Johann Gottfried Herder (1744–1803)

Johann Gottfried Herder (1744–1803)

Adversaire résolu du colonialisme, de l’arrogance culturelle et du racisme

par Moritz Nestor

Le 14 mai 2017, le responsable à l’Intégration du gouvernement fédéral allemand a écrit: «Une culture spécifiquement allemande, au-delà de la langue, n’est tout simplement pas identifiable.»1 Le responsable à l’Intégration a donc fait preuve d’une ignorance devenue habituelle. Sa provocation touche en plein cœur. Qui ose dire une chose pareille, par exemple aux Catalans se souvenant encore «comment, après la mort du dictateur, tous les noms de lieux en Catalogne ont été retraduit, à la main – au pinceau et à la peinture – de l’espagnol (castillan) au catalan. Dans le cœur du peuple, la langue et la culture catalanes – sa liberté – étaient restées vivantes.»2 Ce n’est pas étonnant que cette phrase du responsable à l’Intégration ait, à juste titre, provoqué consternation et colère.3

Qu’est-ce donc «la culture spécifiquement allemande»?

En 2005, la thèse de doctorat d’Anne Löchte, intitulée «Johann Gottfried Herder. Kulturtheorie und Humanitätsidee der Ideen, Humanitätsbriefe und Adrastea»,4 fut publiée. Sa lecture aide beaucoup à élucider la question soulevée. Il revient à Johann Gottfried Herder le mérite d’avoir mis en évidence, dans son «Traité sur l’origine de la langue» de 1772, que rien ne caractérise mieux une culture que sa langue.
Avec Friedrich Schiller, Johann Wolfgang Goethe et Christoph Martin Wieland, Johann Gottfried Herder faisait partie du «quatuor de Weimar». Ils représentaient les poètes et les écrivains les plus importants du «classicisme de Weimar». Bornons-nous à cela en guise de réponse à la question de savoir ce qu’est la «culture spécifiquement allemande». En même temps, nous faisons également le triste constat que de nombreuses époques de l’histoire de cette «culture spécifiquement allemande», à l’instar du classicisme de Weimar, ne figurent, à l’heure actuelle, plus guère dans la mémoire vivante de l’âme du peuple allemand.
Herder était un adversaire résolu du colonialisme, de l’arrogance culturelle et du racisme.5 Il détestait le nationalisme destructeur et belliciste. Il méprisait l’arrogance de la noblesse, critiquait l’Etat de Frédéric II (le Grand) et admirait la démocratie directe athénienne de l’antiquité. En tant que chrétien convaincu, il se révolta face à la soif du pouvoir de l’Eglise romaine de l’époque. Il considérait l’autodétermination comme étant le droit naturel de toute culture, louait l’entente des peuples, les échanges culturels pacifiques et l’apprentissage des peuples les uns des autres. Rien ne lui était plus étranger que les notions actuelles de «nation building», et d’«intervention humanitaire» ou d’impérialisme culturel. Herder était résolument opposé à la conquête et à l’impérialisme.
«Si le sens vous échappe, inventez-le!»
Le grand mérite d’Anne Löchte est d’avoir, dans son livre, libéré Herder d’une grande partie des affirmations inventées et ignorantes liées à sa personne. On disait de lui qu’il y avait un lien direct entre sa pensée et la «Teutomanie» nationale-socialiste. On lui a reproché d’avoir «présenté la première théorie élaborée du nationalisme moderne», puis d’être un «relativiste historique» livrant la «légitimation du colonialisme», en faisant preuve de «tendances racistes» et en propageant «l’homme blanc» comme modèle du «premier homme», etc. Le sommet de cette ignorance est atteint par le jugement annihilant de Nathan Gardel: «Of course, Herder’s Volksgeist became the Third Reich.»6 Ce qu’on a attribué à un des plus grands humanistes allemands au cours de plus d’un siècle, nous rappelle les vers percutants de Goethe, figurant dans sa collection de poésies «Zahme Xenien»: «Im Auslegen seid frisch und munter! Legt ihr’s nicht aus, so legt was unter.» [Interprétez à votre aise! Si le sens vous échappe, inventez-le!]

Herder, pionnier de l’anthropologie (culturelle) moderne

La complexité de la réalité devient évidente, suite à une remarque d’Anne Löchte où elle mentionne brièvement que le concept moderne de l’anthropologie culturelle fondée par Frans Boas remonte à Herder et Wilhelm von Humboldt et à leurs recherches géographiques, historiques et psychologiques. Le lecteur curieux suivant cet indice découvre des aspects étonnants:
C’étaient justement Herder et Humboldt qui avaient profondément influencé Frans Boas lorsque le jeune Allemand émigra aux Etats-Unis à l’âge de 29 ans suite à une histoire d’amour. Né à Minden/Westphalie en 1858, Frans Boas grandit comme fils de parents juifs, libéraux et cosmopolites, sympathisants des idées de la liberté de la Révolution de 1848 et partisans des Lumières et du classicisme de Weimar. Il fréquenta le lycée de Minden avec des matières classiques et humanistes, lut Homère et s’intéressa tôt aux cultures étrangères. Boas étudia les mathématiques, la physique et la géographie dans les Universités de Heidelberg, Bonn et Kiel et obtint son premier doctorat en 1881, à l’âge de 23 ans. Il devint assistant au Musée ethnologique de Berlin, où il fut soutenu par Rudolf Virchow, le promoteur d’une médecine strictement orientée vers les sciences naturelles. En 1885, à l’âge de 27 ans, il obtient son deuxième doctorat en géographie à Berlin.
L’Allemand Frans Boas, formé dans l’esprit des Lumières, de l’humanisme, du classicisme de Weimar et du libéralisme, a fondé aux Etats-Unis – en utilisant les outils intellectuels de la culture européenne avec au centre la «culture spécifiquement allemande» – l’anthropologie culturelle moderne. Aujourd’hui, on l’appelle «américaine», sans prendre en compte ses origines allemandes …
Le 30 juillet 1931, Frans Boas, âgé de 73 ans, s’exprime lors d’une cérémonie en son honneur à l’Université de Kiel, où il avait passé son doctorat 50 ans plus tôt: «Le comportement d’un peuple n’est pas essentiellement déterminé par ses origines biologiques, mais par ses traditions culturelles. La reconnaissance de ces principes pourra épargner au monde et notamment à l’Allemagne de nombreuses difficultés.»7 A la veille de la folie raciale national-socialiste, Boas, en tant que disciple de la tradition de Herder, met en garde contre le darwinisme social raciste, l’eugénisme et leur bras politique, le national-socialisme qui remplaça les acquis du siècle des Lumières par du bavardage pseudo-scientifique. Aux Etats-Unis aussi, Boas mit en garde contre l’abus de l’anthropologie par les services de renseignements et contre le biologisme, prétendant que les différences culturelles étaient ancrées dans la biologie de l’homme, ce qui «prouvait» la supériorité ou l’infériorité des races.
Par souci d’exhaustivité, il convient d’insister sur un détail omis par Anne Löchte: le concept de culture de Herder correspond dans ses fondements essentiels à la psychologie individuelle d’Alfred Adler, aux travaux des anthropologues philosophiques du XXe siècle Gehlen et Scheler et d’autres, et notamment aussi à l’«anthropologie basale» d’Adolf Portmann.

Ces derniers temps, l’étude sérieuse de Herder se développe

Face à cette situation intellectuelle, on doit être reconnaissant à Anne Löchte d’avoir accompli et publié ce travail soigné de recherche sur le concept culturel de Herder. Hansjakob Werlen, deuxième expert [«Zweitgutachter»] de sa thèse, était membre de l’International Herder Society. Le travail a été soutenu par la Fondation Friedrich Naumann avec des fonds issus du Ministère fédéral allemand de l’Education et de la Recherche. La Fondation Boehringer Ingelheim pour les sciences humaines sise à Ingelheim sur le Rhin a participé au financement de l’impression de cet ouvrage. Une «enquête globale», écrit Löchte, fut nécessaire, notamment parce qu’«il y avait d’innombrables fausses représentations dans l’histoire de l’analyse de son travail allant d’interprétations erronées relativement anodines à des accusations abjectes.»8 Par contre, les études sérieuses sur l’œuvre de Herder se sont multipliées au cours des dernières décennies, précise-t-elle. C’était une grande nécessité, comme l’indique clairement le bulletin de l’Association internationale Herder d’avril 2004 qui fait état de la «connaissance actuelle plus que nébuleuse de Herder».9
Anne Löchte présente son texte dans le style objectif et différencié. Elle pèse ses jugements avec soin et précision et rend justice à Herder au plan historique. Elle examine ses concepts de la culture et de l’humanité, à partir des «Idées» en passant par les «Lettres sur l’Humanité» jusqu’à l’analyse de son œuvre tardive «Adrastea». Ainsi son livre est plutôt une contribution à la recherche de l’œuvre de Herder et ne tend pas à en démontrer son actualité. Cela est l’affaire du lecteur. Avec l’étude d’Anne Löchte, il tient en mains une œuvre permettant de réfléchir sur les intentions réelles et les idées profondément humaines de l’un des plus grands penseurs de la culture allemande et en estimer lui-même sa signification pour nos temps modernes. Bien que ce ne soit pas son intention, le livre se révèle être, par son objectivité, très actuel quant à la question de la «culture spécifiquement allemande» mais également pour connaître ce qu’est une culture et pourquoi la vie au sein d’une culture est la forme de vie naturelle pour l’être humain.

«Les anciens Grecs savaient déjà …»

Dans les années 1960, les compositions scolaires commençaient souvent par des phrases telles «Les anciens Grecs savaient déjà …» En ce qui concerne la «connaissance plus que nébuleuse de Herder», on pourrait se rappeler que les anciens Grecs savaient déjà que la sagesse est la base de la justice historique. La sagesse est, disaient-ils, de percevoir son semblable comme il est réellement, et non pas comme on désire le voir. La lente déformation de la mémoire historique d’une culture concernant ses propres acquis humains, donc ses côtés positifs de son identité, est un grand danger. C’est là que réside la tâche: libérer de l’oubli ce qu’est la «culture spécifique allemande», faire revivre ce qu’est la culture en réalité. La mémoire historique des peuples européens pour leurs propres acquis culturels doit se réorienter vers la vérité. La réhabilitation de Herder par Anne Löchte est un pas important dans ce sens.    •

1    Jaeger, Mona. «Deutsche Leitkultur nicht identifizierbar». In: «Frankfurter Allgemeine Zeitung» du 31/8/17. www.faz.net/aktuell/politik/bundestagswahl/deutsche-kultur-was-aydan-oezoguz-mit-ihrer-aussage-meinte-15175917.html (état au 15/9/17)
2    Roca, René. Die Katalanen haben das Recht, frei ihre Zukunft zu bestimmen. In: International. Zeit­schrift für internationale Poltik. IV/2017, p. 22s.
3    idem.
4    Löchte, Anne. Johann Gottfried Herder. Kulturtheorie und Humanitätsidee der Ideen, Humanitätsbriefe und Adrastea. Würzburg 2005
5    Herder, Johann Gottfried. Ideen zur Philosophie der Geschichte der Menschheit. Verlag Deutscher Klassiker 1989, II 7,1, p. 255s.
6    Knoll. Nationalismus, p. 240. Cité selon Löchte, p. 77
7    Pöhl, Friedrich/Tilg, Bernhard (Ed.). Frans Boas – Kultur, Sprache, Rasse, Wege einer antirassistischen Anthropologie. Wien 22011, p. 21
8    Löchte, p. 9
9    Sauder, Gerhard. In: Löchte, p. 9

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