«Voilà ce qui reste de l’autodétermination nationale: c’est une honte.»

«Voilà ce qui reste de l’autodétermination nationale: c’est une honte.»

Indignation asiatique sur les Traités de paix parisiens de 1919

ts. La Première Guerre mondiale se termine par la Conférence de Paix à Paris. Les représentants des puissances européennes et des Etats-Unis y participèrent ainsi que des envoyés des colonies ou des pays partiellement colonisés qui, pendant la guerre, s’étaient alignés à côté de leurs seigneurs européens en leur mettant à disposition des centaines de milliers de soldats et de mains d’œuvres. Ils espéraient des colons européens qu’une fois la guerre terminée, ils se montreraient reconnaissants à leur égard en leur rendant leur liberté. Ils arrivèrent tous à Paris, de Chine, d’Inde, du Vietnam, de l’Egypte, de l’Iran etc. mais leurs espoirs furent vite anéantis.
Un intellectuel dont il était question dans nos colonnes (cf. Horizons et débats, no 10 du 12/5/14) représenta la Chine. Il s’agissait de Liang Qichao. Son but: la levée de tous les «traités inégaux» et la suppression de tout musellement afin que la Chine puisse prendre place d’égal à égal en tant qu’Etat-nation souverain dans le nouvel ordre mondial. Le président des Etats-Unis s’était même engagé en faveur du droit à l’auto-détermination des nations! On misait donc entièrement sur les Etats-Unis qui sortaient de la Guerre comme puissance financière la plus forte du monde. Le Plan de paix en 14 points du président Wilson ne prévoyait pas seulement le libre commerce mais également le gouvernement par le peuple, la liberté sur les mers, la restriction de l’armement, des droits pour les petites nations ainsi qu’une Société des Nations garante de la paix. Ce Plan en 14 points encouragea donc les forces préconisant l’Etat-nation en Egypte, en Turquie ottomane, en Inde et ailleurs de braver les puissances coloniales européennes.

En 1919, les pays asiatiques misent sur le président américain Wilson …

Notamment l’Inde qui pendant la Première guerre mondiale mit plus d’un million d’hommes, soldats et main-d’œuvre à la disposition des Britanniques, espérait se libérer du joug colonial. Ainsi Rabindranath Tagore, prix Nobel de 1913, écrivit, début 1919, à Romain Rolland, écrivain lui aussi, citoyen du monde et pacifiste de la première heure: «Sur le gigantesque continent asiatique on trouve à peine un endroit où les hommes éprouvent encore un amour réel pour l’Europe.» (cit. d’après Mishra, p. 235). Et en Chine, un recueil des discours du président américain Wilson, fut un best-seller. L’attente envers les Etats-Unis était grande et d’autant plus grande fut la déception lorsqu’ils réglèrent avec la France et la Grande-Bretagne toutes les questions importantes à huis clos. La Chine fut exclue de la table des grands et reléguée au même niveau que la Thaïlande et la Grèce. Beaucoup de représentants asiatiques ne furent même pas écoutés lors de la conférence, de même pour l’Iran, la Syrie et l’Arménie. Ho Chi Minh, à l’époque pauvre ouvrier non spécialisé à Paris, se montra dégoûté des Français qui n’avaient pas hésité à recruter 100?000 Vietnamiens comme chair à canon, par contre il attendait beaucoup de Wilson; au contraire de Lénine qui, lui, en 1916 avait déjà désigné l’impérialisme comme stade suprême du capitalisme et réglait impitoyablement ses comptes avec les Etats-Unis. Après la Révolution d’octobre, Lénine et ses camarades encouragèrent les peuples asiatiques à se débarrasser du joug des «voleurs et oppressants» impérialistes. Cette orientation anti-impérialiste de l’URSS fut applaudie par la Corée, la Perse, l’Inde, l’Egypte et la Chine. Aussi l’Internationale communiste (IC) soutenait-elle la fondation de partis communistes locaux dans les pays asiatiques.

… bien que Wilson préconise la prédominance de la «race blanche»

Au début, Wilson bénéficia de plus d’estime que Lenine parmi les élites asiatiques parce que les agences de presse, notamment Reuters, ancien ennemi d’Al-Afghani, se trouvaient entre les mains des Occidentaux diffusant le message que les Bolchévistes était un fléau dangereux.
Si la soumission de Haïti et du Nicaragua comme protectorats militaires états-uniens était peu connu en Asie, il en était de même de la marginalisation des «Asian Americans» aux Etats-Unis. Wilson jouissait de sa renommée d’anti-impérialiste même si ses «mises au point» ci-dessous sur les peuples colonisés étaient inacceptables. Aussi Mishra explique-t-il que pour Wilson – et bien qu’il le regrettait «l’impérialisme européen consistait à occuper physiquement des pays lointains et des régions d’influence. Il pratiquait sa politique de «porte ouverte», sans se rendre compte que le libre commerce, le troisième point du plan en 14 points pouvait avoir, pour les pays économiquement faibles, des effets accablants» (Mishra, p. 241).
Ce qui également ne fut pas ou peu connu dans le monde asiatique: Wilson se trouvait en effet dans le sillon de Kipling avec sa rhétorique du «fardeau de l’homme blanc». Provenant des Etats du Sud, le président américain n’avait pas seulement l’habitude de faire des «blagues» sur les «Noirs», il prônait également qu’il fallait apporter le droit et l’ordre aux «peuples moins civilisés» tels que les Philippins et les Portoricains puisqu’ils «étaient finalement les enfants et nous, les adultes». En 1917, il avait mis l’accent sur l’obligation des Etats-Unis de se tenir à l’écart de la guerre «afin que la race blanche reste forte face à la race jaune – par exemple les Japonais». Ainsi les Etats-Unis, sortis indemnes, pourraient garantir «le maintien de la civilisation blanche et de sa prédominance sur la planète.»

Mao sur Wilson: «une fourmi dans une poêle chaude»

Dans la pensée de Wilson, le droit à l’autodétermination des nations se rapportait à l’Europe, à la Pologne, à la Roumanie, à la Tchéquie et à la Serbie – et non pas à l’idée que les Britanniques et les Français devraient renoncer à leurs colonies. A Mishra donc d’en conclure: «Wilson aurait pu saisir l’occasion quand, au printemps 1917, il avait appris, pour la première fois, l’existence des accords secrets fixant la manière dont la Grande-Bretagne, la France, le Japon et l’Italie répartiraient nombre d’empires entre eux après la Guerre. L’entrée en guerre des Etats-Unis aurait pu dépendre de ce que les Alliés annulent ces accords secrets. Au lieu de le faire, il se comporta comme si ces accords n’existaient pas, il essaya même d’empêcher leur diffusion aux Etats-Unis après que les Bolchévistes eurent dévoilé leur existence au monde entier» (Mishra, p. 243). Quand Wilson dut se mettre d’accord à Paris que l’Allemagne, suite à la pression des puissances victorieuses, soit exclue de la Société des Nations, dans le Hunan lointain, Mao Zedong, à l’époque âgé de 25 ans, regretta de tout cœur le président américain le comparant à «une fourmi dans une poêle chaude». Et ce même Mao de commenter le fait que ni l’Inde ni la Corée y furent entendues: «Voilà donc ce qui reste de l’autodétermination nationale: c’est une honte.» (cit. d’après Mishra, p. 245).

Ho Chi Minh: «Ce fut par patriotisme que je commençai à croire en Lénine»

L’année 1919 marqua une césure – moins pour les puissances occidentales qui devaient, à long terme, constater un déplacement du centre en direction de Washington ainsi que l’éclosion d’une semence revanchiste allemande par rapport à «l’humiliation de Versailles» – mais qui, avec leurs colonies et leur protectorats, restaient pourtant en selle. En Asie, par contre, des partis de masse se formèrent faisant front au racisme ouvert des Occidentaux – ceci en Indonésie et en Inde, là notamment après le massacre d’Amritsar du 13 avril 1919 où des soldats britanniques abattirent 400 hommes sans défense. Quant à Ho Chi Minh, ce fut en 1921 qu’il devint communiste: «Ce fut le patriotisme et non pas le communisme qui me fit croire en Lénine, écrivit-il plus tard» (cit. d’après Mishra, p. 249).
L’assertion du Britannique Lloyd Georges disant que les Turcs étaient «une gangrène cancéreuse humaine, une maladie insidieuse dans la chair des pays mal gouvernés par eux, faisant pourrir chaque nerf vital» (cit. d’après Mishra, p. 250) se range dans la tradition d’un pays qui fut le premier à ériger des camps de concentration (en Afrique du Sud, lors de la guerre anglo-boer, notamment contre les Boers qui étaient des Blancs comme eux). Il est vrai que cette affirmation n’avait pas de quoi nourrir les espoirs parmi les peuples colonisés …

La victoire d’Atatürk – comparable à la victoire japonaise à Tsushima

Quand les Britanniques et les Français occupèrent Istanbul en 1920, après avoir attribué l’Anatolie occidentale à la Grèce, le choc fut profond parmi les musulmans dans le monde entier. Le soulagement fut d’autant plus grand quand Mustafa Kemal, nommé plus tard Atatürk, repoussa toutes les troupes étrangères du sol turc. Le destin de la population civile grecque en Asie mineure est une autre affaire dans le grand livre de l’Histoire. En Inde, Atatürk fut nommé, par son action, «l’épée de l’Islam» – sa victoire à l’Est fut comparable à celle des Japonais au large de Tsushima. L’autodétermination dont parlait Wilson ne pouvait être acquise que par les armes et ce fut la leçon que l’Asie tira de ces expériences.
Les victoires d’Atatürk trouvèrent leur plus grand écho en Chine, car elle fut dupe à deux reprises. À la différence des Indiens, des Ottomans, des Egyptiens et des Coréens, les Chinois furent représentés à la Conférence de Paix de Paris de manière appropriée. La Chine avait mis à la disposition des Alliés des centaines de milliers de main-d’œuvre et était entrée en guerre à leur côté. Elle se retrouva pourtant parmi les perdants puisque la France et la Grande-Bretagne, ne voulant pas pénaliser davantage le Japon, insistèrent sur le maintien de leurs colonies. Or, la Chine ne récupéra même pas Shandong – Shandong région natale et prestigieuse de Confucius et berceau de la civilisation chinoise. Le Japon resta l’occupant. Même au sein des Etats-Unis, des députés se révoltèrent face à cette trahison qui «serait, dans les yeux de chaque peuple, une honte et une humiliation», selon le Sénateur William Borah (cit. d’après Mishra, p. 252).

«Puissance égale droit» – combien de temps encore?

Le Chinois Liang Qichao constata que le dicton «puissance égale droit» était toujours en vigueur, mais que les mots clefs tels justice et humanisme n’étaient que des chimères et que la Chine ne pouvait compter que sur elle-même. Voilà des conclusions que Kishore Mahbubani partage en reprochant à l’Occident une politique de double standard. Des prises de conscience que nous, Occidentaux, ne devrions pas passer outre dans les relations avec les pays asiatiques – et pas non plus quand il s’agit de notre propre Histoire.    •

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