Eloge d’un braconnier

Un réel polar de la biologie des animaux sauvages

par Heini Hofmann, journaliste scientifique

La fin justifie les moyens n’est pas vraiment une doctrine honorable. Pourtant, il se peut qu’une mauvaise action au moment de l’événement se transforme, dans le rétroviseur de l’histoire, en une bonne action. Exemple modèle: la réintroduction du bouquetin il y a plus d’un siècle; aujourd’hui, on fait l’éloge de la génialité que représente l’illégalité de l’action de l’époque.

La ballade tragi-comique de la mort et de la résurrection du bouquetin des Alpes, ressemble aux contes des Mille et Une Nuits. La survie de ce fier caprin des montagnes ne tenait jadis qu’à un fil. A l’heure actuelle, le sauvetage et la réintégration pan-alpine des bouquetins sont considérés comme la plus grande expérience en biologie des animaux sauvages et celle qui a été couronnée du plus grand succès.

Des signes inversés

Ironie du destin: Le «roi des montagnes» doit sa survie en dernière minute à un véritable roi et chasseur de la «Bella Italia», à un Conseiller fédéral suisse n’ayant pas eu de succès avec sa tactique de négociation, à deux amis conjurés de Saint-Gall devenus actifs pour cette raison, et avant tout – à un braconnier maîtrisant parfaitement son métier …
Au début, cette histoire ne semble pas faire bonne impression, sauf si on la lit à travers les yeux de La Rochefoucauld, qui disait: «Certains inspirent la répugnance malgré leur mérite et d’autres sont agréables malgré leurs fautes.» Ainsi, le lecteur intéressé saura peut-être mieux suivre la logique embrouillée de cette réflexion inversée.
Toutefois, commençons par le début et là, la situation est mauvaise: la raison pour laquelle les bouquetins sauvages furent presque entièrement décimés au XIXe siècle est toute simple et honteuse: la chasse sans scrupules et le braconnage. Toutefois, l’intérêt ne se concentrait pas sur la viande et les trophées, mais sur un air du temps erroné.

Pharmacie ambulante

Ce qui fût en fait fatal au bouquetin était la médecine populaire superstitieuse. La force concentrée du puissant porteur de cornes, son art de grimper élégamment – malgré son corps massif – et l’extrême résistance face aux fatigues meurtrières de l’hiver en montagne faisait du bouquetin dans les yeux des êtres humains un symbole de santé robuste.
Presque tout dans cette «pharmacie ambulante» semblait être bon pour ou contre quelque chose et avoir un effet guérissant ou magique, allant des cornes au cœur, de la moelle au sang, puis aux bézoards (poils avalés et collés ensemble en formant une boule dans l’estomac) et les os cruciformes (ossifications dans la zone d’émergence des artères coronaires du cœur). C’est pourquoi, abattre un bouquetin était une entreprise profitable. Les archevêques de Salzbourg possédaient de véritables «pharmacies de bouquetins».

Interdictions sous peine de châtiments corporels

Les étapes de destitution du «roi des Alpes» sont macabres, démontré ici uniquement à l’exemple de la Suisse: déjà en 1550, le dernier bouquetin fut abattu dans le Pays de Glaris, en 1583 dans la région du Gothard et en 1770 dans l’Oberland bernois. Dans les Grisons, on promulgua en 1612 un décret pour la protection de cet animal sauvage, auquel, car sans effet, suivit en 1633 une réglementation renforcée selon laquelle, «personne n’avait le droit de tuer un bouquetin de quelle manière que ce soit, sous peine de châtiments corporels».
Pourtant même la menace de la peine de mort ne servit à rien; dès 1640, le caprin sauvage n’était plus que légende dans les Grisons. En Suisse centrale, il fut exterminé en 1661. Uniquement au Valais, il put survivre plus longtemps, jusqu’en 1809. Dès lors, la Suisse avait perdu une fière espèce d’animal sauvage. Puis un acte plutôt honteux: en 1875, alors qu’il n’existait plus de bouquetins depuis longtemps, on plaça l’espèce sous protection au niveau national …

Sauvetage royal

Dans l’espace alpin extra-helvétique, le bouquetin a subit le même sort. Uniquement dans les montagnes du Piémont, au Grand Paradis (le nom est le programme!), les dernières colonies survécurent difficilement, malgré une législation protective. Le sauvetage ne débuta que lorsque la royauté italienne acquit pour tout l’habitat de ces caprinés dans la vallée d’Aoste le droit de chasse exclusif.
Le roi Victor-Emmanuel II, lui-même un chasseur passionné (dénommé aussi roi chasseur), engagea un grand nombre de garde-chasses, interdit toute chasse – à part celle du roi – et punit très lourdement le braconnage. Le succès ne se fit pas attendre; dans ce dernier refuge, les bouquetins des Alpes se reproduisirent à vue d’œil: sauvetage royal pour le «roi des montagnes»! Les rois suivants Humbert Ier et Victor-Emmanuel III continuèrent à protéger ces caprins sauvages. Leur territoire de chasse devint par la suite le Parc national du Grand Paradis.

Réintroduction – mais comment?

Peu à peu, le désir de réintroduire le roi des Alpes se fit également entendre en Suisse. La Confédération soutenait cette idée verbalement dans la loi, mais n’entreprit rien de concret. Donc des groupes d’intérêt privés en prirent l’initiative. Les premières tentatives avec des croisements de bouquetins et de caprins domestiques échouèrent.

Alors qu’à l’occasion de la fête du Simplon de 1905, le Conseiller fédéral Joseph Zemp eut tenté en vain de faire livrer quelques bouquetins en Suisse par le roi Victor-Emmanuel III, il fallut appliquer une «ruse de guerre». En d’autres termes: une bonne œuvre, à savoir la réintroduction du bouquetin dans les Alpes, commença par une «mauvaise» action, sans laquelle il n’y aurait très probablement plus de bouquetins des Alpes.

Un contrebandier rusé

Les promoteurs du «crime», transformé par la suite en «bonne action», étaient les initiateurs du parc à gibier de Saint-Gall Robert Mader, hôtelier du Walhalla et «père du bouquetin», et le médecin Albert Girtanner, auteur de la première monographie sur les bouquetins. Leur complice était un braconnier italien.
En juin 1906, suite à une entreprise de contrebande aventureuse, trois bouquetins – deux petits cabris femelles et un petit cabri mâle – sont arrivés d’Italie en Suisse.
Le braconnier professionnel Giuseppe Bérard de la Vallée d’Aoste les avait volés du territoire de chasse royal – après avoir trompé les mères de ces petits caprins. Auparavant, il s’était bien assuré qu’ils avaient déjà reçu leur premier lait maternel (colostrum) ce qui les rendit plus résistants. Puis il les transporta du Grand Paradis jusqu’en Valais, toujours sur ses gardes face à la police et les responsables de la protection du gibier.
Pour garantir la survie des jeunes animaux pendant ce voyage, on développa une stratégie géniale. Le long du trajet, les cabris, qui avaient régulièrement besoin d’une alimentation lactée, furent à plusieurs reprises mis près d’une chèvre domestique – logée dans une cachette rocheuse à certains intervalles – afin qu’ils restent en forme pour l’étape suivante: un vrai chef-d’œuvre logistique pour un braconnier! Arrivés au parc à gibier saint-gallois «Peter und Paul», les cabris furent par la suite nourris au biberon. Ces trois animaux furent le point de départ d’une réintroduction sans précédent dans l’Histoire.

Première mise en liberté longuement attendue

Bientôt, d’autres animaux de contrebande suivirent. La joie fut immense lorsqu’en 1909, il y eut les premiers nouveau-nés au parc à gibier de Saint-Gall. L’obstination et l’audace des deux promoteurs saint-gallois – le médecin avait même osé remettre de la chloralose interdite comme anesthésiant au braconnier... – furent couronnées de succès.
Le 8 mai 1911, l’heure était venue: les cinq premiers bouquetins élevés dans le parc à gibier «Peter und Paul» furent relâchés dans le district franc «Graue Hörner» dans l’Oberland saint-gallois, d’abord dans un enclos en plein air qu’ils quittèrent au cour de la même année. Plus d’un siècle après l’extinction, le bouquetin vivant en liberté était à nouveau une réalité dans les Alpes suisses!
Cette guérison de la nature a suscité une grande sympathie au sein de la population et a été classée comme un événement d’importance nationale: un tournant dans l’époque pionnière de la protection de la nature. (La Ligue suisse pour la protection de la nature ne fut fondée qu’en 1909 et le Parc national suisse en Basse Engadine était encore en état de gestation.)

«Peter und Paul» et «Harder»

Il fallait naturellement continuer à lâcher d’autres exemplaires de ce caprin sauvage, si l’on voulait qu’ils se répandent dans toutes les régions des Alpes, car les colonies de bouquetins ne migrent guère et restent attachées à leur habitat relativement restreint.
Entre-temps, la population du parc à gibier «Peter und Paul» avait rapidement augmenté, de sorte qu’en 1915, Saint-Gall put céder quelques individus au parc alpin «Interlaken-Harder» (obtenant également des animaux de contrebande d’Italie). Cela permit dorénavant à deux stations d’élevage de participer à des lâchers, d’abord en Suisse, et à partir des années cinquante, également dans les autres pays alpins.
Après le premier lâcher réussi en 1911 (Graue Hörner) et une tentative ratée en 1914 dans la région d’Ela au-dessus de Bergün, d’autres colonies furent fondées dans les Alpes suisses jusqu’en 1938, notamment: dans le Parc national en 1920, au Piz Albris et au Augstmatthorn en 1921, au Schwarzmönch en 1924, au Wetterhorn en 1926, au Mont Pleureur en 1928 et dans la région d’Aletsch en 1938.

Nécessité de tirs de régulation

Les colonies (encore multipliées depuis) se développèrent souvent si bien qu’à partir des années cinquante (d’abord à l’aide de boîtes-pièges, puis de fusils à narcotiques) on put procéder à des déplacements d’animaux sauvages. Jusqu’à ce jour, plusieurs milliers d’animaux ont été relâchés ou déplacés, non seulement dans les Alpes suisses, mais aussi dans d’autres régions pan-alpines.
Depuis belle lurette déjà, il s’est avéré nécessaire d’effectuer des tirs de régulation dans différentes régions de la Suisse (et dans d’autres pays) – notamment dans l’intérêt du bouquetin –, car à certains endroits, des dégâts ont été causés dans les forêts et les reboisements de protection contre les avalanches. Cette chasse de régulation basée sur des critères biologiques selon le modèle grisonnais est aujourd’hui un modèle de gestion moderne du gibier.

Unique au monde

Le bouquetin des Alpes – en Suisse, le symbole de la Protection de la nature – est donc réapparu avec un tel succès après sa triste quasi-extinction qu’il s’est presque empêtré dans son propre succès. Ergo: une histoire à succès pan-alpine unique au monde, qui – et on s’en étonne – dépasse même celle du bison américain, fut initiée en Suisse à l’aide d’un braconnier-contrebandier!    •
(Traduction Horizons et débats)

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