Le Pakistan renforce ses liens militaires avec l’Iran et garde l’Inde à l’œil

par M. K. Bhadrakumar,* Inde

Le Pakistan renforce
ses liens militaires avec l’Iran et garde l’Inde à l’œil
par M. K. Bhadrakumar,* Inde
Malgré une faible couverture de la part des médias pakistanais, la visite de deux jours du chef de l’armée, le général Qamar Bajwa, en Iran représente une accélération du rythme des échanges militaires entre les deux pays.
L’aura conférée à cet événement par la partie iranienne est résolument politique, le chef de l’armée pakistanaise ayant rencontré le président Hassan Rohani, le ministre des Affaires étrangères Javad Zarif et le secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale Ali Shamkhani, en plus de ses entretiens avec son hôte, le chef d’état-major des Forces armées iraniennes Hossein Baqeri.
La sécurité des frontières et la lutte contre le terrorisme sont les principales préoccupations de l’Iran. Lors de ses entretiens, Bajwa a longuement évoqué les problématiques régionales et s’est même attardé sur la «coopération sur les grands enjeux du monde musulman» entre les deux pays.
Les comptes-rendus iraniens ne font pas mention de la question du Cachemire ou des tensions entre l’Inde et le Pakistan, mais il est inconcevable que le général Bajwa ait évité le sujet.
En réalité, au moment même où le général Bajwa était en route pour Téhéran le 18 novembre, le Pakistan procédait au tir d’essai du missile balistique sol-sol Shaheen-1, un jour après que l’Inde a effectué la première nuit d’essai de son missile Agni-II.
L’agence de presse iranienne IRNA a pris note du fait que le tir de Shaheen-1 «visait à tester l’état de préparation opérationnelle du Commandement des forces stratégiques de l’armée, assurant au Pakistan un niveau ‹minimal crédible de dissuasion›».1
Dans un tweet, le porte-parole de l’armée pakistanaise a indiqué que le général Bajwa et le président Rohani avaient discuté «de l’état de la sécurité régionale et de questions d’intérêt mutuel». Selon l’agence iranienne IRNA, le général Bajwa a annoncé à Rohani que le Pakistan était prêt à renforcer les relations bilatérales «dans tous les domaines».
Rohani a également salué le rôle du Pakistan en faveur de la paix régionale et qualifié les relations entre les deux nations musulmanes d’«atout inestimable» devant être mises à profit pour continuer à stimuler leur coopération.
Les comptes-rendus iraniens ont cité les propos du général Bajwa, selon lesquels le Pakistan et l’Irak étaient confrontés à «des menaces communes et partageaient des intérêts communs», appelant à une coopération et à une interaction étroites.
Un commentaire de l’IRNA a souligné que «dans les dernières années, Téhéran et Islamabad avaient assisté à des échanges d’importance capitale entre hauts responsables militaires, et [que] la récente visite du chef de l’armée pakistanaise en Iran démontrait la volonté des deux parties de consolider leurs liens militaires par une diplomatie active».
L’agence de presse semi-officielle FARS a rapporté que le général Bajwa et le général Baqeri avaient examiné «différentes questions allant de la coopération en matière de sécurité à l’évolution de la situation régionale en passant par le maintien d’une sécurité durable dans la région» et avaient «étudié les moyens de renforcer et de revigorer les relations dans le domaine de la défense».
L’amiral Shamkhani, qui est subordonné au guide suprême Ali Khamenei, a notamment appelé à «l’expansion totale des liens» avec le Pakistan «afin d’assurer la sécurité au niveau régional». De même, le ministre des Affaires étrangères Zarif et le général Bajwa «ont discuté d’un grand nombre de sujets, concernant notamment les relations politiques, économiques et militaires» de l’Iran et du Pakistan, ainsi que la «coopération régionale et l’évolution de la situation dans la région, y compris en Afghanistan».
Les commentateurs iraniens soulignent unanimement le fait que Téhéran s’attend à ce que l’Iran et le Pakistan amorcent une nouvelle phase dans leurs relations.
La visite du général Bajwa s’inscrit dans l’intensification des rencontres entre hauts représentants des deux pays commencée il y a deux ans, depuis le voyage inédit du général en 2017, qui était la première visite d’un chef de l’armée pakistanaise depuis plus de vingt ans.
Lors de sa visite de 2017, le général Bajwa avait indiqué à Rohani que le Pakistan était résolu à étendre ses liens avec l’Iran dans tous les domaines, et qu’il espérait que les deux voisins pourraient collaborer en faveur de la paix et de la sécurité régionales. Par la suite, les changements géopolitiques qui ont marqué la région ont agi en catalyseur et donné un nouvel élan à leur relation.
Parmi eux, c’est le «virage vers l’Arabie saoudite» opéré par Delhi dans sa stratégie du Golfe, s’écartant sensiblement de sa ligne de conduite habituelle consistant à ne pas se mêler des discordes et des rivalités entre les pays du Golfe dans une perspective de neutralité bienveillante.
Au moment où les tensions entre les Etats-Unis et l’Iran commençaient à s’intensifier, le gouvernement de Modi s’est conformé sans ménagement au diktat de Washington préconisant de rompre tous liens avec l’Iran, en mettant fin aux importations de pétrole depuis ce pays. L’attitude pusillanime des dirigeants soi-disant nationalistes de Delhi a pris Téhéran par surprise.
Téhéran a fait part de sa profonde déception lorsque le gouvernement de Modi est même allé jusqu’à se rétracter de ses engagements concernant sa coopération avec l’Iran pour la construction du port de Tchabahar, qui doit jouer un rôle clé pour l’interconnexion et la sécurité régionales en lien avec la stabilité de l’Afghanistan.
La volte-face indienne concernant Tchabahar est devenue le symbole du revirement phénoménal de l’Inde en matière de politique régionale, qui vise à s’accorder avec la stratégie américaine à un moment critique où la méthode de «pression maximale» alimente les tensions dans le Golfe et s’accompagne d’une augmentation durable des déploiements militaires des Etats-Unis en Arabie saoudite, ce qui pourrait bien être un prélude à une confrontation avec l’Iran.
Pour couronner le tout, la province iranienne de Sistan-et-Baloutchistan est également la cible de groupes terroristes qui seraient financés par l’Arabie saoudite. Téhéran sent que le gouvernement de Modi se rapproche inexorablement de l’axe américano-israélo-saoudien, abandonnant la politique de neutralité traditionnellement adoptée par l’Inde dans le Golfe.
La franche amitié qui lie personnellement le Premier ministre Modi au prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane et au Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a dû sonner l’alarme à Téhéran.
Par ailleurs, le Pakistan suit de près la dégradation de la relation entre l’Inde et l’Iran et se rend bien compte que la stratégie indienne vieille de 40 ans tendant à considérer l’Iran comme un «deuxième front» est en train d’arriver à son terme. En attendant, pour la première fois depuis la révolution islamique de 1979, le gouvernement iranien apprécie l’indépendance de la politique étrangère du Pakistan.
Téhéran doit logiquement considérer que les conditions sont favorables pour faire évoluer la coopération militaire irano-pakistanaise. Il est important de noter que le délai de cinq ans prévu par l’ONU pour l’embargo sur le commerce des armes avec l’Iran expire l’année prochaine, tandis que la limitation imposée aux activités liées aux missiles iraniens pour une période de huit ans prend fin en 2023.
Bien entendu, Téhéran pourrait présenter un argument décisif en acceptant de soutenir le Pakistan sur la question du Cachemire.
En termes géopolitiques, le programme global de politique étrangère de l’Iran centré sur l’intégration eurasienne met Téhéran et le Pakistan plus ou moins sur la même longueur d’onde en matière de politique régionale.
Lors d’une récente rencontre à Téhéran avec un groupe d’écrivains et de journalistes indiens, Zarif a reconnu que les actions économiques et politiques des Etats-Unis avaient créé «une compréhension» entre la Chine, la Russie et l’Iran «du fait que nous sommes tous des cibles (américaines)» et qu’il y avait «un point commun ressenti» par les dirigeants des trois pays. Bien entendu, Islamabad en est bien conscient, ayant lui-même été une «cible».     •

*    M. K. Bhadrakumar a servi pendant environ trois décennies comme diplomate de carrière au service du ministère indien des Affaires étrangères. Il a été ambassadeur en ex-Union soviétique, au Pakistan, en Iran, en Afghanistan, en Corée du Sud, au Sri Lanka, en Allemagne et en Turquie. Ses textes traitent principalement de la politique étrangère indienne et des événements au Moyen-Orient, en Eurasie, en Asie centrale, en Asie du Sud et en Asie du Pacifique. Son blog s’appelle «Indian Punchline».

Source: Indian Punchline, 19/11/19

(Traduction Horizons et débats)

1    ndt.: Principe fondé sur la doctrine nucléaire indienne excluant l’option de la première attaque et préconisant une riposte punitive en cas d’agression. en.wikipedia.org/wiki/Credible_minimum_deterrence

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