«Fédéralisme et concordance – deux contributions centrales du catholicisme»

«Fédéralisme et concordance – deux contributions centrales du catholicisme»

Allocution de bienvenue du Président du Conseil national Ruedi Lustenberger lors du colloque scientifique de l’«Institut de recherche démocratie directe» du 17 octobre 2014 à Schwyz

Dans son introduction Monsieur René Roca a parlé de la compréhension de l’histoire.
Déjà quand j’était petit garçon mes parents ont gravé en moi une bonne image de l’histoire suisse. Cela est aujourd’hui encore la base de ma compréhension de l’histoire. Ma mère, qui a grandi dans le canton de Nidwald au bord du lac des Quatre-Cantons m’a marqué de l’image d’une Suisse pacifique et douce. Mon père – qui a effectué pendant la Seconde Guerre mondiale son service actif dans l’armée suisse – m’a transmis l’impression d’une Confédération vaillante et neutre. Cette combinaison est aujourd’hui encore la base de ma compréhension de l’histoire et c’est aussi le fondement de mon attitude politique envers notre pays.

Cher hôte (René Roca),

Monsieur le Conseiller d’Etat (Walter Stählin, chef du département de l’instruction publique du canton de Schwyz),

Chers intervenants,

Mesdames, Messieurs,

C’est l’après-midi du 17 décembre 1891. Au pupitre du Conseil national se trouve un grand homme imposant avec barbe qui déclare: «Vous avez fait votre choix parmi les représentants du parti populaire conservateur catholique. Ainsi vous avec fait preuve de votre volonté d’accepter que ceux-ci puissent également participer aux discussions et aux décisions lors du travail commun en faveur du pays et du peuple de toute la Confédération.»1 Avec l’élection du lucernois Josef Zemp, 43 ans après la fondation de l’Etat fédéral, les Conservateurs catholiques obtiennent le statut d’un parti gouvernemental.
De la perspective d’un politicien du PDC [Parti démocrate-chrétien], ce n’est pas un hasard que je vous parle de Josef Zemp lors de ce colloque. Par contre c’est un bel hasard que j’aie grandi à quelques kilomètres du domicile de Josef Zemp et que, pendant mon apprentissage de menuisier à Entlebuch, je passais régulièrement devant son monument situé devant l’église du village. Ainsi mon prédécesseur célèbre – Zemp a aussi présidé le Conseil national – était déjà dans ma jeunesse une notion et une personnalité qui m’avait profondément impressionné.
Conservateur catholique et Suisse moderne: une contradiction, pourrait-on penser. Cela ne peut pas aller ensemble. Et on se demande ce que Josef Zemp et ses compagnons de route ont bien pu contribuer au développement du pays. Finalement, ils faisaient partie des perdants de la guerre du Sonderbund, de ces forces conservatrices voulant maintenir l’ancien ordre: à quel point les Radicaux au pouvoir taxaient et traitaient sans gêne les catholiques de «ringards» au début de cette nouvelle époque, se montre dans le fait qu’ils étaient juste tolérés en tant que «confédérés de deuxième classe». Cette exclusion semblait stimuler les catholiques: il se forma un mouvement d’émancipation – similaire aux mouvements de base qu’on peut observer de nos jours. Les citoyens conservateurs et catholiques utilisèrent les moyens que l’Etat constitutionnel moderne leur mettait à disposition. Ils fondèrent une multitude de journaux (l’équivalent des blogs d’aujourd’hui) ainsi que des associations et des partis (aujourd’hui les «médias sociaux» et réseaux virtuels), afin d’atteindre le but de l’égalité politiques au sein de l’Etat fédéral. Ou comme l’exprime l’historien Urs Altermatt: ils représentèrent un anti-modernisme avec des moyens modernes.2
Contrairement aux personnes ayant les mêmes convictions dans d’autres Etats européens, les catholiques en Suisse soutenaient la démocratie comme forme étatique, tout en refusant le programme centraliste des Radicaux. L’Etat devait être constitué de manière fédéraliste. J’y reviendrai plus tard. Le référendum introduit en 1874 s’avéra être pour les conservateurs catholiques un important instrument sur leur chemin vers le but. Il pouvait ainsi bloquer la majorité radicale au Parlement. Et les radicaux libéraux durent abandonner leur revendication au pouvoir absolu et incorporer les nouveaux acteurs de la politique nationale.
La percée centrale pour le concours des conservateurs sur le parquet fédéral fut la motion du 6 juin 1884, qualifiée par la presse de «bombe de révision».4 Son «développeur» était Josef Zemp qui gagna Johann Josef Keel, un collègue influent du Parlement de Saint-Gall, et le Tessinois Martino Pedrazzini pour soutenir sa requête. Sa motion exigeait la révision de certains articles constitutionnels importants: il demandait une réforme électorale concernant la répartition des circonscriptions électorales et le système proportionnel ainsi que des droits populaires élargis. Mais en même temps, cette démarche symbolisait l’abandon de l’opposition systématique, qui avait fait échoué lors des «tempêtes référendaires» près d’une douzaine de projets.
Quelques années plus tard, lors de son discours suite à son élection au Conseil fédéral, Josef Zemp souligna cette attitude: «Ainsi je déclare – en partant de l’idée que mes amis politiques approuveront ma position – que l’opinion m’est étrangère, que je doive me mettre au service de mon parti dans ma nouvelle fonction.»3
Ainsi l’élection du politicien Zemp, conciliant et intéressé au rééquilibrage de la politique, devint le précurseur du système de concordance que j’estime toujours et encore «moderne» et actuel, et le plus approprié pour notre pays. Ou bien, pour le dire avec les termes de l’ancien président du Conseil des Etats et landamann d’Appenzell Rhodes-Intérieures: «La Suisse est condamnée à garder la concordance.»
Mesdames, Messieurs, comprenez-moi bien. Il va de soi que ce n’était jadis pas uniquement le mérite des conservateurs catholiques. Le fait qu’après la guerre du Sonderbund de 1847 la Confédération d’Etats se transforma en un Etat fédéral était principalement le mérite de personnalités libérales tels qu’Henry Dufour, Ulrich Ochsenbein et d’autres encore. En tant que vainqueurs, ils n’ont pas opprimé les vaincus, mais les ont intégrés dans la fondation du nouvel Etat. Mais il n’empêche qu’il fallut encore 40 ans jusqu’à ce que le pouvoir unique des radicaux prit fin au Conseil fédéral. Jadis, en 1891, c’étaient aussi les signes du temps. Josef Zemp et ses alliés représentaient un nouveau style pragmatique, les derniers vieux combattants de la guerre du Sonderbund avaient quitté la scène. Le jeune Etat fédéral était établi. Jusqu’à nos jours, Zemp de l’Entlebuch symbolise pour le catholicisme politique l’intégration politique et l’égalité des droits.
Avec leur intégration dans l’Etat fédéral, les conservateurs catholiques ont apporté un élément politique décisif dans la politique nationale, constituant jusqu’à nos jours une recette importante du succès de notre pays: le fédéralisme. Le fond de pensée n’était bien sûr pas totalement neuf. Dans la République helvétique déjà, ce sujet faisait partie des considérations de l’opposition, même Napoléon savait à peu près de quoi il s’agissait, car il y aurait eu quelque chose de semblable dans sa patrie corse. «Tout conduit vers le fédéralisme», aurait-il dit déjà en 1802 – au sujet de la Suisse d’alors – devant la Consulta helvétique à St-Cloud. Les premiers vrais fédéralistes de l’Etat fédéral étaient les Genevois autour de James Fazy et bien sûr le philosophe lucernois Troxler, qui lors de sa mort fut plutôt considéré comme un conservateur qu’un libéral. Il est bien connu que la création du Conseil des Etats est son mérite. Mais sans les conservateurs, il n’y aurait pas eu un fédéralisme politique efficace à l’échelon de la Suisse toute entière.
Vu de la perspective des Radicaux-libéraux, ces transformations de jadis étaient toutes loin d’être progressistes. Le fédéralisme, représentant «l’unité dans la diversité», est idéal pour un pays comme le nôtre avec ses différentes ethnies, langues, cultures, grandeurs, mentalités et structures. Une coexistence pacifique est possible sans devoir abandonner ses propres racines et identités. L’autonomie des cantons, le respect des minorités et des particularités régionales ainsi que l’important droit de codécision des citoyennes et citoyens maintient ensemble notre pays, même si cela peut sembler contradictoire.
Bien sûr qu’il y a aussi des désavantages avec les structures fédéralistes: dans les structures décentralisées, les processus de décision sont plus compliqués, ils prennent plus de temps. Ce n’est pas facile de rester en phase avec le développement sociétal et économique. La politique est moins sous pression. Nous devons revitaliser le fédéralisme, c’est-à-dire l’adapter ou le réformer pour qu’une utilisation moderne soit possible. Le fédéralisme n’est pas une fin de série: l’institut du même nom à l’Université de Fribourg observe que le fédéralisme et la décentralisation est en hausse partout dans le monde.
Porter donc votre regard sur l’Ecosse ou la Catalogne. Environ trente pays dans le monde sont depuis un certain temps ou suite à de nouvelles revendications d’autonomie et de davantage d’indépendance construits de manière fédéraliste. De nombreux autres Etats sont en train de se réorganiser, de se séparer de l’idée d’un Etat culturellement homogène et de tenir compte de la diversité culturelle à l’aide de solutions fédéralistes. Vous voyez, des idées jadis conservatrices peuvent tout à fait se transformer en de nouvelles tendances modernes.
Le fédéralisme et la concordance – voilà pour moi deux contributions centrales que le catholicisme a apportées à la Suisse moderne. Il y en a certainement encore beaucoup d’autres – je me réjouis de les découvrir.
Je vous souhaite un colloque intéressant et révélateur et de bons entretiens. Je vous remercie de votre attention.    •
(Traduction Horizons et débats)

1,3    Bundesrat Dr. Zemp – Lebens- und zeitgeschichtliche Erinnerungen, Josef Winiger, Druck und Verlag von Räber & Cie, Lucerne 1910
2    Die Schweizer Bundesräte – ein biographisches Lexikon; Ed. Urs Altermatt
4    Josef Zemp – ein Bundesrat schafft den Ausgleich. Sein Leben und Wirken im Dialog mit der Gegenwart. Der historische Kompromiss bahnt sich an; Urs Altermatt, Ed. Verein Buchprojekt Bundesrat Josef Zemp.

«Contributions du catholicisme à la Suisse moderne»

Communiqué de presse du «Forschungsinstitut direkte Demokratie» [Institut de recherches démocratie directe]

Le 17 octobre 2014, a eu lieu à Schwyz le premier colloque scientifique de l’«Institut de recherches démocratie directe» consacré au thème «Contributions du catholicisme à la Suisse moderne». 90 participants se sont retrouvés dans la «Mythensaal» de l’hôtel «Wysses Rössli» à Schwyz.
Ce colloque, s’adressant à des historiens, des spécialistes et un public intéressé, était divisé en deux registres thématiques pour se consacrer aux derniers résultats de la recherche sur la démocratie et la formation.
M. Ruedi Lustenberger, président du Conseil national, et M. Walter Stählin, conseiller d’Etat du canton de Schwyz, ont transmis leurs messages de bienvenue et exprimé quelques réflexions personnelles sur le sujet du colloque. René Roca, historien et directeur de l’Institut, a présenté quelques remarques préliminaires ainsi que les objectifs de la ré­union. La matinée a été consacrée au premier registre intitulé «Catholicisme et démocratie directe». Le premier intervenant, Paul Oberholzer (sj), docteur en théologie, s’est exprimé sur le sujet «L’église catholique de Schwyz entre le catholicisme réformateur tridentin et l’autogestion communale». Il a analysé la question de savoir dans quelle mesure l’identité schwyzoise a eu des répercussions sur l’évolution de la démocratie directe au XIXe siècle.
Après la pause café, l’historien Pirmin Meier a exposé ses réflexions concernant «La démocratie directe en tant que mouvement laïque et populaire entre le réveil démocratique et la démagogie dans les cantons de Lucerne et d’Argovie». Puis, René Roca a éclairé dans sa présentation les antécédents de l’introduction de la démocratie directe et ses acteurs principaux, les catholiques-conservateurs dans les cantons de Schwyz et de Saint-Gall.
Après la pause de midi, dans le second registre intitulé «Catholicisme et formation», le professeur universitaire Heinrich R. Schmidt a présenté quelques aspects fort intéressants de ses recherches concernant l’Enquête de Stapfer. Celles-ci semblent conclure que vers 1800 les catholiques vivant en Suisse jouissaient d’une avance de formation face aux protestants. En conclusion, le professeur universitaire Carlo Moos a exprimé son respect devant les contributions à l’instruction publique de la Suisse catholique de deux congrégations de bonnes sœurs, fondées au milieu du XIXe siècle, les Sœurs de la Croix de Menzingen et les Sœurs d’Ingenbohl. Puis le public a eu l’occasion de s’exprimer et d’approfondir certains aspects au cours d’une discussion vive et fort intéressante.
En synthèse, on peut affirmer que le catholicisme en Suisse a – contrairement aux recherches historiographiques antérieures – contribué de manière importante et fondamentale à la création de la Suisse moderne. Ce colloque a donc résumé de nouveaux aspects et résultats des recherches sur la démocratie et la formation. Il sera la base pour d’autres projets scientifiques. Les actes du colloque vont être publiées prochainement.

Oberrohrdorf-Staretschwil (AG),
23 octobre 2014
René Roca, Forschungsinstitut direkte Demokratie, www.fidd.ch

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