Gottfried Keller – grand écrivain réaliste et défenseur de la démocratie

Il y a deux cents ans, l’auteur naissait à Zurich

von Dr. Peter Küpfer, Germanist

Rien ne prédestinait Gottfried Keller à devenir, avec Pestalozzi, le plus célèbre écrivain suisse, celui dont les travaux ont eu un impact et un retentissement dans le monde entier, et dont les effets se sont perpétués dans la période de la seconde moitié du XXe siècle en Suisse même. Pestalozzi constitua pendant longtemps une référence intangible de lecture dans nos écoles. L’écrivain zurichois de renommée mondiale est parvenu à ce niveau au bout de longues et patientes années de construction de sa personnalité, en grande partie de manière autodidacte et sans grands soutiens extérieurs. Ses œuvres sont universellement considérées comme le témoignage d’un esprit suisse confiant et ouvert au monde, un modèle et à juste titre un modèle de fierté. Depuis lors, malheureusement, on évoque beaucoup moins ce maître méritant, et ceci n’est probablement pas tout à fait un hasard. Les Suisses eux-mêmes risquent d’oublier quel a été le prix à payer pour leur démocratie directe et comment ils l’ont obtenue. Dans ce contexte, les diverses cérémonies de commémoration, semblant cette année parfois émaner d’un sentiment de contrainte, ont souvent porté sur les aspects secondaires de l’œuvre monumentale de Keller. Gottfried Keller était un écrivain politique convaincu, pas dans le sens d’une politique de parti, mais dans celui de sa conviction fondamentale: une démocratie ambitieuse, telle qu’elle est définie dans la Constitution suisse, ne peut se développer et prospérer sans la contribution de l’individu à la société. Pour Gottfried Keller, la question au cœur même de son action littéraire était de savoir dans quelles conditions, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, les citoyens d’un pays véritablement démocratique peuvent non seulement accomplir leurs propres intérêts, mais encore, unissant leurs propres forces, contribuer à la réussite de l’ensemble. C’est justement en connaissance de cause que les pères-fondateurs de la nouvelle Suisse en 1848, conscients des conflits parfois sanglants ayant souvent fait régresser l’histoire de la Confédération, partirent du principe – un an après l’ultime guerre civile suisse (la Guerre du Sonderbund) – qu’il s’agissait de créer une entité reposant essentiellement sur une constatation durement acquise: l’unité nationale et la diversité culturelle et politique ne devaient plus, dans la Suisse moderne, constituer de fossés infranchissables. Bien au contraire. La Constitution de la nouvelle Suisse de 1848 a permis aux citoyens et aux groupes de la société démocratique de faire place à leur diversité, de la respecter et même de la favoriser. Elle ne pouvait se réaliser cependant qu’à la condition de rester pour nous, les Suisses d’aujourd’hui, un signal: en effet, la diversité des êtres humains, de leurs existences et de leurs actions ne devaient pas conduire à instaurer de fossés infranchissables. Au contraire, la diversité des points de vue est la base sur laquelle repose la démocratie, et plus encore, elle en constitue l’essence même, réunissant notre démocratie et ses différentes cultures sous une condition essentielle: cette diversité de pensées et de sentiments doit servir au bien-être de tous et ne doit pas se manifester dans la lutte du pouvoir menée par différents lobbies, mais ouvrir la voie à de véritables compromis. Cette conviction fondamentale, l’écrivain ne l’a pas seulement représentée de façon magistrale dans son œuvre en décrivant des destins hauts en couleur, mais lui-même l’a expérimentée, comme l’illustre ci-dessous l’aperçu de la vie de Gottfried Keller.

Un enfant de la Vieille ville de Zurich

Gottfried Keller naquit le 19 juillet 1819 dans la Vieille ville de Zurich, l’Altstadt. Il passa son enfance dans une maison qui existe toujours, la Haus zur Sichel, au n° 9 du Rindermarkt. C’était l’époque napoléonienne et Zurich était encore très biedermeier. Dans les rues tortueuses de la Vielle ville, il y avait de la place pour l’individualité et l’esprit d’entreprise et les hommes d’alors avaient encore ce que nous avons complètement perdu: du temps. Dans la première partie de son merveilleux roman autobiographique «Henri le Vert», Gottfried Keller a dépeint dans des tons lumineux une jeunesse si haute en couleur, passée au milieu de personnages parfois loufoques, mais profondément aimables. Pour l’écrivain en devenir, la vie quotidienne dans la Vieille ville de Zurich dans les premières décennies du XIXe siècle a remplacé une formation scolaire déficiente par l’école de la vie.
Le père de Gottfried Keller était un artisan habile et novateur, il avait un atelier de tourneur sur bois qui marchait bien. D’esprit libéral, il était sensible au tout nouveau vent de liberté qui, depuis les années 1830, soufflait surtout de France. Avant même la création de la Suisse moderne, il était en faveur de l’enseignement général pour toutes les classes sociales, y compris les nécessiteux. Il fut l’instigateur et le supporter de ce qu’on appelait l’école des pauvres. Celle-ci s’était fixé comme objectif de permettre également aux enfants des catégories les plus défavorisées de suivre une éducation solide. Il était convaincu que les droits du citoyen d’une démocratie ne peuvent être respectés que si le citoyen a reçu une véritable éducation lui permettant de comprendre ce qui est bon ou mauvais pour la société. Bien que jouissant lui-même d’une confortable aisance, il souhaitait que son fils soit scolarisé dans cette même école des pauvres. Les années d’enfance et de jeunesse de Gottfried Keller ne furent pas exemptes de bouleversements. Quatre de ses frères et sœurs moururent prématurément pendant les premières années de son existence. Deux ans après la naissance de sa sœur Regula, alors que Gottfried Keller était âgé de cinq ans, son père succomba à la tuberculose. Cette mort brutale plongea la famille – à présent uniquement maintenue à flot par l’énergique mère grâce à de féroces économies – dans la plus grande précarité. Désormais, on retourna trois fois chaque centime avant de le dépenser.
Les années de scolarité, pour lesquelles la mère avait péniblement économisé l’argent nécessaire (nous sommes alors encore loin des bienfaits de la scolarité obligatoire, introduits dans la Constitution qu’en 1948), furent orientées vers l’apprentissage d’une profession artisanale, selon les dernières volontés du cher disparu. Gottfried Keller fut un élève habile et talentueux, même si certains de ses professeurs lui reprochaient d’être souvent têtu, voire même parfois rebelle. A l’âge de 14 ans, alors fièrement diplômé de l’école industrielle de Zurich, il fut exclu de cette école à la suite d’une bagarre et, à la dérive, il perdit ainsi ses repères. Le jeune homme scandalisa sa mère en lui disant qu’il voulait devenir artiste-peintre. Artiste-peintre à Zurich, dans les années 1840, c’était du domaine de l’impossible. Après quelques tentatives infructueuses pour acquérir des connaissances dans ce domaine à Zurich – le jeune Keller travaillait dans un institut graphique pour la production de cartes postales illustrées et était à cette époque apprenti chez un peintre paysagiste – se forma le projet d’assimiler les techniques et le savoir-faire nécessaire à l’Académie des Beaux-Arts de Munich.

D’éprouvantes années d’apprentissage et d’errance

La capitale du Royaume de Bavière, alors exubérante et prospère sur le plan économique, était déjà à l’époque une Mecque européenne pour les artistes en devenir. En revanche, les deux années passées à Munich furent pour le jeune aspirant-artiste zurichois de véritables années de souffrance et de famine. En témoigne la deuxième partie d’«Henri le Vert».
Par suite de son incapacité à gérer ses maigres ressources financières, de ses hésitations et de l’orientation incertaine de son avenir, l’insertion dans la vie culturelle académique et l’insécurité grandissante envers les jeunes talents venus du monde entier qui s’y rassemblaient, le jeune Keller dut, après deux ans de tâtonnantes recherches, reprendre le chemin du retour sans succès et sans résultats. Il n’avait plus rien en poche que quelques notes sur «Henri le Vert», quelques aquarelles et des croquis. Et pourtant, Gottfried Keller à Munich était tout sauf ce que l’on entend généralement par un «éternel étudiant». Il s’entrainait sans cesse à produire de nouveaux tableaux. Mais ceux-ci ne trouvaient pas grâce à ses yeux, eut égard à ses propres normes très strictes. Au cours des derniers mois précédant son retour, il vendit la plupart de ces toiles à un brocanteur, lequel les fit disparaître. Dans la dure réalité, il n’y eut pas, comme dans son roman, un comte trouvant plaisir aux tableaux et qui les acheta tous. On trouve néanmoins aujourd’hui quelques rares tableaux de la main de Keller à la Bibliothèque centrale de Zurich, parmi lesquels l’huile sur toile «Paysage héroïque». Ces peintures révèlent un grand talent à l’œuvre.

Et maintenant?

De retour à Zurich, l’intérêt de l’écrivain, alors âgé de 23 ans, se déplaça vers l’écriture. Les premiers essais lyriques et les premiers travaux journalistiques virent le jour. Keller se mit à évoluer dans la très active «scène» (comme nous le disons aujourd’hui) politique et littéraire des intellectuels démocrates allemands ayant fui les griffes de la répression politique de 1830, pour se réfugier dans la Zurich libérale.
Dans ce cercle dont l’inspiration allait de la démocratie radicale jusqu’au socialisme utopique, on trouvait entre autres les révolutionnaires du mouvement Vormärz Julius Fröbel, August Follen, Georg Herwegh et Ferdinand Freiligrath. Le premier poème publié par Keller, son «Chant jésuite» si souvent cité, date de cette époque et il est rédigé dans le ton polémique-radical de ses modèles. Plus tard, Keller prit ses distances avec le style belliqueux et provocateur de ce poème. Graduellement, Keller trouva sa propre tonalité lyrique au travers de poèmes d’amour et de poèmes paysagers. Dans ses premiers textes, son style était encore influencé par le romantisme, mais lui-même était toujours taraudé par l’envie de se tourner vers la vraie vie, tout comme dans les poèmes de Heine lus par le futur écrivain avec vénération. En 1846 parut chez Anton Winter, éditeur à Heidelberg, la première œuvre de jeunesse de Gottfried Keller, un petit volume de poèmes, dont la forme et la thématique étaient très originales.

Heidelberg et Berlin

Suite à cette première publication, Keller prit sa décision. Il voulait, comme Schiller, devenir écrivain et dramaturge. Schiller, qui avait enseigné l’histoire à Iéna, avait tiré de ses recherches historiques un abondant matériel littéraire. Keller ressentit alors durement son manque de connaissances approfondies. Comment pouvait-il le combler? C’est alors que sont intervenus en sa faveur d’influents amis de sa famille, dont Alfred Escher – le futur «roi des chemins de fer», fondateur du Crédit Suisse et promoteur du tunnel du Gothard – contemporain de Keller, mais également d’anciens professeurs de l’école industrielle. Il reçut une bourse du canton de Zurich pour entreprendre un voyage d’études, et on lui recommanda de voyager en Orient. Mais Keller voulait quelque chose de plus concret et décida d’utiliser le montant de la bourse pour une formation continue en tant qu’auditeur à l’Université de Heidelberg. Alors qu’en Suisse, la transformation de l’ancienne Fédération des Etats de la Confédération suisse progressait vers un Etat fédéral, Keller rejoignit l’Université de Heidelberg. Là, il fut impressionné par Ludwig Feuerbach, le philosophe matérialiste allemand, disciple de Hegel. Dans de longues discussions, qui touchaient même au plan personnel, avec le philosophe et débatteur, Keller abandonna les croyances de son enfance, en particulier celles concernant l’immortalité de l’homme et la conviction qui va avec, celle en l’existence du paradis. Comme Keller l’écrivait à ses amis, ceci n’avait en aucune façon assombri la vision qu’il avait du monde. Bien au contraire, c’est d’un tout autre œil qu’il considérait la vie. Sa vision du monde en devint plus colorée et plus intense. Pour lui, il était évident que la vie devait être vue comme un don unique. Ce don impliquait aussi qu’il devait être utilisé et que l’on puisse reconnaître notre empreinte toute personnelle dans la petite trace que nous, les humains, léguions au monde. Dès lors, pour Keller, la mission personnelle de chaque être humain devint parfaitement évidente. Pour lui aussi, il s’agissait à présent de définir sa propre et incontestable contribution et de l’accomplir.
Cette réflexion se traduisit par une très nette rationalisation de son esprit jusque-là plutôt foisonnant. Désormais, Keller prit les commandes de son existence, avec force et en pleine conscience. Un amour malheureux (ce n’était pas le premier et ce ne devait pas être le dernier) facilita sa décision. Il s’agissait à présent pour lui d’être auteur de pièces de théâtre. Et pour cela, il dut se rendre à Berlin, qui était alors le centre littéraire du monde germanophone. Par trois fois, sa bourse fut renouvelée par le Canton de Zurich. Avec l’aide additionnelle de sa mère, qui avait vendu la Haus zur Sichel du Rindermarkt et avait emménagé avec sa fille dans un modeste appartement locatif de Zurich-Hottingen, il resta cinq ans à Berlin, effervescente ville-résidence du roi de Prusse. Certes, travailler réellement et sérieusement sur son «Henri le Vert» ne fut pas une tâche facile. La rédaction de ce dernier fut interrompue à plusieurs reprises par d’autres travaux, d’égale importance pour lui: des invitations, afin d’être reconnu comme jeune écrivain, à venir régulièrement dans les salons littéraires où on trouvait toutes les personnalités de premier plan, des visites au théâtre, des critiques dans la presse berlinoise et des correspondances très détaillées. Et puis, ce qu’il ne raconta à personne: à cette époque, presque en cachette, furent créées les esquisses et les idées de base de nombreuses nouvelles publiées par Keller ensuite, principalement «Les gens de Seldwyla» et les «Nouvelles zurichoises». Il continua également ses travaux de poésie et put publier en 1851 le volume des «Poésies nouvelles» auprès de Vieweg, l’éditeur renommé de Braunschweig. Enfin, après maints encouragements et réclamations de Vieweg , il put enfin faire paraître dans cette même maison d’édition son «Henri le Vert» publié littéralement dans les larmes et la douleur. Avec les honoraires de son monumental roman, Keller put payer ses dettes, mais sans plus.

Succès

Lorsqu’il revint à Zurich juste avant Noël 1855, Keller était une fois de plus totalement démuni. A Zurich, il vécut de nouveau et comme auparavant avec sa mère et sa sœur. Un an plus tôt, cependant, ses soucis matériels auraient pu se trouver résolus d’un seul coup. On lui avait officiellement demandé de prendre le poste de professeur d’histoire de la littérature à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, qui venait d’être fondée. Keller refusa, par humilité, selon ses amis.

Dès son retour, Keller démarra sa production littéraire. En un laps de temps étonnamment court, il écrivit pratiquement d’un seul jet les cinq nouvelles paraissant plusieurs mois plus tard, chez Vieweg sous le titre de «Les gens de Seldwyla». Dans les derniers temps de son séjour à Berlin, alors que Vieweg – sous la menace d’une suspension de ses honoraires – lui interdisait de publier d’autres textes tant que son «Henri le Vert» n’était pas achevé, Keller était allé si loin, dans ses pensées et dans ses notes que leur rédaction fut terminée en un temps record. Le recueil de nouvelles reçut un bon accueil et fut salué par la critique.
Tous les représentants officiels de Zurich avaient maintenant les yeux fixés sur Gottfried Keller. L’écrivain fréquentait et entretenait une correspondance avec Jacob Burckhardt, Gottfried Semper, l’historien littéraire Friedrich Theodor Vischer et avec le compositeur Richard Wagner. La nouvelle «Le fanion des sept droits» parut dans le «Deutscher Volks-Kalender» de Berthold Auerbach, mais c’était loin d’être un récit populaire. L’histoire d’amour entre deux petits artisans est dénuée de romantisme. Dans le cercle des valeureux démocrates radicaux, elle révèle également l’existence d’autosatisfaction et de la poursuite étriquée d’intérêts personnels mesquins, des attitudes rectifiées par la vie elle-même. Comme souvent dans les nouvelles de Keller, cette correction est le fait de jeunes protagonistes et de l’épouse courageuse d’un des personnages principaux.

Premier chancelier d’Etat du canton de Zurich

En dépit de tout cela, Gottfried Keller ne parvenait pas à nourrir sa famille qui s’était sacrifiée pour lui. Un changement inattendu advint alors: dans l’administration du canton de Zurich, le haut poste de Premier chancelier d’Etat se libéra. Sa tâche n’était pas uniquement de rédiger avec soin les procès-verbaux des séances du Conseil d’Etat [l’exécutif cantonal, ndt.], il devait également représenter le canton dans certains devoirs exécutifs ou les préparer. Keller accepta le poste et en remplit les fonctions avec le plus grand soin pendant 15 ans, jusqu’en 1876. Ses difficultés matérielles s’en trouvèrent résolues d’un seul coup. Sa nouvelle fonction le comblait. Naturellement, il ne put plus avoir une grosse production littéraire. C’est tout de même à cette époque que parurent les «Sept Légendes», une réinterprétation véritablement kellerienne de la littérature sacrée chrétienne. Chez Keller, les saints, en particulier la Vierge Marie, se montrent très compréhensifs envers les humains, surtout lorsqu’ils expriment leur amour. L’amour de son prochain remplace la peur de Dieu. Lorsqu’elle s’oppose à l’hypocrisie et à la violence, la Vierge Marie ne se contente pas de fermer les yeux, elle apporte même une aide concrète.
Après 15 ans de bons et loyaux services, Keller démissionna. Certains critiques voient dans cette période de sa vie une interruption brutale de sa carrière d’écrivain, mais ce n’est pas le cas. D’autres insistent sur le besoin qu’avait un fils d’artisan de pouvoir enfin assurer la sécurité financière de sa famille, ce qui ne semble pas faux, mais légèrement partial. Si l’on considère les Nouvelles zurichoises et le roman de la maturité, «Martin Salander», une autre motivation de cette période de sa vie devient évidente. Dans ces textes, Keller s’interroge sur le fait que les individus ne vivent pas pour eux-mêmes, mais qu’ils s’intègrent dans une société à laquelle ils sont attachés et à laquelle ils sont donc redevables. Ceci est particulièrement vrai pour la Suisse moderne, transformée suite à la Constitution fédérale de 1848, en un Etat fédéral défini par la démocratie directe, une entité à l’époque déjà unique en Europe. Ce fut le canton de Zurich qui, au cours des années décisives, ouvrit la voie à l’écrivain en lui accordant une bourse exceptionnelle à l’époque. En outre, ce furent sa mère et sa sœur qui lui ont permis de mener à bien son parcours, parfois pénible, au prix de grands renoncements. Et c’est aussi l’héritage paternel présent en lui qui lui a montré que le citoyen ne doit pas seulement profiter des avantages de la démocratie, mais qu’il a aussi des raisons de servir la communauté par ses talents. C’est tout cela qui a été accompli par 15 ans de service à la collectivité.
La diligence et la compétence dont il a fait preuve dans l’exercice de ses fonctions prouvent que ce service communautaire n’était pour lui pas uniquement une corvée. Gottfried Keller ne l’aurait sinon très probablement pas supporté pendant 15 ans.

Années de maturité

Un an après la fin de sa période de chancelier d’Etat, parurent à Stuttgart aux Editions Göschen, les «Nouvelles zurichoises» de Keller. Elles faisaient en quelque sorte écho aux Gens de Seldwyla. Alors que dans les nouvelles précédentes dominent les considérations psychologiques sur les rapports et sentiments humains, les Nouvelles zurichoises sont remarquablement écrites par un écrivain ayant beaucoup travaillé sur l’histoire de ce canton. Dans les destins individuels décrits dans les nouvelles, s’inscrit toujours une étape décisive de l’histoire zurichoise. Il ne s’agit pas seulement d’un élément du décor, mais d’une composante marquante de l’histoire. La situation historique détermine et entraine les personnages devant faire leurs preuves à l’intérieur de celle-ci, comme par exemple, l’élitisme des anciens chevaliers zurichois, les cruels mercenaires des guerres de Bourgogne, les tourments de la Réforme, avec leurs prophètes autoproclamés, les Anabaptistes.
Quatre ans plus tard, le dernier recueil de nouvelles de Keller est intitulé «Das Sinngedicht», en français «L’Epigramme». Une structure narrative classique rassemble certains événements dramatiques. Une fois encore, ils sont fortement introspectifs et déclinent de manière très artistique les variations sur le thème de la rencontre amoureuse de deux jeunes gens – une quête essentielle de la vie selon Alfred Adler, dont Keller, ce fin connaisseur de la complexité de l’amour, ne connut lui-même jamais la réalisation. Là non plus, rien n’est laissé au hasard ou à la superstition. Là où l’union se réalise, elle repose sur la capacité des amants à se donner l’un à l’autre et à leur aptitude au bonheur, mais non entravée par l’intervention d’une action énergique. Là où elle échoue, et c’est le cas dans la plus grande partie des nouvelles, elle est contrariée par les interférences égoïstes et les calculs mesquins.

Héritage politique

Durant cette période, le remaniement d’«Henri le Vert» a été également élaboré. Suite aux réflexions de nombreux amis, dont Theodor Storm, avec qui il correspondait de façon intensive, il a quelque peu élagué, sur le plan du contenu et parfois aussi sur le plan linguistique, l’exubérant développement de sa monumentale première œuvre. En 1886, quatre ans avant la mort de Keller, parut son dernier ouvrage, le roman de l’âge mûr «Martin Salander».
Il montre, de manière très concentrée, les travers de la Suisse de l’époque, ressenti sans doute par Keller encore plus nettement, notamment suite à l’exercice de sa fonction de chancelier d’Etat. Au travers d’épisodes parfois douloureux, on fait la connaissance d’un commerçant suisse, ancien enseignant, et de sa famille. Il succombe, par sa crédulité et son honnêteté, à des machinations criminelles sophistiquées détruisant son aisance laborieusement et honnêtement édifiée, mais également sa famille. Ses deux filles tombent sur un couple de frères, des notaires dotés d’une énergie criminelle, de plus en plus impliqués dans des affaires frauduleuses, et à cause desquels eux-mêmes et les deux filles Salander seront entrainés vers le bas.
Comme dans le «Fanion des Sept Droits» là encore, c’est l’épouse – gardant fermement ses pieds sur terre au milieu de la tourmente – et le jeune fils qui remettent à flots le navire. Toutefois, pour le lecteur il est clair que les faiblesses soulignées dans la démocratie suisse «existante et réelle» des années fondatrices ne sont pas pour autant rectifiées. Comme dans d’autres textes, c’est précisément là qu’apparait cette reconnaissance par Keller; en l’absence de liens moraux et éthiques, la démocratie ne peut réussir dans la communauté. Alors que dans les Gens de Seldwyla et les Nouvelles zurichoises, les méchants ne poursuivant que leurs propres intérêts sont punis ou corrigés, la force maléfique de l’égoïsme illimité et insensible est telle que dans «Martin Salander», elle ne peut être définitivement vaincue. C’est la grande contribution de Gottfried Keller qu’en tant qu’écrivain et homme d’Etat, il ait su reconnaître et décrire ces travers, qui ont pris aujourd’hui des dimensions encore bien plus menaçantes. Raison de plus pour relire ses œuvres. Elles nous éclairent également sur le présent.
Les dernières années de sa vie furent marquées par l’épuisement, puis la maladie. Un an avant sa mort, Gottfried Keller trouva encore la force de mettre de l’ordre dans l’œuvre de sa vie, rassemblée dans une première édition en 10 volumes parue à Berlin et de la transmettre à la postérité. Lors de son enterrement le 18 juillet 1890, un jour avant son 71e anniversaire, son cercueil fut suivi par une foule endeuillée encore jamais vue à Zurich.    •

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