Eléments criminels de la politique étrangère des Etats-Unis

Deux livres d’information

par Matin Baraki, Université de Marburg, Allemagne

Daniel Robert Kramer a publié un livre très actuel et explosif sur les opérations militaires secrètes des Etats-Unis. «Réseaux informels, paramilitaires et activités bellicistes déléguées dans les économies de la drogue tels que le Laos, le Nicaragua, la Colombie et l’Afghanistan» est le sous-titre de cet ouvrage fascinant de 275 pages. Après la lecture de cet ouvrage, on est bien informé, mais également triste, indigné et en quelque sorte impuissant. C’est parce qu’une grande puissance fait rage dans le monde entier depuis la Seconde Guerre mondiale (p. 11), et personne ne peut l’en empêcher. En fait, les Etats-Unis auraient dû être déférés depuis longtemps déjà devant la Cour internationale de justice de La Haye.
Les Etats-Unis ont déjà acquis de l’expérience pour leur coopération avec les seigneurs de guerre et les barons de la drogue dans les années 1960 et 1970, lors de leur guerre secrète contre un petit pays neutre d’Asie du Sud-Est, le Laos. C’est la CIA qui commandait ici. Dès le début de 1962, elle y construisit deux grandes bases militaires et transféra son quartier général à Long Tieng (p. 35). Le Laos est ainsi devenu la base principale de la CIA en Asie du Sud-Est. Dans le contexte de la guerre des Etats-Unis contre le Vietnam, la CIA a augmenté le nombre de ses agents au Laos à 50 000 (p. 38) et a massivement intensifié les bombardements. Des bombes au napalm ont été utilisées et de nombreux villages ont été complètement détruits (p. 44). L’ambassade des Etats-Unis au Laos, les forces paramilitaires de la CIA, les forces spéciales de l’armée et les employés de l’organisation américaine de développement United States Agency for International Development (USAID) ont coordonné la guerre (p. 45). Plus tard, l’ambassade des Etats-Unis au Vietnam a pris les devants. «Alors qu’environ 128 000 tonnes de bombes avaient été larguées sur le Laos en 1967, cette quantité passa à près de 240 000 tonnes l’année suivante» (p. 49). Les Etats-Unis ont négocié avec le Vietnam pour mettre fin à la guerre, alors même que la CIA était «directement autorisée par le Président américain» (p. 65) à contourner les résultats de l’Accord de Genève. Les expériences faites lors du crime en Indochine ont ensuite été utilisées au Nicaragua contre les sandinistes (pp. 71–117) et en Colombie (pp. 119–171). Les Etats-Unis ont financé ces guerres entre autres par le trafic de drogue, les trafics d’armes – et ce même avec leur «pire ennemi», la République islamique d’Iran, cf. le «scandale Iran-Contra» (pp. 90–92) – mais ils ont également demandé de l’argent à leurs alliés stratégiques. «L’Arabie saoudite à elle seule a fait transférer environ 32 millions de dollars aux Contras» (p. 93). De l’aide venait aussi de la «Terre Sainte élue». «Dans les années 1980, des anciens militaires israéliens» (p. 133) ont été chargés de mettre sur pied des unités paramilitaires pour les Etats-Unis.
Dans la dernière partie de son livre, Daniel R. Kramer traite en détail de la guerre secrète des Etats-Unis contre l’Afghanistan (pp. 173–256). Depuis 1978, la CIA a commencé à entraîner les groupes terroristes islamistes afghans, déguisés en moudjahidin (guerriers saints), avec l’aide idéologiquement de l’Arabie saoudite et militairement avec l’aide du Pakistan. En juillet 1979, le président américain de l’époque Jimmy Carter avait ordonné le soutien des moudjahidin. A partir de 1980, ce soutien devint «l’une des plus importantes opérations de la CIA dans l’histoire de ce service de renseignement» (p. 176). Comme la guerre contre l’Afghanistan fut menée depuis le Pakistan, le dictateur pakistanais, le général Zia Oul Haq, a obtenu des Etats-Unis «3,2 milliards de dollars américains (p. 178) en six ans». Début janvier 1980, les Etats-Unis ont envoyé les premiers navires chargés d’armes au Pakistan. Egalement d’Egypte, des armes de production soviétique, que le pays avait reçues dès les années 1960, ont été transportées du Caire au Pakistan par des avions américains pour une valeur «d’environ 15 millions de dollars américains […]» (p. 178). A partir de ce moment, la culture de l’opium s’est développée dans les zones contrôlées par les moudjahidin. La CIA a installé des laboratoires au Pakistan, où les islamistes transformaient l’opium en héroïne. Pour elle, c’était le moyen de financer la guerre contre l’Afghanistan. En fait, se sont les services secrets américains et pakistanais et les dirigeants islamistes qui en ont le plus bénéficié.
Le président américain de l’époque Ronald Reagan a publié «en avril 1985 la Directive 166 […] chargeant la CIA d’utiliser tous les moyens disponibles pour combattre les Soviétiques» (p. 180s.) en Afghanistan. Ainsi, à la fin de 1985, le budget de la CIA a été «porté à un demi-milliard de dollars par an» (p. 181). Entre 1979 et 1989, la CIA a remis aux islamistes des armes d’une valeur de trois milliards de dollars. Alors qu’ils recevaient des armes pour environ 30 millions de dollars au début de 1980, cette somme augmenta à la fin de l’année «à 700 millions par an» (p. 182). Chaque année, 65 000 tonnes d’armes ont été amenées au Pakistan pour la guerre contre l’Afghanistan.
Des six groupes islamistes opérant depuis le Pakistan, le Pachtoune et chef du parti islamique Goulbouddin Hekmatyar, le plus brutal de tous les chefs de guerre, était considéré comme le favori des services secrets pakistanais, de l’Inter-Services Intelligence (ISI) et comme «le moudjahidin préféré» de la CIA. Il était donc le mieux équipé en armes et argent. Le Tadjike Ahmad Chah Massoud, commandant du Djamiate Islami, «qui a travaillé sans relâche avec la CIA» (p. 189), était également très bien approvisionné. Gary Schroen, employé de la CIA, était entre 1989 et 1991 «l’homme de contact de Massoud lui apportant personnellement une partie des paiements mensuels pouvant atteindre 200 000 dollars» (p. 190). Le frère de Massoud, Ahmad Zia, a également reçu «en hiver 1990, à Peshawar, au Pakistan, 500 000 dollars de Gary Schroen personnellement» (p. 190). Cependant, Ahmad Zia a mis l’argent dans sa propre poche. Cette information provient d’une conversation entre Massoud et Schroen. L’homme de la CIA lui a dit «qu’au cours de la guerre, environ 2000 missiles Stinger avaient été livrés en Afghanistan» (p. 190s.), dont 8 seulement ont été remis à Massoud. L’ISI était chargé de remettre les armes aux islamistes afghans, en privilégiant le groupe d’Hekmatyar. On sait que son groupe avait reçu le plus grand nombre de missiles Stinger. Aujourd’hui encore, ces seigneurs de guerre, criminels de guerre et barons de la drogue sont étroitement associés aux Etats-Unis. Depuis 2002, ils louent les terres aux Etats-Unis par le biais de contrats secrets. L’Afghanistan est ainsi devenu le porte-avions insubmersible des Etats-Unis. En retour, les Etats-Unis tolèrent le fait que la plupart des milliards d’aide internationale attribués à Kaboul aient disparu dans les poches de ces alliés américains. De plus, ils ont les mains libres pour extorquer la population, comme des gangs de brigands.
Le journaliste Armin Wertz a publié une chronique des opérations militaires et des services secrets des Etats-Unis dans le monde entier dans un travail de diligence extraordinaire. Il examine un total de 490 études de cas, commençant en 1794 par l’occupation militaire des territoires nord-américains habités jusqu’alors uniquement par des autochtones (p. 13), allant jusqu’aux opérations en octobre 2014 en Guinée, au Liberia et en Sierra Leone (p. 327s.). Il s’agit d’un ouvrage de référence de la plus haute valeur pour tous les amis et les critiques de la politique étrangère américaine. Bien que la liste des interventions militaires américaines semble interminable, l’auteur a tenté de présenter un inventaire aussi complet que possible. Les Etats-Unis ont toujours essayé de déstabiliser, voire renverser, des gouvernements indésirables d’abord par des activités politiques et des sanctions économiques, comme c’est le cas actuellement au Venezuela, en Iran et en Syrie. Mais «assez souvent [ils] ont utilisé toute leur puissance militaire, si le but ne pouvait être atteint autrement», déclare Armin Wertz dans son introduction (p. 9). Il précise ainsi que l’intervention récente des Etats-Unis en Syrie n’était pas la première, mais qu’une déstabilisation de la République arabe par les Etats-Unis eut lieu dès son accès à l’indépendance en 1947 et dura jusqu’en 1957 (p. 103s.). Il rappelle également le coup d’Etat de 1953 contre Mohammad Mossadegh, à l’époque Premier ministre iranien bourgeois-libéral, pesant aujourd’hui encore sur les relations américano-iraniennes (p. 128s.). Aucun continent n’a été épargné d’agressions américaines.
L’enquête s’appuie sur de très nombreuses sources. La liste des abréviations et, avant tout, le registre des personnes sont particulièrement utiles. Le livre a été publié en 2015, mais il restera longtemps d’actualité. Ce n’est pas la première fois que la petite maison d’édition de Francfort, le Westend Verlag, publie un ouvrage aussi intéressant.    •

Kramer, Daniel Robert. Verdeckte militärische Operationen der USA [Opérations militaires secrètes des Etats-Unis], Berlin 2011
Wertz, Armin. Die Weltbeherrscher: Militärische und geheimdienstliche Operationen der USA [Les dirigeants du monde: opérations militaires et des services secrets des Etats-Unis], Francfort-sur-le-Main, 2015

(Traduction Horizons et débats)

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