La Suisse: couronnée de succès grâce à la tradition

La Suisse: couronnée de succès grâce à la tradition

par René Roca*

«Unus pro omnisbus, omnes pro uno» – ce dicton latin entourant le drapeau suisse orne la coupole fédérale à Berne. La devise – «Un pour tous, tous pour un» fait clairement référence aux racines coopératives et sociales de la Suisse – nation née de la volonté politique commune («Willensnation»). Les coopératives sous leurs formes diverses constituent, jusqu’à aujourd’hui, un fondement essentiel de l’Etat fédéral suisse. Dans la phase de création de la «Confédération» – le terme en est la preuve – le principe associatif était déjà connu et avait fait ses preuves.

Les bases anthropologiques

Le principe associatif est au fond un principe anthropologique, il est l’expression de la nature sociale de l’être humain. La coopérative fut et demeure soutenue par une communauté aux exigences éthiques élevées, dont la teneur des devoirs respectifs est porteuse d’une grande responsabilité en tant que détenteur d’une cause commune.
En ce sens, des formes coopératives de cohabitation ont probablement existé depuis les débuts de l’humanité – toutefois, les sources nous manquent souvent. Dans l’espace géographique de la Suisse, les coopératives sont répertoriées depuis le haut Moyen-Age. Elles étaient ancrées localement et décidaient de manière démocratique lors d’assemblées de toutes les questions qui se posaient: chaque participant avait une voix. Le but d’une coopérative était toujours – tant pour les membres que pour l’association elle-même – l’utilisation optimale d’une chose commune. Les travaux nécessaires étaient effectués en commun. Les droits et les devoirs étaient fixés dans des statuts et des recueils («Talbücher»). Les formes d’utilisation pouvaient être différentes – le but, cependant, devait toujours servir le «bien commun» ancré dans le droit naturel. La Suisse n’est pas une exception en ce qui concerne sa tradition du principe coopératif. L’économiste et lauréate du prix Nobel, Elinor Ostrom, souligne qu’il y avait et qu’il y a divers formes de coopératives dans le monde entier.

L’origine des coopératives en Suisse

En Suisse, les «Markgenossenschaften» (communautés de marche) appelé également «Allmende» (biens communaux) jouèrent un rôle essentiel dans la conception et le développement général du principe associatif. Les «Allmende» étaient des surfaces réservées à des fins économiques et collectives. Elles devaient être accessibles à tous comme pâturages, forêts ou surfaces non-cultivées. Depuis le début du Moyen-Age, la noblesse européenne essaya de dicter ou du moins d’influencer le droit de biens communaux. Dans de nombreux endroits, et également dans les régions de la Suisse actuelle, le principe associatif put se maintenir. En raison de la variété des conditions locales suisses, de formes nombreuses et diverses de coopératives se formèrent jusqu’au XVIIIe siècle.
Vers la fin du Moyen-Age et au début de l’époque moderne, les coopératives de villages et de vallées réglèrent encore, outre leurs domaines traditionnels, d’autres tâches du travail commun: la remise en état des sentiers et des passerelles, les constructions hydrauliques pour l’approvisionnement en eau, la construction de bâtiments religieux ou même l’assistance sociale pour les nécessiteux. Ainsi, les coopératives de villages et de vallées se développèrent lentement en communautés de villages et de vallées. Non sans raison, nous disons aujourd’hui que l’Etat suisse se construit de bas en haut.
Les Confédérés devinrent donc bourgeois de leurs villages et ce qu’étaient les coopératives de villages devint des communes villageoises, des bourgeoisies existant encore aujourd’hui dans de nombreux cantons. Dès la fin du XVIIIe siècle, les biens communaux furent de plus en plus divisés. Certains terrains furent loués ou devinrent des propriétés privées, d’autres furent revendiqués par les communes, ou des corporations de droit privé se créèrent dont certaines existent encore aujourd’hui.

Le mouvement coopératif au XIXe siècle

A partir de la tradition des biens communaux (Allmende) et des diverses formes de coopératives, un large mouvement coopératif se développa au cours du XIXe siècle en Suisse simultanément à l’industrialisation croissante.
Ce mouvement – en Suisse comme en Europe – se fit sentir dans de nouveaux domaines, également industriels. Outre les coopératives agricoles existantes, des coopératives de production se formèrent. L’idée de la coopérative de production vint principalement des milieux socialistes de la première heure et de la réforme sociale. On cherchait une réponse à la question sociale et une alternative au capitalisme. Les coopératives de consommation et les constructions coopératives de logements acquirent dans ce contexte également une grande importance pour l’économie nationale.
A l’époque de la révolution industrielle, il y eut en Suisse des caisses d’épargne et de crédit dès le premier quart du XIXe siècle. Les travailleurs à domicile et en usine, en ville et à la campagne, voulurent placer leurs économies, notamment pour assurer leurs vieux jours. Comme beaucoup de caisses d’épargne et de crédit firent passer leur intérêt personnel avant l’intérêt général en faisant des affaires à risques, elles perdirent de leur importance dès 1860. Une alternative sensée fut la création de banques cantonales et de nombreuses banques coopératives locales, entre autres les caisses Raiffeisen. Grâce à leurs fonds propres assez importants, elles bénéficièrent d’une marge de manœuvre plus grande pour octroyer des crédits et gagnèrent en tant que coopératives la confiance de nombreux citoyens.
Le mouvement coopératif du XIXe siècle renforça les racines coopératives en Suisse. De cette façon, des liens furent établis entre les forces politiques conservatrices et les représentants des idées socialistes de la première heure. Comme pour le développement de la démocratie directe on réussit ainsi – partant du niveau communal, en passant par les cantons et jusqu’au niveau fédéral – à créer des mouvements citoyens et populaires qui mirent en pratique le principe coopératif tous partis confondus.

Capital social et troisième voie – les coopératives au XXe siècle

Au début du XXe siècle, de nouvelles coopérations furent créées dans le secteur des services, par exemple, dans la branche de l’électricité. La Migros fondée en 1925 reposait sur une idée entrepreneuriale de Gottlieb Duttweiler. En 1941, la Migros fur transformée en une coopérative. Cela devait permettre de sauvegarder les intérêts des consommateurs et d’axer les pratiques commerciales sur le «capital social». L’idée du capital social reposait chez Duttweiler sur le principe coopératif: le capital doit être au service de la communauté et promouvoir la solidarité au sein de la société et promouvoir la démocratie directe.
Le principe coopératif eut de nombreux adeptes pas seulement en tant que concept économique. Certaines personnalités tentèrent d’appliquer ce principe dans le domaine politique sous forme d’une «troisième voie» – au-delà du capitalisme et du communisme. Donc, le mouvement ouvrier suisse reprit le dit «modèle des trois piliers» comprenant «parti, syndicats et coopératives». Les syndicats soutinrent entre autres la création de coopératives de production et le Parti socialiste suisse intégra dès le début la promotion des coopératives dans son programme.

Qu’en est-il aujourd’hui?

En étudiant l’histoire et la culture suisses, on prend conscience de la richesse de la vie coopérative. Ce serait certainement de grande utilité, pour trouver des réponses sensées aux questions actuelles, d’étudier dans les domaines de la recherche et de l’enseignement les trois «éléments» du principe coopératif: l’entraide, l’autogestion et l’auto-responsabilité. Les petites et moyennes coopératives doivent obtenir des soutiens concrets; leur création ne doit pas être entravée par des obstacles bureaucratiques et juridiques. Les grandes «coopératives» actuelles devraient à nouveau se concentrer sur le principe coopératif traditionnel et promouvoir la participation de ses membres au lieu de continuer à les réduire.     •

*    René Roca, historien, conseiller communal (sans parti) et professeur de lycée. Il est fondateur et directeur de l’Institut de recherche sur la démocratie directe (www.fidd.ch).

Première publication en allemand dans Raiffeisen-Panorama, no 2/2016
(Traduction Horizons et débats)

Notre site web utilise des cookies afin de pouvoir améliorer notre page en permanence et vous offrir une expérience optimale en tant que visiteurs. En continuant à consulter ce site web, vous déclarez accepter l’utilisation de cookies. Vous trouverez de plus amples informations concernant les cookies dans notre déclaration de protection des données.

Si vous désirez interdire l’utilisation de cookies, par ex. par le biais de Google Analytics, vous pouvez installer ce dernier au moyen des modules complémentaires du présent navigateur.