Refusons de nous aligner sur la Seconde guerre froide contre la Chine et autres!

par Karl-Jürgen Müller

Il est des sujets publiés par nos quotidiens qui s’adaptent parfaitement au creux de l’été. Il en va tout autrement avec les quatre articles d’envergure, parus récemment dans la «Neue Zürcher Zeitung»en huit jours seulement et tous consacrés à la nouvelle guerre froide entamée par les Etats-Unis et l’UE contre la Chine.1

L’objectif de ce qui se passe chez nous et ailleurs est, semble-t-il, de créer une ambiance de soutien en faveur de la politique réelle des deux grands partis américains ainsi que de leurs alliés européens et de forcer les gouvernements encore hésitants et récalcitrants, y compris ceux de la Suisse neutre, à s’engager sur une voie fatale. 

Bien entendu, les articles mentionnées ne disent pas ouvertement que les Etats-Unis et leurs alliés se soucient du maintien, incontesté depuis des décennies, de leur puissance mondiale, leur hégémonie militaire, politique, économique et culturelleen étant confrontés, face à la Chine émergente, à un rival sérieux, et ceci pour la première fois depuis 1990. Le langage employé n’est pas aussi limpide. On parle plutôt de «défense nécessaire»contre une Chine devenue, dans son comportement vers l’extérieur, impériale et agressive, aussi bien quant à sa présence dans la mer de Chine méridionale que par rapport à son projet de la «Nouvelle route de la soie» (devise «One belt, one road») ou à d’autres investissements importants dans de nombreux Etats du monde. A cela s’ajoutent des accusations contre une présumée dictature toujours plus sombre, dirigée contre sa propre population ou contre des minorités telles les Ouïghours de la province du Xinjiang, contre l’«opposition» politique ou contre le mouvement de protestation à Hong Kong. Les Chinois seraient également responsables de la pandémie du corona. 

Balayer devant sa propre porte 

Tous ces points soulevés pourraient se discuter exhaustivement s’il n’y avait pas là le nouveau livre de Daniele Ganser intitulé, dans son édition originale allemande, «Imperium USA. Die skrupellose Weltmacht»(«L’Empire américain. La puissance mondiale sans scrupules») et cela au moment où de nombreuses autres preuves somment les Etats-Unis et tous ses alliés de balayer devant leur propre porte avant de pointer les autres du doigt. Imaginons la réaction des Etats-Unis face à une importante flotte chinoise munie de deux porte-avions croisant dans le golfe du Mexique – à l’instar de ce que fait actuellement, en réalité, la flotte américaine dans la mer de Chine méridionale. Les bruyants accusateurs de la Chine ne se soucient apparemment pas d’une politique basée sur l’éthique politique honnête, hautement urgente. Tout au contraire, il est fort probable qu’ils soient préoccupés par un sujet complétement différent. 

Il serait également utile de consulter l’auteur ouvert vers le monde en la personne de Kishore Mahbubani(né à Singapour de parents indiens, ancien diplomate et actuellement enseignant les sciences politiques à l’Université nationale de Singapour) et de le prendre au sérieux. Dans ses livres, du «Le défi asiatique» de 2008 à son «L’occident – (s’)est-il perdu?»(titres des éditions françaises disponibles), il plaide pour une vision réaliste des Etats asiatiques, en particulier de la Chine, et de leur position dans le monde, appelant à une prise en compte des processus de développement historique, à un plus grand respect de ce que les gouvernements et les peuples d’Asie ont réalisé au cours des dernières décennies, mais surtout à une réorientation de l’Occident envers ses propres valeurs positives dont il s›est de plus en plus écarté. 

La guerre est une aberration 

Il est grand besoin de confronter le bombardement actuel avec des produits médiatiques présentant le conflit armé du monde occidental avec la Chine (ainsi qu’avec d’autres Etats dans le monde) comme inévitable avec une vue qui diffère. Depuis des années, le gouvernement chinois évoque les chances innées aux «situations gagnant-gagnant». Il ne faut pas réduire ce principe à sa dimension purement économique. Où sont-ils, les obstacles réels empêchant de façonner la vie sur cette planète de sorte que toutes les populations habitant nos divers continents puissent se développer, sans souffrir de privations – si la volonté d’y parvenir existe en effet? Le cadre juridique international en a été créé après 1945, précisément dans ce but. C’est également le souhait de l’écrasante majorité de la population de notre terre. Des milliards devraient être investis, il est vrai, dans les efforts pouvoir répondre aux aspirations d’un monde pacifique et juste, milliards qui seraient mieux investis que ceux réservés, comme c’était le cas au cours des années précédentes – à réarmer le monde et d’en alimenter les conflits. Pourquoi les Américains, et avec eux nous Européens, pourquoi ne pourrions-nous pas vivre en paix avec les 1,4 milliards de Chinois? Des «problèmes insurmontables»existent-ils réellement, au point de rendre la confrontation inévitable? Certes que non! Il serait préférable de s’engager à trouver de bonnes solutions aux problèmes réels plutôt que de mettre de l’huile sur le feu, agissant selon le mode stérile de la confrontation. Bien sûr qu’également face à cette situation tendue, chaque voix compte. Elle ne peut pourtant se faire entendre que si nous refusons à nous aligner sur le concept d’une nouvelle guerre froide, qu’importe si elle se dirige contre la Chine ou contre d’autres. Rester sur une position ferme quant à l’image de l’homme et de ce qui est humain ne peut que renforcer notre volonté de paix. Ce ne sont pas les «intérêts» incompatibles les uns avec les autres, ni les «pulsions agressives» prétendues être humaines ou les «structures»solidement établies dans nos sociétés, tout cela ne conduit pas forcément à la guerre. Ce sont avant tout les âmes humaines irritées qui agitent à nouveau les tambours de la guerre – même si elles se mettent en scène auréolées d’éloquence. Les maladies de l’âme, y compris celles de la suprématie, sont en principe curables. La guerre de suprématie est une aberration grave, elle contredit profondément la nature sociale de l’homme et n’apporte à l’humanité que des «souffrances indicibles».4  


 «Das neue Gesicht der Arktis» in: «Neue Zürcher Zeitung» du 11/07/2020; «Der Zweite Kalte Krieg hat längst begonnen» in : «Neue Zürcher Zeitung» du 14/07/2020; «Showdown im Südchinesischen Meer» in : «Neue Zürcher Zeitung» du 15/07/2020; «Die Ära der grossen Rivalität» in: «Neue Zürcher Zeitung» du 18/07/2020.
2 voir Brzezinski, Zbigniew: «Le grand échiquier»; l’auteur, décédé en 2017, a actualisé le concept initial à maintes reprises qui, en substance, détermine aujourd’hui encore les grandes lignes de la politique extérieure américaine.
voir le résumé détaillé dans Horizons et débats, no 13 du 23/06/2020 
4 selon le préambule de la Charte des Nations Unies du 26 juin 1945

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