En cas de guerre, les grands aéroports et nos transversales alpines sont d’une importance primordiale pour toute puissance étrangère

En cas de guerre, les grands aéroports et nos transversales alpines sont d’une importance primordiale pour toute puissance étrangère

Il nous faut d’urgence un nouvel avion de combat qui puisse défendre notre espace aérien en cas de crise

Interview de Gotthard Frick

thk. En Ukraine, nous avons pu observer une éruption de violence, notamment du côté des manifestants caractérisés de «pacifiques» par l’Occident. Les insurgés étaient en possession d’armes à feu et les ont également utilisées. Aux côtés de ses insurgés, divers pays membres de l’UE et les Etats-Unis se sont immiscés dans la politique intérieure de l’Ukraine. Actuellement, nous risquons une division du pays. Tout cela, nous prouve de manière univoque, l’importance de la cohésion au sein d’une nation et à quel point la «paix éternelle», propagée avant tout par les personnes voulant abolir l’armée, peut rapidement se transformer en une situation de menace sérieuse. Pour notre pays, il est important que nous ayons les moyens nous rendant aptes à défendre notre propre territoire. Dans l’interview ci-dessous, un expert ayant beaucoup voyagé dans le monde entier, spécialisé dans les questions de politique de défense, s’exprime au sujet du débat actuel sur l’armée tout en prenant comme toile de fond les développements au niveau international.

Horizons et débats: Votre position envers l’armée suisse est fondamentalement positive. Pourquoi notre petit pays a-t-il besoin d’une armée?

Gotthard Frick: J’aimerais inscrire ma réponse dans un cadre plus gand. Grâce à ma profession exercée pendant de longues années, j’ai fait la connaissance du monde entier. Suite à cela, je pense comprendre assez clairement les singularités de notre pays. Je connais bien le monde, l’histoire et la nature humaine. Je suis d’avis qu’il est, aussi, tout à fait possible que tout puisse déraper en Europe. L’effondrement des immenses montagnes de dettes pourrait déclencher des émeutes violentes, voire des guerres. En outre, nous avons en Europe encore beaucoup de tensions venant du passé. Actuellement, nous voyons en Ukraine, où cela peut mener. Et c’est pourquoi il nous faut une armée apte à défendre le pays.

L’objectif premier serait alors de défendre notre propre territoire?

Oui, il s’agit exclusivement de la défense du pays.
Pour vous des engagements militaires à l’étranger n’entrent pas en ligne de compte?
Cela dépend. A la frontière entre la Corée du Nord et du Sud, par exemple, il est possible que des officiers neutres puissent contrôler le cessez-le-feu avec l’accord de toutes les parties. De telles missions sont également possibles pour l’armée. Mais pas d’interventions robustes au nom d’une communauté internationale qui est très souvent confondue avec les intérêts des Etats-Unis.

Comment voyez-vous la situation géopolitique? On parle d’une phase de bouleversement en Europe, voire même au niveau mondial. Partagez-vous cet avis et quels en sont les indices selon vous?

Nous sommes certainement dans la phase de naissance d’un nouvel ordre mondial, sans savoir actuellement comment il va se présenter. Mais nous pouvons observer partout les tension que cela crée. Commençons par l’Orient, par exemple en Chine, que je connais entre temps très bien. Ce pays a des tensions territoriales avec tous ses voisins sauf la Russie. Il insiste toujours sur le fait, qu’il désire une solution pacifique mais que sa souveraineté n’est pas négociable. Puis nous avons la Russie qui fait de grands efforts de réarmement.

La Russie n’a-t-elle pas toutes les raisons pour le faire?

Probablement elle désire récupérer son rôle initial pour être reconnue en tant que grande puissance. Elle n’a pas surmonté la perte notamment des membres d’Europe de l’Est de l’Union soviétique. On le remarque maintenant dans tous les pays limitrophes. En outre, l’OTAN, sous le commandement des Américains, s’étend de plus en plus en direction de la Russie. Cela a déjà abouti à la situation que l’ancien président et l’actuel Premier ministre Dmitri Medvedev ont menacé de détruire les installations américaines de défense antimissile installées en Pologne, officiellement pour contrer des attaques iraniennes. Ils auraient donc détruit ces installations, si elles avaient été construites. Puis nous avons encore quantité d’autres problèmes à travers le monde. Il y a quelques temps, on a pu lire dans le folio de la «Neue Zürcher Zeitung» qu’en Amérique latine, en Afrique et en Asie des terres correspondantes à la surface de l’Europe occidentale étaient déjà aux mains des multinationales agro-alimentaires chinoises et occidentales. Si l’on en déduit les montagnes et les lacs de l’Europe, la surface de ces terres est nettement plus grande que l’Europe occidentale. Où vont tous ces millions de personnes qui y vivaient en tant que petits paysans? En Afrique et dans d’autres régions du monde, il y a des quantités infinies de gens pauvres, également en Chine, dont une partie désire émigrer. Les tensions sont immenses. Les luttes pour les matières premières qui se raréfient en font également partie. Tout cela crée d’énormes tensions qui peuvent s’accentuer et mener à de massives éruptions de violence et à des émeutes.

Voyez-vous aussi un lien avec les ressources que représente l’eau, par exemple chez nous en Suisse?

Dans le cadre de l’approvisionnement en énergie de l’Europe, notre énergie hydraulique joue un rôle important. J’ai travaillé sept ans durant dans l’un des plus grand projet d’énergie hydraulique et j’ai aujourd’hui encore quelques connaissances de ce domaine. Suite aux distorsions des prix, il y a actuellement certains problèmes, mais à long terme, cela reste une des méthodes les plus efficaces de stocker des excédents d’énergie dans des centrales d’accumulation par pompage. Il est évident que nous avons une position idéale au cœur de l’Europe, à laquelle d’autres pays pourraient être intéressés. L’eau est une matière première, qui pourrait à moyen terme être âprement disputée.

Comment peut-on recréer dans notre pays une armée qui corresponde au mandat constitutionnel? Comment pourrions-nous transformer notre armée pour qu’elle corresponde à nouveau à ce qu’on entend réellement par armée?

Là, je fais aux partisans de l’armée le reproche d’un manque d’analyse des menaces, telles que je viens de les présenter. Il leur manque l’idée comment mener un combat défensif dans un monde moderne. Moi, je ne crois pas à une petite armée hautement technisée en Suisse.

Vous pensez donc à une situation de menace directe …

… surtout si nous n’avons plus d’armée. En cas de guerre, les grands aéroports et nos transversales alpines sont d’une importance primordiale pour toute puissance étrangère. Aujourd’hui déjà, nous ne pouvons plus défendre tout cela avec notre armée réduite actuelle. Suite au projet global de développement de l’armée (DEVA), les conditions ne seront pas meilleures, car nous avons prévu beaucoup trop peu de troupes. A cause de nos importantes infrastructures, il est tout à fait possible, que nous soyons un jour impliqués dans un affrontement guerrier. Que faisons-nous, si la situation en Ukraine continue à dégénérer et que l’OTAN exige le droit de survoler la Suisse? Nous devrions l’empêcher, mais nous ne le pourrons pas.
C’est pourquoi nous avons urgemment besoin d’un nouvel avion de combat qui puisse défendre notre espace aérien en cas de crise.

Comment jugez-vous l’achat du Gripen?

Il faut répondre de manière différenciée à la question. Nos forces aériennes ont trois missions: en temps de paix, surveiller notre espace aérien, en cas de guerre en Europe, assumer les tâches qui nous incombent selon le droit de neutralité internationale et interdire aux parties en guerre l’utilisation de notre espace aérien. Avec les Gripen et les actuels F-18, nous pouvons très bien remplir ces deux tâches. Par contre, en cas de conflit, nous devons également être capables de défendre nos aérodromes de guerre et de réparer rapidement les pistes détruites après d’éventuelles attaques.

Comment vous expliquez-vous cette idée qu’il n’y aura plus de guerre en Europe de nos jours?

Nous allons trop bien, chacun a ses amis sur Internet et croit que se sont de vrais amis. Cependant, quand on en aurait besoin ce ne sont plus des amis. Tout est si agréable. On voyage à Bali et dans le monde entier. C’est tout à fait positif, j’approuve cela, mais il ne faut pas perdre la réalité de vue. Cela va de pair avec cette prospérité. Dans ce contexte, j’aime mentionner l’exemple de Brisbane. C’était il y a trois ans environ, quand des pluies diluviennes ont emporté 20 000 maisons. Si l’on avait demandé aux gens qui y avaient construit leurs maisons un an plus tôt, si une chose pareille était possible, ils auraient certainement donné une réponse négative: ici, il fait toujours beau, c’est impossible qu’une telle chose puisse se produire. En politique internationale, c’est semblable. La situation peut se transformer très rapidement et tout à coup, nous nous trouvons en plein dans un conflit.
Le conflit entre le Japon et la Chine montre que soudainement, les émotions peuvent être très vives. Il suffit d’un petit incident et toute l’affaire dégénère. Cela va vite. Les tensions existent déjà de manière latente. C’était ainsi avant la Première Guerre mondiale. Un individu est assassiné et la poudrière explose.

Voyez-vous la raison qu’on soit si indifférent face à l’état de l’armée dans le fait qu’en Suisse on ne sache plus ce qu’il y a à défendre?

C’est une question importante, je crois que c’est un sérieux problème. On prend tout comme si cela allait de soi. Ma génération a encore vécu ce que cela signifie d’être en guerre. La plus grande partie de ma jeunesse, je l’ai passée à l’orphelinat de Berne. Chaque nuit, nous devions nous rendre dans l’abri anti-aérien et la défense antiaérienne tirait sauvagement sur les escadrilles d’avions américains et anglais qui survolaient notre pays. On avait peu à manger. Pour moi, ce sont avant tout les dernières années de guerre et les premières années d’après-guerre qui étaient marquées par la faim et le manque permanent de nourriture. Il n’y en avait jamais assez. Nous avons vu quelle était la situation en Allemagne. Après la guerre, nous avons eu l’occasion de faire un voyage en Allemagne avec un groupe d’élèves de Zurich. Nous avons vu les villes. Hambourg, par exemple, n’était plus qu’une montagne de décombres. Ce n’était pas qu’en Allemagne, mais dans toute l’Europe et dans une grande partie de l’Asie.
Un des problèmes essentiels est que nous ressentons la prospérité comme allant de soi; le fait que nous ayons des droits étendus, un Etat social qui fonctionne, une démocratie directe – c’est l’état normal et plus personne n’apprécie cela à sa juste valeur parce qu’on ne sait pas ce que cela voudrait dire, si tout cela n’existait plus. C’est un phénomène: aussi longtemps qu’on dispose de quelque chose, on cesse de l’apprécier. Quand on ne l’a plus, alors cette chose reprend de la valeur. Je ne mange que très rarement du beurre, mais aujourd’hui, quand je vois du beurre, je pense chaque fois que je peux en prendre autant que je veux. Je me souviens très bien comment c’était sans beurre. C’est seulement quand on doit vivre sans liberté et sans droits qu’on réalise ce que leur perte signifie. C’est certainement un des problèmes principaux. Les gens ne sont plus conscients de la singularité de notre pays. Je n’ai absolument rien contre le fait que l’on profite de ce que nous avons, j’en profite aussi. Puis, il faut ajouter toutes les possibilités dont disposent notamment les jeunes gens. Mais il faut être conscient que tout cela est très vulnérable, ce n’est pas garanti d’avance. Le fait que nous ne nous rendons pas compte de cette situation, me semble être la plus grande faiblesse de notre peuple.

C’est ainsi qu’on sous-estime totalement la situation actuelle …

… oui, c’est ça, car les pays n’ont que des intérêts. L’exemple des Anglais le prouve. Pendant la Seconde Guerre mondiale, ils nous ont interdit – et cela personne ne le sait – de faire des réserves pour plus de deux mois, par peur que l’adversaire puisse s’emparer de ce butin lors d’une attaque contre notre pays. Les Anglais déclarèrent qu’ils appréciaient notre démocratie, mais qu’ils avaient leurs intérêts. «Nous luttons pour notre survie et ne pouvons pas prendre des égards à votre attention.» Voilà comment cela se passe.

On a souvent l’impression que cette clairvoyance manque également à beaucoup de politiciens.

Oui, ce que je reproche au Conseil fédéral c’est que dans ce domaine, la pensée stratégique semble manquer. Je n’ai pas de connaissance du contenu de leurs séances, mais je me demande s’il discute au moins une fois par an du contexte élargi. Il n’agit pas dans une vue d’ensemble mais chacun pour soi: l’un barbouille un peu de rouge sur un dessin, l’autre répare le châssis d’une fenêtre. Prenons l’exemple de l’aéroport de Kloten: pourquoi se laisse-t-on de telle manière mettre sous pression par un voisin, sans mettre sur la table de négociation toute la question du trafic à travers la Suisse, y compris les transports ferroviaires et routiers, ainsi que la pollution des vallées alpines par les voitures allemandes? Nous devons être capable de défendre notre souveraineté diplomatiquement et, en cas de guerre, militairement.
En 1956/57, après l’invasion des Russes en Hongrie, il se constitua en Suisse un mouvement populaire – comprenant tout le pays et tout l’éventail des partis, à l’exception du Parti suisse du travail (PdT) – pour renforcer notre armée. J’étais l’un des deux secrétaires. On exigeait en ce temps-là un budget d’armement supplémentaire de 900 millions de francs. Presque tous les parlementaires, le Parti socialiste suisse (PS) inclus, signèrent cette revendication avant qu’elle soit traitée au Parlement et adoptée par une majorité écrasante, également par les membres du PS, qui demandèrent uniquement des modifications objectives. Concrètement, ils désiraient acheter avec le même budget davantage de canons antichars et moins de blindés. Les coûts de cette activité furent assumés pour moitié par le Vorort, l’Association faîtière de l’économie suisse, et par l’Union syndicale suisse. Je souhaiterais avoir aujourd’hui à nouveau un tel consensus national concernant nos relations avec l’UE.

Monsieur Frick, un grand merci pour ces paroles claires.    •

Interview réalisée par Thomas Kaiser

Gotthard Frick a fait des études en civilisation française, économie politique et Business Administration à l’Université de Paris (Sorbonne et «Sciences Po»). Pendant de nombreuses années, il s’est occupé de grands projets d’infrastructure (centrales électriques, lignes à haute tension, routes, tunnels, systèmes d’irrigation) en Suisse et en outre-mer. Entre 1968 et 2004, il s’est occupé du développement et de la direction d’une entreprise de conseil, de management et de formation liée à une Haute Ecole spécialisée de langue anglaise qui travaillait dans le monde entier pour toutes les institutions financières internationales, les organisations de l’ONU (OIT, OMC, PNUD), l’OCDE, le gouvernement suisse et plusieurs autres gouvernements et entreprises. Actuellement, il réside souvent en Chine. Il a été commandant de bataillon dans l’infanterie. Grâce à ses visites dans diverses armées étrangères (Allemagne, Pakistan), à l’OTAN, ainsi que sur des bases de l’«US Air Force» en Allemagne et au Panama, il dispose de connaissances générales étendues dans le domaine militaire. Gotthard Frick est membre du Parti socialiste suisse.

«… contre toute exploitation de crises humanitaires …»

Extrait de l’intervention de Marcos Timermann,ministre des Affaires étrangères de l’Argentine

«Monsieur le Président, le monde souffre toujours et encore d’exemples permanents et répétitifs de l’oppression brutale de certains droits de l’homme fondamentaux. L’horreur qui accable ceux qui vivent dans des pays victimes de conflits armés internes nous fait honte à tous. Aussi, mon pays condamne fermement la vente d’armes aux groupuscules tentant de déchirer ces pays. Ce sont des armes qui, très souvent, proviennent exactement de ces pays qui condamnent l’horreur et profitent de la mort.
De cette manière, je désire exprimer la position de mon pays qui s’oppose à toute exploitation de crises humanitaires justifiant une intervention militaire étrangère, et qui n’est rien d’autre qu’une manœuvre géopolitique, jeu dans lequel les intérêts des victimes ne sont pas prioritaires.»

Source: www.un.org

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