans la salle de fête de la Wartbourg. Une visite de ce patrimoine culturel mondial est obligatoire. C’est dans ce lieu chargé d’histoire que Martin Luther a été mis en détention préventive et qu’il a traduit le nouveau testament en seulement 11 semaines du grec en allemand – base de notre langue écrite. Il n’est pas devenu juriste comme le voulait son père sévère. Mais son sens de la justice l’a guidé tout au long de sa vie, en particulier lorsque des marchands d’indulgences traversaient le pays et soutiraient leurs derniers louis aux gens qui espéraient s’acquitter ainsi de leurs péchés. Lorsque Luther n’a pas non plus révoqué ses doctrines en 1521 devant le Reichstag de Worms, il a été déclaré «scissionniste clérical hors-la-loi». Frédérique III le Sage lui a sauvé la vie, en le faisant enlever et amener incognito comme «écuyer Jörg» pour 10 mois à la Wartbourg. Une comédie musicale, dont nous avons assisté à la première à Eisenach, raconte la biographie variée de ce «rebelle malgré lui». Nous n’avons pas pu visiter la maison de Luther à cause de travaux de rénovation.
Sur la colline vis-à-vis de la Wartbourg trône le monument de la corporation d’étudiants. De là-haut, en promenant son regard sur Eisenach, on éprouve le sentiment de liberté des étudiants qui s’y étaient réunis le 18 octobre 1817 pour la fête de la Wartbourg lors de laquelle ils se sont révoltés contre la politique réactionnaire et le morcellement du territoire en petits Etats et qu’ils plaidaient pour un Etat national avec sa propre constitution.
Le dernier soir, nous avons passé nos feuilles de signatures en revue en complétant l’un ou l’autre code postal avant de refaire notre petite valise. Le lendemain matin, nous avons quitté avec enfant et chien l’«ancienne maison de Bach» à Eisenach, notre domicile de vacances rénové avec goût. Jadis, c’était la maison de Johann Ambrosius Bach, père de Johann Sebastian.
C’était magnifique de faire la connaissance de ce pays et de ses habitants, de découvrir la culture et l’histoire tout en récoltant des signatures pour l’Initiative populaire pour la sortie du MES. Nous sommes rentrés pleins d’expériences enrichissantes.    •

Travail intérimaire

«Tous ont droit, sans aucune discrimination, à un salaire égal pour un travail égal.» (art. 23 al. 2 de la Déclaration universelle des droits de l’homme) Chacun? Certes, on confirme cette maxime également dans la directive 2008/104/CE de l’UE, mais l’Allemagne, sous pression de l’industrie, a obtenu un règlement d’exception. Les salariés intérimaires reçoivent en moyenne seulement la moitié du salaire d’un salarié fixe, sans primes de congé ni de fin d’année ni d’autres prestations. En moyenne fédérale, il y a moins de 3% de salariés intérimaires, dans la circonscription d’Eisenach par contre c’est le triple. Selon l’agence fédérale pour l’emploi leur nombre sur le plan national a bondi de deux fois et demi au cours de la dernière décennie. Un salarié sur quatre en Allemagne est faiblement rémunéré, en Allemagne de l’Est ce sont environ 40% des employés.

La fête de la Wartbourg de 1817

Lors de la bataille menée à Iéna le 14 octobre 1806, Napoléon battit les armées prussiennes et saxonnes. Les combats ayant causé d’énormes dégâts également à l’université, une forte résistance contre le joug napoléonien se développa parmi les étudiants et les professeurs. Nombre d’entre eux – surtout des étudiants – entrèrent alors en masse dans le corps franc de Lützow. Ils exigeaient que tous les Allemands puissent vivre libres et égaux en droits.
Onze ans plus tard, les 18 et 19 octobre 1817, la fête de la Wartbourg fut célébrée à Eisenach, lors du tricentenaire de l’affichage des thèses de Martin Luther à la Wartbourg. Cette manifestation rappelait, outre la réformation, le quatrième anniversaire de la bataille de Leipzig, dite bataille des Nations. En octobre 1813, les Prussiens l’emportèrent sur les Français, perdant toutefois 90 000 soldats. Le sentiment national qui en résulta fit germer le souhait d’un Etat allemand unifié. Plus de 500 étudiants et quelques professeurs de presque toutes les universités allemandes, qui s’étaient rassemblés à la Wartbourg, au-dessus d’Eisenach, y formulèrent leurs idées libérales et démocratiques. Les «principes du 18 octobre» ont préparé le programme national des cinquante années suivantes, en exigeant l’unification de l’Etat et de sa législation, ainsi que la liberté d’expression et de la presse.
C’est ici que se trouve le berceau des couleurs nationales de l’Allemagne. Lors de la Fête de Hambach, le 27 mai 1832, le drapeau national de l’Allemagne en noir-rouge-or a été généré à la base des couleurs du corps franc de Lützow (manteau noir, revers rouges et boutons dorés) et du drapeau des corporations d’étudiants d’Iéna (noir, rouge, avec des épis d’or). Le choix de ces couleurs attestait la volonté des Allemands de s’unir et de vivre en liberté.
Lors de la fête de la Wartbourg, les étudiants proclamèrent 35 principes et 12 décrets stipulant entre autres:

  • «Le déchirement politique de l’Allemagne fera place à l’unité politique, religieuse et économique. L’Allemagne deviendra une monarchie constitutionnelle. Les ministres devront rendre des comptes au peuple. La volonté du prince n’est point la volonté du peuple, mais la loi du peuple devra être la volonté des princes.
  • Tous les Allemands sont égaux devant la loi et ont droit à une procédure judiciaire publique devant une cour d’assises d’après un code allemand.
  • Le premier et le plus sacré des droits, indispensable et inaliénable, est la liberté personnelle. Le servage est la chose la plus injuste et la plus détestable, une atrocité devant Dieu et tout homme bien pensant. La liberté et l’égalité sont les biens les plus précieux auxquels nous devons aspirer. Mais il n’y a de liberté que dans et par la loi et d’égalité qu’avec et devant la loi. Sans loi il n’y a pas d’égalité mais violence, assujettissement, esclavage. Si l’Etat demande aux hommes d’assumer les devoirs civiques alors ils doivent aussi jouir des droits civiques. Toutes les lois ont pour objet la liberté de la personne et la sécurité de la propriété.
  • Il faut remplacer toute police secrète par la sécurité venant des municipalités. Le pouvoir policier doit être géré par les Communes dès qu’elles disposeront d’une institution adéquate. La police secrète ne peut être acceptée qu’en temps de guerre, en temps de paix par contre elle prouve que c’est la tyrannie qui règne ou qu’on y aspire. Tel sert la police secrète en temps de paix trahit la liberté.
  • La sécurité de la personne et de la propriété, l’abolition des privilèges de naissance et du servage doivent être garanties par la Constitution tout comme la promotion particulière des classes jusqu’alors opprimées.
  • C’est le service militaire obligatoire (Landwehr et Landsturm) qui remplacera l’armée de métier. Face à la suprématie des Etats étrangers, l’Allemagne ne peut se protéger que par la Landwehr qui, en cas de nécessité, se transformera en Landsturm. Les armées de métier peuvent être victorieuses, mais l’Etat ne trouve une véritable sécurité que dans ses citoyens. L’esprit soldatesque peut être couronné de gloire, mais ce n’est que l’esprit civique qui sera digne d’un honneur durable. L’esprit soldatesque peut inciter les soldats à perpétrer de grands exploits, mais le véritable héroïsme restant le même dans le bonheur et le malheur n’est créé que par un véritable esprit civique.
  • Les libertés d’expression et de la presse doivent être garanties par la constitution. Le droit d’exprimer librement son opinion sur les affaires publiques est un droit inaliénable de tous les citoyens.
  • Les sciences doivent servir la vie, notamment les études de la morale, de la politique et de l’histoire. En tant qu’étudiants nous voulons notamment nous appliquer à vivre de façon exemplaire et être au service de la science et nous ne nous adonnons surtout pas à une érudition oisive. Avec un zèle particulier nous voulons nous vouer à toutes les sciences en mesure d’amender l’esprit qui règne parmi le peuple et dans la patrie et consolider les rapports publics – la morale, la politique et l’histoire.»

Source: Huber, Ernst Rudolf. Deutsche Verfassungsgeschichte. Seit 1789. Teil 1: Reform und Restauration. 1789 bis 1830, 2. Auflage, Stuttgart u.a. 1990, S. 722

(Traduction Horizons et débats)

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