Les Etats de droit risquent-ils l’autodestruction?

Les luttes politiques pour le pouvoir ignorent l’esprit de la liberté, l’Etat de droit et la démocratie

par Karl Müller

Les recherches scientifiques sur le déclin de l’Empire romain ont été longtemps en désaccord sur la question de savoir si des facteurs externes ou internes étaient les principaux responsables du déclin. A l’heure actuelle, il est largement admis que les deux ont joué un rôle majeur. Qu’en est-il des Etats constitutionnels actuels en Occident? Outre l’influence déstabilisatrice venant de l’extérieur (cf. Horizons et débats no 20 du 16/9/19), des facteurs internes, une sorte d’autodestruction, y jouent probablement aussi un rôle. Les Etats-Unis d’Amérique en sont actuellement un bon exemple. Cependant, l’Europe n’a aucune raison de se reposer sur ses lauriers, car nous pouvons observer des aspects similaires chez nous. Sans rectifier le cap, les perspectives sont mauvaises.

Dans son discours du 24 septembre devant l’Assemblée générale des Nations Unies, le président américain Donald Trump a formulé des phrases qu’aucun homme politique ayant des responsabilités gouvernementales en Europe n’aurait formulées de cette manière. Voici quelques citations:
«La forte division traversant le monde entier et toute l’histoire apparaît, une fois de plus, cruellement au grand jour. C’est le schisme entre ceux dont la soif de vouloir tout contrôler les conduit à penser qu’ils sont destinés à gouverner les autres et ceux dont les hommes et les nations ne veulent que s’autogouverner eux-mêmes».
«Comme mon pays bien-aimé, chaque nation représentée dans cette salle a une histoire, une culture et une tradition dignes d’être défendues et célébrées, et qui nous offre notre potentiel unique et notre force. Le monde libre doit s’appuyer sur ses fondements nationaux. Il ne faut pas tenter de les éliminer ou de les remplacer.»
«Si tu veux la liberté, sois fier de ton pays. Si tu veux la démocratie, garde ta souveraineté. Et si tu veux la paix, aime ta nation.»
«L’avenir n’appartient pas aux mondialistes. L’avenir appartient aux patriotes. L’avenir appartient aux nations souveraines et indépendantes qui protègent leurs citoyens, respectent leurs voisins et honorent les différences qui rendent chaque pays particulier et unique.»
«Le véritable bien de la nation ne peut être poursuivi que par ceux qui l’aiment: par des citoyens enracinés dans leur histoire, nourris par leur culture, attachés à leurs valeurs et à leurs semblables et qui savent que c’est à eux de construire leur avenir ou de le perdre.»
«La liberté n’est préservée, la souveraineté n’est garantie, la démocratie n’est durable, la grandeur n’est réalisée que par la volonté et le dévouement de patriotes.»
«Apprécie ta culture! Honore ton histoire! Apprécie tes citoyens!»

Le discours de Donald Trump aux Nations Unies...

Un commentaire de la station de radio publique «Deutschlandfunk» du même jour est exemplaire pour de nombreuses réactions en Europe suite à ce discours:
«Dans son discours d’ouverture lors de l’Assemblée générale de l’ONU, Donald Trump a mis l’accent sur sa doctrine «America First» et a conseillé à toutes les nations de suivre cette voie nationaliste. Il propose ainsi une fois de plus l’exacte contraire de l’idée des Nations Unies – son discours était un clair rejet de l’ordre mondial multilatéral et une ode à l’intérêt nationaliste égoïste. Le fait qu’il commette une erreur flagrante en recourant à la notion des Etats-nations de la fin du XIXe siècle ne semble déranger ni lui, ni ses conseillers: qu’il s’agisse du climat, de l’armement nucléaire, du commerce international ou de toute autre question brûlante dans notre monde interconnecté et mondialisé, le nationalisme ringard n’est absolument pas apte à gérer tout cela. Le monde est dans un état si pitoyable précisément parce que – dans le sillage de ce fauteur de trouble à la Maison Blanche qui crée toutes sortes de divisions arbitraires, chacun fait de plus en plus ce qui lui paraît juste.»

... et un procès pour destitution contre le président américain

Un jour plus tard, Nancy Pelosi, le leader de la majorité à la Chambre des représentants et membre du Parti démocrate, annonce la préparation d’un procès pour destitution contre le président des Etats-Unis en exercice. La raison serait une conversation téléphonique entre le président américain et le président actuel de l’Ukraine de juillet 2019. Le président des Etats-Unis aurait exhorté le président ukrainien à rouvrir une enquête contre l’ancien vice-président américain Joe Biden et son fils Hunter. Joe Biden est aujourd’hui un candidat prometteur pour la candidature du Parti démocrate en vue des prochaines élections présidentielles à l’automne 2020.
En tant que vice-président sous Barack Obama, Joe Biden était responsable des relations entre les Etats-Unis et l’Ukraine. En même temps, après le coup d’Etat de février 2014, le fils de Biden, Hunter, a été engagé par une compagnie de gaz ukrainienne pour un poste très lucratif (50’000 dollars de salaire par mois). Ce grand groupe était à ce moment soupçonné de corruption. Le père Biden était intervenu auprès du gouvernement ukrainien et avait demandé le remplacement du procureur général responsable de l’enquête – ce qui fut exécuté. Les enquêtes à l’encontre de l’entreprise ont également été abandonnées.
Tout cela est connu depuis longtemps – et est resté sans conséquences. Le seul nouvel aspect est l’information concernant cet appel téléphonique du président américain. Les opposants politiques de Donald Trump ne discutent pas du comportement du père et du fils Biden, mais accusent le président en exercice d’avoir violé une loi américaine en faisant cet appel. Il est interdit aux candidats à l’élection présidentielle américaine d’obtenir une assistance pour la campagne électorale de l’étranger.
L’issue de l’affaire est actuellement inconnue.

Des luttes de pouvoir acharnées

Une fois de plus, cependant, il est clair que les opposants politiques au sein des Etats-Unis s’affrontent sans relâche et sans scrupules. Et si nous sommes honnêtes, cela n’est pas si différent avec les alliés des Etats-Unis en Europe. Partout dans l’ancien monde, où des choix alternatifs émergent sur le plan politique, des luttes similaires sont menées sans relâche. A la différence (cf. les citations du président américain dans son discours à l’Assemblée générale de l’ONU) que les forces politiques, poursuivant un programme comme celui du président américain, n’ont en Europe – à quelques exceptions près – aucun pouvoir gouvernemental et qu’on rencontre presque partout un courant dominant intitulant ces forces d’«extrémistes» pour tenter de les exclure politiquement. Ni aux Etats-Unis, ni en Europe, il s’agit dans ce contexte de protéger la loi et la démocratie, mais de quelque chose de totalement différent.
Kishore Mahbubani, professeur de sciences politiques à Singapour, ayant travaillé pendant de nombreuses années dans le service diplomatique de son pays, a écrit en 2008 un livre très remarqué, mais malheureusement trop peu pris au sérieux, intitulé «The New Asian Hemisphere: The Irresistible Shift of Global Power to the East». Aujourd’hui, 11 ans plus tard, ce livre est encore plus d’actualité que lors de son année de publication. Mahbubani critique l’Occident et son comportement de domination toujours intact, mais plus du tout réaliste dans la politique et l’économie mondiales face à une montée indéniable des Etats asiatiques.

Quand les valeurs de l’Occident …

Mais il rend aussi hommage à l’Occident: «La philosophie occidentale a apporté une énorme contribution au développement de l’humanité. Les idéaux simples mais révolutionnaires de l’égalité des êtres humains et de la dignité individuelle sont de grands cadeaux de l’Occident à l’humanité. Sur la base de ces idéaux simples s’est développé un véritable trésor de droits humains qui a grandement amélioré la qualité de vie dans tout l’Occident. En outre, la philosophie occidentale a considérablement élargi les connaissances humaines. La science et la technologie moderne sont une réussite occidentale. Presque toutes les sociétés boivent sans grande difficulté aux sources profondes de l’érudition occidentale.»

... risquent d’être abandonnées

Il est étonnant qu’un Asiatique doive nous le rappeler, alors que nous nous donnons l’impression de vouloir nous déchirer les uns les autres dans nos pays et nos communautés politiques. Des guerres de tranchées idéologiques et des intérêts inconciliables semblent avoir rendu impossible la recherche de solutions communes aux problèmes réels. Quelle image offrons-nous aux peuples d’Asie et d’Afrique, c’est-à-dire à la majorité de l’humanité? Quelles «leçons» faut-il tirer si notre comportement actuel est interprété comme le fruit pourri de la liberté, de l’Etat de droit et de la démocratie – alors même que les excès des luttes de pouvoir ignorent tout ce qui constitue la substance de la liberté, de l’Etat de droit et de la démocratie?
La République de Weimar, dit-on, était une démocratie sans démocrates et n’avait dès le début aucune chance contre la dictature à venir. Cette affirmation n’est pas correcte. Après la Première Guerre mondiale, la grande majorité des Allemands était heureuse de la nouvelle République. Elle a élu les partis qui s’engageaient résolument en faveur de la République, ne voulaient rien savoir de l’extrémisme politique et défendaient la jeune République contre l’hostilité des extrémistes de gauche et de droite. Mais la République n’a pas réussi à donner des réponses convaincantes aux questions pressantes de ses citoyens, elle s’est déchirée dans des guerres de tranchée et ainsi de suite – outre toutes les difficultés venant de l’extérieur subies également par cette République. Nous connaissons la fin.
Quelles seront les conséquences, si les dirigeants des Etats occidentaux – qui sont actuellement encore tous sur le papier des Etats constitutionnels – continuent à mener leurs luttes pour le pouvoir de la même manière qu’aujourd’hui?    •

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