L’être humain en tant qu’être familial selon le droit naturel et la psychologie personnaliste

L’être humain en tant qu’être familial selon le droit naturel et la psychologie personnaliste

En accord profond et en souvenir d’Annemarie Buchholz-Kaiser

par Hideshi Yamada, Kumamoto, Japon*

Nous avons dû prendre congé d’Annemarie Buchholz-Kaiser, une grande personnalité affectueuse et fortement engagée sur le plan de l’éthique sociale. C’est une perte immense pour nous tous. Face à cela, il est difficile de trouver les mots justes. Le plus essentiel de ce qui doit être dit sur l’œuvre de Mme Buchholz-Kaiser se trouve décrit dans Horizons et débats no 12 du 14 juin 2014.
Mme Eva-Maria Föllmer-Müller m’a proposé de rédiger une contribution pour la commémoration d’Annemarie. En tant que philosophe du droit (spécialisé en droit naturel) j’ai pensé faire un exposé tenant compte particulièrement de l’être humain dans sa réalité, c’est-à-dire de l’homme en tant que personne et être familial qui ne peut développer pleinement sa personnalité que dans et par la famille.

Objections contre le droit naturel

Là se pose une question importante: Le droit naturel peut-il aujourd’hui encore fonctionner comme point de repère nous aidant à traiter et résoudre les questions éthiques? Au cours de l’histoire, le droit naturel (ce qui est «juste/droit» par nature) et le positivisme juridique (le droit défini par l’homme) se sont alternés de manière naturelle et sous des formes diverses. Voilà une définition très simplifiée, exprimant néanmoins de quoi il s’agit fondamentalement.
Dans l’après-guerre – suite à la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale –, on s’est souvent référé au droit naturel. Aujourd’hui cependant, le concept du droit naturel ne semble plus être très populaire. Pourquoi est-ce ainsi? Est-il scientifique de parler du droit naturel? En 1932 déjà, Johann Sauter a formulé ses objections au droit naturel de manière très pointue.
«En contraste total avec la doctrine dominante, nous affirmons avec force que le droit naturel n’est pas évident. Les principes suprêmes tels par exemple «Bonum est faciendum, malum vitandum» où «Quod tibi non vis fieri etc.» où «Suum quicue tribuere» où «Honeste vivere» sont certes évidents, car ce ne sont que des propositions formelles sur le droit naturel. Seul, avec de telles phrases, nous ne savons pas ce qu’est le «contenu» du Bonum, du Honestum etc. «en soi» ou «pour soi». A cette fin, nous devons d’abord parcourir le pénible chemin à travers l’«ordre de l’être», dans lequel nous nous trouvons, ce que l’idéalisme aristotélicien-scolastique avait déjà clairement reconnu.»1
Ses affirmations contiennent également du vrai. Premièrement: pour la «concrétisation» des principes du droit naturel, c’est-à-dire de leurs revendications dans une situation concrète, la compréhension de l’«ordre de l’être», de la «nature des choses» est essentielle. Et deuxièmement: les principes suprêmes du droit naturel sont ceux concernant le caractère obligatoire du droit naturel. Mais Sauter se trompe en supposant que les principes du droit naturel, les vérités juridiques simples formant le noyau du droit naturel, ne sont que de nature formelle. Cette erreur qu’on retrouve chez de nombreux penseurs est basée sur l’hypothèse que la connaissance des principes les plus généraux doit d’abord être disponible, que la connaissance de l’être doit s’y ajouter et que suite à cela, la compréhension des exigences juridiques concrètes se forme. Ainsi se posent à nous deux questions auxquelles nous sommes tenus de répondre.
La première question est la suivante: Comment arrive-t-on à la compréhension des principes généraux évidents? La deuxième (est): Comment arrive-t-on à faire correspondre la conception évidente des principes et les facteurs réels déterminés par l’être, importants pour leur application concrète? La première question est d’ordre psychologique et épistémologique, la deuxième question est ontologique et épistémologique. Les critiques émises entre autres par Sauter (déjà mentionné) partent, selon Johannes Messner,2 la plupart du temps de l’idée que les principes évidents de la connaissance rationnelle dans les différents domaines de la connaissance, y compris dans les domaines de la morale et de la justice, sont «innés» à la raison et ne peuvent être acquis.
Il est compréhensible que Johannes Mess­ner rejette cette idée. Il écrit: «En réalité, les principes suprêmes sont, comme dans tous les domaines de la connaissance et également dans les domaines de la morale et du droit, nullement une possession innée de la raison.» Et de poursuivre: «Ce qui est inné, ce ne sont pas les réelles connaissances, même des plus simples vérités morales et juridiques, mais c’est uniquement une capacité innée de pouvoir les reconnaître.»3
Messner dit encore, «que dans la nature humaine, il y a également des forces fonctionnant en tant qu’instances d’ordre et ainsi des forces actives pour la réalisation de ces connaissances dans le cadre du développement de la pleine utilisation de la raison.»4
Passons maintenant à la question de savoir comment l’homme vient à la connaissance des principes essentiels du droit. Dans sa Summa Theologiae, I–II, qu. 91, art. 2, Thomas d’Aquin le formule de la manière suivante: «Unde patet quod lex naturalis nihil aliud est quam participatio legis aeternae in rationali creatura.» (Ainsi, il est clair que la loi naturelle n’est rien d’autre qu’une participation à la loi éternelle dans la créature rationnelle). Au Moyen-Age, il est possible qu’on pouvait se contenter d’une telle déclaration. De nos jours, cela ne suffit guère. Donc, nous devons nous en tenir à l’expérience elle-même. Grâce à l’expérience, nous voyons que les objections notamment de Sauter, de Karl Bergbohm et d’Ernst Topitsch «partent déjà à la base d’une fausse question qui ne peut mener qu’à une fausse réponse».5

Réfutation des objections grâce à notre expérience

Le droit naturel chez l’être humain agit à la fois par sa connaissance de la raison et par sa volonté de la raison. La connaissance de la raison a une double fonction, à savoir la «conscience des valeurs» et la «conscience des choses». La volonté de la raison a également une double fonction, à savoir le «commandement de la conscience» et «l’aspiration aux valeurs». «Cette pulsion à être pleinement humain est d’abord réalisée dans la communauté de la famille (souligné par l’auteur) pare le respect et l’amour mutuels découlant des relations vitales entre ses membres. Avec la pleine utilisation de la raison, la personne se tourne vers des comportements vraiment humains, il développe une compréhension de la raison dans les valeurs ou principes fondamentaux et le jugement de la conscience pour le comportement dans la situation concrète.» Cette conception de la raison peut être considéré comme le côté psychologique et subjectif ou «l’ordre rationnel» au sens du droit naturel. «Non moins important est le côté ontologique et objectif, à savoir l’ordre fondamental à travers les relations humaines et sociales vitales de la communauté de la famille (l’«ordre de l’être», ayant son origine dans les pulsions naturelles de la nature humaine); ensemble, ces deux côtés forment leur propre loi naturelle en tant que réaction de la nature humaine.»6
Nous avons parlé de fausses hypothèses au sujet du droit naturel. En revanche, il est important de noter que dans la nature humaine la conscience de la raison et la conscience des choses, pour la compréhension des principes élémentaires du droit, sont dès le début liées de façon inséparable.
«L’être humain n’apprend pas les principes simples du droit naturel dans sa forme abstraite, mais il apprend à les vivre de manière concrète dans la communauté de la famille. Ce qu’il apprend, c’est la véracité, l’obéissance, la loyauté (suum cuique), la capacité de tenir sa parole (pacta sunt servanda), l’honnêteté, donc le comportement selon les principes fondamentaux du droit naturel. Il apprend à les comprendre comme des règles de comportement permettant la vie communautaire de la famille dans la paix et le bonheur pour tous. En même temps, il conçoit également leur validité pour toutes les formes du vivre-ensemble humain et il apprend à les appliquer aux situations qui en résultent.»7
Il ne s’agit pas d’un simple processus de la pensée, mais de notre expérience concrète et universelle de tous les jours que chacun doit faire. Sinon, nous ne pourrions pas participer à l’effort général de former le bien commun au niveau moral, juridique et politique ou de le mettre en œuvre.

La famille, la communauté initiale

L’être humain en tant qu’être familial doit répondre à un minimum de ses besoins physiques et spirituels et cela par la communication et la coopération en façonnant le bien commun et en en bénéficiant en même temps. C’est cela qui fait de l’être humain une personne. Ainsi, c’est «la nature humaine elle-même qui vise à un ordre du vivre-ensemble dans la communauté de la famille permettant une existence humaine pour tous. Ce ne sont pas les connaissances théoriques de la nature humaine qui permettent cela, mais l’expérience que fait l’être humain pour connaître ce dont il a besoin pour satisfaire ses principales exigences physiques et mentales.»8
Johannes Messner a toujours été enclin à intégrer dans son système ce qui pouvait servir à une meilleure compréhension du droit naturel. Du domaine de la biologie, il aime citer Adolf Portmann, un zoologiste et anthropologue suisse renommé.9 Depuis longtemps, il est confirmé qu’au niveau zoologique ou biologique l’être humain, en tant qu’être familial, a besoin de beaucoup plus de temps jusqu’à l’âge de la maturité que d’autres animaux, eux aussi qualifiés d’«êtres familiaux». Portmann va encore plus loin. Il a montré que les humains, contrairement à l’animal, sont des êtres déterminés par la tradition.10 Sans culture, l’homme ne serait pas l’homme. Et la culture est toujours transmise de génération en génération. Cela crée la tradition. L’homme reçoit «tout l’essentiel, dont il a besoin pour son développement, d’abord par la tradition sociétale, c’est-à-dire entièrement de l’extérieur de sa nature physique, ce qui fait de lui, ce qu’il est de par sa nature, un être culturel.»11 En ce sens, nous pouvons même parler de «la culture comme un état naturel de l’homme.» «La famille est donc le facteur porteur et le médiateur de la tradition tant souligné par Portmann.»12
Si j’avais le temps, j’inclurais également les résultats de la recherche sur les primates. Cependant, je dois laisser de côté cet aspect.
Annemarie Buchholz-Kaiser a contribué de manière essentielle à la question de l’homme en tant qu’être familial d’un point de vue différent; à savoir du point de vue de la psychologie du développement et de la psychologie personnaliste.13 Elle a mis l’accent sur «plusieurs résultats de la psychologie du développement moderne» de John Bowlby et de Mary Ainsworth. Ce n’est pas le moment pour entrer dans les détails de sa contribution. Cependant, je suis en accord avec ses recherches et les conclusions qu’elle en a tirées. La psychologie du développement a apporté, comme Mme Buchholz-Kaiser le décrit avec précision, une contribution importante à la connaissance de l’homme. En ce qui concerne Bowlby, elle écrit: «Tout le développement affectif, intellectuel et moral de l’homme prend son commencement dans cette interaction interpersonnelle. Le lien affectif garde […] pour toute la vie humaine une signification considérable».14 Les recherches prouvent «que la stabilité et la sécurité dans la relation affective avec la mère est la base d’un développement sain de la personnalité de l’enfant».15 «En percevant et en respectant l’enfant en tant que personnalité indépendante et individuelle, la mère pose le fondement de ce qu’on appelle plus tard de manière abstraite le respect de la dignité humaine».16 En se référant à Ainsworth, Buchholz-Kaiser mentionne le terme de la «base fiable» qui est d’une grande importance pour le bébé. Je pourrais citer de nombreux passages. Je ne cite que quelques-uns qui me paraissent importants du point de vue du droit naturel: «La moralité ne doit pas être imposée à l’être humain… : elle a sa racine dans l’empathie qui se développe dans une relation positive de l’enfant avec ses premières personnes de référence.»17 «De l’expérience d’une relation humaine sûre, l’enfant développe aussi le courage d’être fidèle à soi-même, pour pouvoir se défendre de manière appropriée et pouvoir plus tard agir selon ses propres croyances et valeurs sans faux égard pour les éventuelles conséquences sociales.»18 A cela se rajoutent des réflexions sur la contribution d’Alfred Adler.
Pour finir, nous citons le résumé d’Annemarie Buchholz-Kaiser. Elle écrit:
«En résumé, on peut dire que si l’éducation s’est bien passée, l’homme en tant qu’être social va volontiers coopérer et réfléchir aux enjeux de la vie communautaire et – dirigé par la compassion humaine – pour trouver des solutions dignes. En ce sens, la psychologie personnaliste donne des réponses importantes sur la façon dont les sentiments de responsabilité sociale et de solidarité avec autrui peuvent être développés.»19

Conclusion

Le but de cette conférence était d’expliquer, à l’aide des objections faite contre le droit naturel, le droit naturel dans sa réalité. Il me semble que c’est nécessaire, car pour certains ou mêmes pour un grand nombre de contemporains, ces réflexions semblent être difficiles à comprendre. Le droit naturel c’est ce que nous vivons. Cette expérience est «donnée» grâce à l’existence de tous ensemble. Et l’endroit où cette expérience est faite, c’est la communauté initiale, à savoir la communauté de la famille. Annemarie Buchholz-Kaiser en tire la conséquence par la phrase suivante:
«La protection de la famille et sa tâche pour l’éducation et le développement de la prochaine génération est une des tâches principales de notre temps.»20    •

*    Conférence présentée dans le cadre du Forum de discussion annuel «Mut zur Ethik» sur le sujet «Renforcer les liens sociaux» du 29 au 31 août 2014 en Suisse orientale.
Joachim Hoefele s’est spontanément proposé pour corriger au niveau linguistique la première version de mon texte que j’avais envoyée par courriel avant mon arrivée en Suisse. C’est mon devoir et mon plaisir de l’en remercier chaleureusement.

1    J. Sauter, Die philosophischen Grundlagen des Naturrechts, Wien 1932, p. 222s. Zitiert aus Johannes Messner Ausgewählte Werke hrsg. von Anton Rauscher und Rudolf Weiler in Verbindung mit Alfred Klose und Wolfgang Schmitz, Verlag für Geschichte und Politik Wien u. Verlag Oldenbourg München. Band 6: Menschenwürde und Menschenrecht: Ausgewählte Artikel, eingeleitet von Anton Rauscher und Rudolf Weiler, Wien-München 2004, p. 57. Voir aussi J. Messner, Das Naturrecht, 7. Aufl., Berlin 1984, p. 313.
2–5    J. Messner, Das Naturrecht, p. 314.
6    J. Messner, Das Naturrecht, p. 56.
7    J. Messner, Menschenwürde und Menschenrecht, p. 58.
8    J. Messner, Das Naturrecht, p. 315.
9    Messner tient Portmann en grande estime. «Les travaux de Portmann, zoologiste de l’Université de Bâle, sont scientifiquement exemplaires, car il se tient dans toutes les conclusions inébranlablement aux faits, au contraire de quelques-uns de ses collègues dans le domaine de la zoologie, de la biologie et de l’anthropologie.» (J. Messner, Kulturethik mit Grundlegung durch Prinzipienethik und Persönlichkeitsethik, Vienne 1954, p. 341 note 10.)
10    Adolf Portmann, Biologische Fragmente zu einer Lehre vom Menschen, Bâle 1944.
11    J. Messner, Kulturethik, p. 346.
12    J. Messner, Das Naturrecht, p. 349.
13    Annemarie Buchholz-Kaiser, Personale Psychologie – Der Beitrag von Psychologie und Pädagogik zur Menschenwürde, in: Mut zur Ethik. Die Würde des Menschen, 1998 Zurich.
14    Annemarie Buchholz-Kaiser, Personale Psychologie, p. 83.
15    Annemarie Buchholz-Kaiser, Personale Psychologie, p. 84.
16    Annemarie Buchholz-Kaiser, Personale Psychologie, p. 84s.
17    Annemarie Buchholz-Kaiser, Personale Psychologie, p. 87.
18    Annemarie Buchholz-Kaiser, Personale Psychologie, p. 87.
19    Annemarie Buchholz-Kaiser, Personale Psychologie, p. 89.
20    Annemarie Buchholz-Kaiser, Personale Psychologie, p. 89.

*    Le professeur Hideshi Yamada enseigne à l’Université Kumamoto de Kumamoto (Japon). Ses domaines de recherche principaux sont la philosophie du droit et le droit naturel. Il préside la Société Johannes-Messner et a traduit en japonais plusieurs ouvrages du professeur de droit naturel renommé Johannes Messner. Il a publié de nombreux articles sur le droit naturel, notamment sur le concept du droit naturel de Johannes Messner (en collaboration avec Johannes Michael Schnarrer). Entre autre «Mensch und Naturrecht in Entwicklung aus Sicht eines japanischen Naturrechtlers» dans l’ouvrage édité par Rudolf Weiler et intitulé «Mensch und Naturrecht in Evolution» Vienne 2008.

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