L’Europe après la visite de Donald Trump

L’Europe après la visite de Donald Trump

par Karl Müller

La chancelière allemande Angela Merkel a prononcé une phrase remarquable que personne ne lui aurait attribué, il y a encore un an. Le 28 mai 2017, elle a déclaré à Munich, dans une de ces tentes où se déverse la bière: «Nous autres Européens, nous devons réellement prendre notre destinée en mains propres.» Jusqu’alors, Mme Merkel avait considéré que l’alliance transatlantique inviolable faisait partie de la raison d’Etat de l’Allemagne. Mais aujourd’hui elle montre ses muscles – contre le gouvernement américain – soutenue par un grand nombre des médias dominants du continent. Il en va de même pour la présentation des pronostics concernant la campagne électorale. Le 22 mai, la «Frankfurter Allgemeine Zeitung» promet à la chancelière fédérale trois «merveilleuses valeurs». Pour la première fois depuis la «crise des réfugiés», elle se retrouve «à nouveau à la pointe» des politiciens allemands. Dans ce même article, on pouvait lire que la chancelière, toute heureuse, avait rendu visite à une école berlinoise afin d’y éveiller l’«envie de l’Europe».

Les réseaux transatlantiques

Il est intéressant de constater que ces mêmes médias, soutenant Mme Merkel dans sa «voie européenne indépendante», sont toujours et encore solidement intégrés dans les réseaux transatlantiques. Un certain nombre de journalistes suisses à l’esprit critique envers les médias a fondé, il y a quelques années, une organisation du nom de «Swisspropaganda». Sur son site, on trouve une infographie intitulée «Medien in Deutschland: Das Transatlantik-Netzwerk» [Les médias en Allemagne: le réseau transatlantique]. Il vaut la peine d’y jeter un coup d’œil – https://swisspropaganda.files.wordpress.com/2017/05/netzwerk-medien-deutschland-spr-mh.png – car tout ce qui se positionne dans le haut du panier des médias allemands s’y retrouve.1
Donc, il faut interpréter les dires de Mme Merkel concernant l’Europe de la manière suivante: nous ne voulons pas collaborer avec le gouvernement américain actuel. Bien au contraire, nous allons entreprendre tout ce qui est en notre pouvoir pour affaiblir ce gouvernement et le faire disparaître prématurément – afin que nos vrais frères et sœurs d’outre-Atlantique puissent reprendre les commandes du pouvoir aussitôt que possible.
Et pour empêcher tout malentendu, de nombreux collègues du parti de Mme Merkel (parlementaires ou membres du gouvernement), quelques jours après le discours dans la tente où se consommait la bière, ont appuyé sa position par des déclarations et des explications.

Obama à la place de Trump

Ce n’est certes pas un hasard si Angela Merkel et Barack Obama se présentent souvent ensemble en public, comme dernièrement à l’occasion de la «Journée de l’Eglise protestante allemande» à Berlin. Et on ne s’étonne plus de lire dans les médias allemands des phrases telles que celle-ci: «Lorsqu’Obama a parlé cette semaine à la Journée de l’Eglise protestante à Berlin, il a exprimé les pensées secrètes de nombreux Européens et cela de façon claire, intelligente et équilibrée. Que son successeur paraît étrange en comparaison! Trump voit tous les sujets au travers de minuscules lunettes américaines. Il ne représente en rien la diversité de son merveilleux pays, mais uniquement la naïveté d’un électorat en colère.»
Doit-on comprendre que la nouvelle identité européenne selon Merkel réside en son insupportable suffisance, son arrogance stupide, son mépris envers des millions d’électrices et électeurs ayant élu Donald Trump?
Notons en passant: il est tout à fait critiquable que cette Journée de l’Eglise protestante allemande ait offert un large forum et de vastes opportunités de campagne électorale à deux politiciens, tels Obama et Merkel, qui se comportent dans leur politique concrète de manière clairement non chrétienne.

Merkel et Macron

Le nouveau compagnon de route d’Angela Merkel pour sa politique de «force européenne» semble bien être Emmanuel Macron, le président français fraîchement élu. On peut le prendre littéralement. En vidéo sur Internet, on nous présente la poignée de main entre les présidents américain et français. Puis, on s’étale sur les interprétations et les citations adéquates: «Le nouveau président français Emmanuel Macron a voulu, selon ses propres dires, par cette poignée de main vigoureuse inspirer le respect à ses collègues tel Donald Trump. ‹Ma poignée de main n’était pas sans arrière-pensée›, avoua Macron au ‹Journal du Dimanche›. Une telle poignée de main est ‹un moment de vérité›, ajouta-t-il en faisant allusion à sa première rencontre avec le président américain de jeudi à Bruxelles. Là, il avait longuement et fermement serré la main de Trump. ‹On doit montrer qu’on n’est pas prêt à céder, même symboliquement› ajouta le chef d’Etat.» – Cela ne nous vient pas d’un quelconque journal à sentation, mais de la «Frankfurter Allgemeine Zeitung» – et elle n’était pas la seule. Politique mondiale à l’aide de poignées de main? Est-ce cela qu’on attend du nouvel éveil de la «grandeur de la France»?
Ou bien est-ce uniquement un acte du spectacle grotesque Merkel-Macron?

Ce n’est pas ainsi que l’Europe trouvera une voie indépendante …

Il est bien clair que ce n’est pas ainsi que l’Europe trouvera sa voie indépendante. Et ce n’est pas ainsi que l’UE résoudra un seul des problèmes qui l’assaillent. Ce ne sont pas les «populistes» qui posent problème – comme d’aucuns aimeraient le faire croire aux populations – mais bien les érosions politiques, sociales et éthiques bien concrètes. Les réels projets politiques de Macron et Merkel ne seront guère du goût de tous les pays de l’UE: davantage d’UE en s’appuyant sur des clichés hostiles de Trump et de Poutine, davantage d’immigration dans tous les pays de l’UE malgré la promesse de renforcer les frontières extérieures de l’Union, davantage d’argent pour se préparer à la guerre et une armée de l’UE ayant pour centre de commandement, Bruxelles (et contre la «double menace de la Russie et de Trump», selon la «Frankfurter Allgemeine Zeitung» du 28 mai), un budget centralisé pour la zone euro et son nouveau ministre des Finances … le tout couronné par une nouvelle modification des accords de l’UE.

… mais, on est déjà à la recherche d’alternatives

En dehors des médias dominants, on trouve diverses études intéressantes concernant de réelles nouvelles voies en Europe. F. William Engdahl, analyste et journaliste américain vivant en Allemagne, a, par exemple, publié le 27 mai sur son site Internet (www.williamengdahl.com/englisgNEO27May2017.php) un texte intitulé «Eastern Europe Tilts to OBOR and Eurasia» (L’Europe orientale se tourne vers la Route de la soie et vers l’Eurasie; OBOR étant le sigle pour «One Belt, One Road»). Voici la traduction de l’introduction de ce texte: «Certains membres importants de l’UE, situés à sa périphérie orientale, ont entrepris des pas modestes mais importants du point de vue géopolitique. Alors qu’ils sont parfaitement ignorés du mainstream occidental et de Bruxelles, ils préparent à long terme un espace économique alternatif, en contre-poids à la construction aberrante appelée fallacieusement Union européenne avec sa monnaie unique en faillite dans la zone euro et sa banque centrale européenne. Je fais référence aux entretiens récents tenus à Péking, lors du grand Forum sur la Route de la soie, où se trouvaient parmi les dirigeants de 29 nations et du président chinois Xi Jinping les ministres-présidents de la Hongrie, de la Grèce, de l’Italie, de l’Espagne, le président de la République tchèque et le président nouvellement élu de la Serbie.»
A la fin de l’article, Engdahl qualifie la rencontre de «semence parfaitement lumineuse d’un renouveau géopolitique mondial, portant en elle le potentiel de remplacer le modèle moribond actuel de la mondialisation anglo-américaine et de sa domination économique fasciste, par un modèle fondé réellement sur les avantages réciproques des Etats souverains.»
On demande à Mme Merkel et M. Macron ainsi qu’à toute personne soutenant leur politique: n’est-il pas grand temps de se mettre à réfléchir sérieusement?    •

1    Un tableau similaire intitulé «Schweizer Medien im Transatlantik-Netz» [Médias suisses dans le réseau transatlantique] se trouve à l’adresse suivante: https://swisspropaganda.wordpress.com/das-netzwerk/

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