Les USA contre la Chine: les plans des Américains

par Wolfgang Effenberger*

Dès sa première année de mandat – le 13 novembre 2009 – le président américain Barak Obama s’est décrit comme le «premier président du Pacifique» des Etats-Unis dans un discours liminaire prononcé devant ses alliés du Pacifique à Tokyo, car «l’histoire de l’Amérique et de la région Asie-Pacifique n’a jamais été aussi étroitement liée».1 Dans le même temps, il a préconisé un engagement plus fort dans les pays asiatiques et revendiqué le droit des Etats-Unis au leadership mondial.

Début octobre 2011, Hillary Clinton, à l’époque Secrétaire d’Etat américaine, a présenté la nouvelle politique étrangère de son «premier président du Pacifique» comme un «tournant vers l’Asie»: «L’avenir de la politique sera déterminé en Asie et non en Afghanistan ou en Irak, et les Etats-Unis seront au centre de l’action»2, a-t-elle déclaré. Ceci impliquait immanquablement le déplacement depuis le Moyen-Orient vers l’Asie de l’axe opérationnel de l’armée américaine.

Et le 9 février 2012, à l’occasion de sa nomination à la tête du commandement américain du Pacifique, l’amiral Samuel Locklear s’est exprimé sans ambages devant la Commission de défense du Sénat américain : «Nous sommes une grande puissance en Asie. Les Chinois et les autres pays de la région doivent comprendre que les Etats-Unis sont prêts à y défendre leurs intérêts nationaux.»3

Le document TRADOC 525-3-1

Début octobre 2014, des officiers supérieurs et des représentants du Ministère américain de la défense ont présenté un aperçu des futurs conflits armés lors de la conférence de l’Association of the United Army (AUSA). Un nouveau document, le TRADOC 525-3-1 Win in a complex world 2020-20404 a circulé dans le milieu des lobbyistes de l’industrie de l’armement, dont les entreprises ont présenté les derniers systèmes d’armements. Le «Training and Doctrine Command» (TRADOC) de l’armée américaine est l’un des trois commandements de l’armée de terre au niveau militaire et donc l’un des plus importants des forces armées américaines. 

Cet événement a incité Bill van Aukenet David North à faire paraître dans l’organe porte-parole du «Comité international de la Quatrième Internationale» (ICFI) un article enflammé: «L’armée américaine conçoit un exemple du modèle de la Troisième Guerre mondiale».5 Sur la base de ce document, les deux auteurs concluent qu’il en ressort des implications extrêmement menaçantes, car les forces armées placent, dans la hiérarchie du démantèlement des menaces, en premier la Russie et la Chine, en second la Corée du Nord et l’Iran et en troisième lieu, le terrorisme. 

C’est avec succès que l’armée américaine, sous l’égide de son premier président «Pacifique» a réussi à déplacer massivement son potentiel vers l’Asie.

Ensuite est arrivé Donald J. Trump. Alors qu’il n’était encore que candidat à la présidence, il a publié le livre «Great Again» pendant la campagne électorale de 2016. Dans le chapitre «Politique étrangère: combattre pour la paix», il a prédit que la Chine remplacerait les États-Unis en tant que première économie mondiale dans les dix prochaines années, et a déclaré: «Nous avons capitulé sans nous battre. «Il y a des gens», poursuit M. Trump, «qui aimeraient bien que je ne traite pas la Chine comme notre ennemi, mais c’est pourtant exactement le cas!»6  

Il est peu probable que cette attitude de Trump envers la Chine ait échappé au président chinois Xi Jinping. Le jour où Xi a été élu, Trump l’a félicité et a exprimé l’espoir d’une coopération «dans le respect et sans confrontation».7

«L’essor de la Chine est une épine 
dans le pied des Etats-Unis»

Mais l’essor de la Chine est une épine dans le pied des Etats-Unis. Après la catastrophe en Libye, la Chine a commencé, par des actions en coulisses, à déjouer avec succès l’intervention américaine et ses plans pour renverser le régime en Syrie et au Venezuela.

A l’insu de l’opinion publique occidentale, le dragon chinois a fait un énorme bond en avant au cours des dernières décennies, sur le plan technologique, économique, mais également en termes de prospérité. 

 19892019
USA2215
Allemagne63
Chine318

Comparaison: Parts du pourcentage du PIB mondial8

Dans son livre paru en 2017 «Vers la guerre. L’Amérique et la Chine peuvent-elles échapper au piège de Thucydide?», le politologue Graham Allison développe la thèse selon laquelle la Chine se trouve aujourd’hui dans le rôle de l’Allemagne, la grande puissance européenne en pleine ascension au début du XXe siècle. La place représentée aujourd’hui par les Etats-Unis, était celle de la Grande-Bretagne auparavant quand elle était la grande puissance navale au niveau mondial. Le piège de Thucydide écrit un processus apparemment récurrent dans l’histoire du déclin d’une grande puissance et de la montée d’une puissance secondaire, processus aboutissant fréquemment à la guerre. Wang Yi, Conseiller d’état et ministre chinois des affaires étrangères, a fait allusion à ce fameux «Piège de Thucydide» lorsqu’ils ont déclaré en 2017 que: «La Chine est assurée de pouvoir éviter – en améliorant le dialogue et la coordination avec sa contrepartie américaine – que ne se reproduise ce précédent historique.9

M. Wang considère la coopération internationale – l’Organisation de coopération de Shanghai, les pays membres de la BRICS et le projet de la nouvelle route de la soie «One belt, one road» – comme le seul choix possible. Dans un monde interconnecté, les intérêts des puissances émergentes et ceux des puissances déjà établies doivent être harmonisés de manière à satisfaire toutes les parties. Selon Wang, l’entrée en conflit ne pourrait déboucher que sur une situation perdant-perdant. L’Allemagne et la Grande-Bretagne en ont fait la redoutable démonstration à l’issue de la Première Guerre mondiale. 

Mais les Etats-Unis – lourdement endettés envers la Chine – accepteront-ils cette concurrence sans problème?

Quels sont les objectifs de la politique chinoise
du gouvernement Trump?

Dix ans après le discours d’Obama et quatre ans après la parution du document stratégique TRADOC, l’administration Trump semble déterminée à «vaincre la Chine dans la bataille pour la suprématie économique, technologique et militaire mondiale».10  

On a comme d’habitude ressorti le vieil arsenal d’argumentaires: agitation et propagande, sanctions, déstabilisation de divers pays riverains de la Chine par des groupes terroristes islamiques (tels que Daech, successeur du groupe terroriste Al-Qaïda inspiré par les États-Unis), zizanie dans le détroit de Taïwan ainsi qu’à la frontière occidentale de la Chine. Sans oublier les émeutes à Hong Kong. Tout cela en accord avec le document TRADOC de 1994, qui définit le rôle des forces américaines pour le 21ème siècle, un siècle de guerre mondiale d’idéologies opposées. On est là en pleine ère dynamique, dans un «monde en transition» – un doux euphémisme pour désigner de sanglants conflits. On a récemment introduit la consigne d’«Operation Other Than War» (OOTW).11 Avec l’aide du soutien civil, des opérations de paix, des secours en cas de catastrophe, etc., on met en place des structures et on prépare le terrain ouvrant sur le conflit.

Hongkong, les Ouïgours, etc.

Alors que dans l’est de la Chine, à Hong Kong, des activistes encagoulés bloquent les routes, lancent des pavés et des engins incendiaires, dans l’ouest de la Chine – dans la province du Xinjiang – les Ouïghours, un peuple à prédominance turque sunnite, sont poussés à s’opposer à Pékin. Dans leur combat contre le terrorisme, les Etats-Unis avaient capturé 22 Ouïghours et les avaient emprisonnés à Guantánamo. C’est alors que Washington a pris la mesure du potentiel révolutionnaire des Ouïgours et a commencé à trouver des pays d’accueil pour ces prisonniers. Cinq d’entre eux ont trouvé asile en Albanie, et les 17 restants devaient être accueillis par la République Fédérale, qui a finalement été écartée. En revanche c’est à Munich que s’est rassemblée la plus grande communauté ouïgoure en dehors du Xinjiang, grâce à un employé ouïghour de la station de radio américaine Radio Free Europe.12

L’importance du potentiel révolutionnaire ouïghour est une fois de plus mise en évidence en Afghanistan. Depuis le nord-est de l’Afghanistan, le corridor du Wakhan – une bande de terre de 300 kilomètres de long au pied des montagnes du Pamir – s’étend vers l’est dans la partie sud du Xinjiang. Ce corridor d’importance stratégique doit rester ouvert aux visées des Etats-Unis – c’est également pour cette raison qu’il n’y a pas non plus de retrait américain d’Afghanistan. Depuis 2002, des soldats allemands patrouillent dans le couloir – il n’y a pas de terme final en perspective.

Depuis des semaines, les principaux médias occidentaux – du «New York Times» au Tagesschau – orchestrent la souffrance des Ouïghours: «Fuites au sujet des camps ouïghours ‹Pas de pitié›» (Tagesschau) et le «New York Times» dénonce le système du goulag chinois, et la «guerre populaire» de Pékin contre les Ouïghours (Spiegel). La campagne de propagande contre la Chine bat son plein. Il semble qu’il n’y ait plus qu’un petit pas à franchir avant l’accusation de génocide. 

Dans l’ouest de la Chine, la vision du monde de la Chine et de son voisin la Russie se heurte à celle des États-Unis et de ses alliés, essentiellement occidentaux. Pour Willy Wimmer,  la désintégration de l’Union soviétique «ne doit pas conduire à des guerres sans fin en Asie centrale de part et d’autre des montagnes du Tien Shan. De là vient la co-opération de Shanghai, basée sur le modèle de la CSCE. Ce modèle européen réussi», poursuit Willy Wimmer, «s’est heurté en Asie à la position de sabotage des Etats-Unis. Ce n’était pas un règlement pacifique, mais la lutte en faveur des intérêts américains qui était au programme, jusqu’au dernier Ouïgour»13

Le rôle de la Grande-Bretagne et de l’OTAN

Les documents stratégiques appropriés ont été approuvés bien avant l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche. Les forces armées américaines, y compris l’ensemble des agences de renseignement américaines et d’autres agences gouvernementales, ont pu se préparer à un état de quasi-guerre prolongée, «ce qui incluait à la fois une pression économique et diplomatique accrue sur la Chine ainsi que l’implantation de forces militaires à sa périphérie».14

Depuis que l’actuel président a pris ses fonctions, ces initiatives ont dégénéré en une lutte du type de la guerre froide.

Sur l’échiquier se déplacent les pions blanches (occidentales), dont les intérêts se recoupent en partie mais divergent également. 

La grande puissance en déclin, les Etats-Unis, doit faire en sorte que sa rivale, la Chine, reste à sa place alors que les représentants de l’ancien Empire britannique – et ici on parle surtout de la City – ont d’autres priorités. Ils pourraient utiliser le déclin des Etats-Unis pour faire revivre l’ancien Empire. C’est là que le Brexit prend tout son sens. La banque HSBC (Hong Kong & Shanghai Banking Cooperation Holdings) est une grande banque britannique dont le siège est à Londres – selon Forbes, elle se classe au 9èmerang des succursales et bureaux de toute la région Asie-Pacifique. En cas d’essor de la Chine, HSBC réaliserait des bénéfices importants.

Ainsi, un conflit de grande envergure en Chine ne présenterait aucun intérêt pour la City. Et alors que dans le cercle rapproché de Trump on éviterait si possible un conflit ouvert avec la Russie, par ailleurs beaucoup trop coûteux, les stratèges londoniens voient une fois de plus une opportunité d’affaiblir le continent de façon permanente par une guerre entre l’Allemagne et la Russie. Dans cette guerre, les profits seraient également importants car, grâce au Brexit, la Grande-Bretagne n’aurait pas à combattre sur le continent.

Il appartiendra maintenant aux parties en guerre de mobiliser les pays amis adéquats. En Asie, le Japon, l’Inde et le Pakistan pourraient être recrutés ou impliqués dans des conflits, tandis qu’en Europe, les Etats baltes et la Pologne devraient être mobilisés pour une guerre contre la Russie. Le chef de l’Etat français considère l’OTAN comme en état de mort cérébrale. Il a probablement tort. Les structures de commandement de l’OTAN s’arrêtent au Pentagone. Ce serait une grave erreur de sous-estimer le potentiel militaire des Etats-Unis et leur capacité à exercer une influence (voir Maidan). L’Union Européenne, en revanche, est probablement en état de mort cérébrale. 

Le nouvel état-major est fermement intégré dans les réseaux transatlantiques et instrumentalisera l’Union Européenne dans l’intérêt des États-Unis.

1«Obama umwirbt Asiens Staaten» (Obama courtise les pays asiatiques)sous www.spiegel.de/politik/ausland/us-praesident-in-tokioobama-umwirbt-asiens-staaten-a-661256.html
2 Clinton, Hillary.America’s Pacific Centurydu 11/10/11 sous https://foreignpolicy.com/2011/10/11/americas-pacific-century/
3 Nominations Before The Senate Armed Services Committee, Second Session, 112th Congress www.govinfo.gov/content/pkg/CHRG-112shrg80073/html/CHRG-112shrg80073.htm
4 www.tradoc.army.mil/tpubs/pams/tp525-3-1.pdf du 07/10/14 [18/10/14]
www.wsws.org/de/articles/2014/10/15/pers-o15.html du 15/10/14 [18/10/14]
Trump, Donald J. Great Again! Wie ich Amerika retten werde.(Great again! Comment je vais sauver l’Amérique)Kulmbach 2016, p. 60
7 Gehen China und USA auf Konfrontation? (La Chine et les USA vont-ils vers la confrontation?). Sous www.hintergrund.de/politik/welt/gehen-china-und-usa-auf-konfrontation/
8 Achten, Peter. China als Supermacht. Die Falle des Thukydides,(«La Chine, superpuissance. Le cas Thucydide») du 20/01/19 sous www.cash.ch/news/politik/china-als-supermacht-die-falle-des-thukydides-1266222
 d’après Achten, Peter. China als Supermacht. Die Falle des Thukydides («La Chine, superpuissance. Le cas Thucydide»)
10 Klare, Michael T. Krieg mit China?Er hat schon begonnen, (La guerre avec la Chine? Elle a déjà commencé)avril 2019 sous https://www.zeitschrift-luxemburg.de/krieg-mit-china/
11 OOTW: Military activities during peacetime and conflict that do not necessarily involve armed clashes between two organized forces» (OOTW: Activités militaires en temps de paix, n’entrainant pas nécessairement des incidents armés entre deux forces organisées)TRADOC PAMPHLET 525-5,FORCE XXI, Operations, «A Concept for the Evolution of Full-Dimensional Operations for the Strategic Army of the Early Twenty-First Century» (Un concept pour l’évolution d’opérations d’envergure pour l’armée stratégique du début du 21èmesiècle) du 01/08/94
12 Effenberger, Wolfgang. Das amerikanische Jahrhundert – Teil 2 Wiederkehr des Geo-Imperalismus? (Le siècle américain – 2èmepartie Le retour du géo-impérialisme) Norderstedt 2011, p. 205/206
13 Wimmer, Willy. Die Deutschen an die Front, (Les Allemands au front)du 18/11/19 sous https://de.sputniknews.com/kommentare/20191118326002987-deutschland-militarismus-kommentar/
14 Klare, Michael T. Krieg mit China?Er hat schon begonnen,avril 2019 sous https://www.zeitschrift-luxemburg.de/krieg-mit-china/

*  Wolfgang Effenberger, né en 1946, est publiciste et auteur de livres, dont «Wiederkehr der Hasardeure. Schattenstrategen, Kriegstreiber, stille Profiteure 1914 und heute». (Le retour des risque-tout. Stratèges de l’ombre, fauteurs de guerre, profiteurs de 1914 et d’aujourd’hui) (en collaboration avec Willy Wimmer), 2014 (ISBN 978-3-943007-07-7), «Geo-Imperialism. Die Zerstörung der Welt» (Géo-impérialisme. La destruction du monde), 2016 (ISBN 978-3-86445-323-6), «Europas Verhängnis 14/18. Die Herren des Geldes greifen zur Weltmacht», 2018 (ISBN 978-3-943007-19-0), «Le malheur de l’Europe 14/18. Les barons de l’argent s’emparent du pouvoir mondial», 2018 (ISBN 978-3-943007-19-0), «Europas Verhängnis 14/18. Kritische angloamerikanische Stimmen zur Geschichte des Ersten Weltkriegs» (Le malheur de l’Europe 14/18. Des voix anglo-américaines critiques sur l’histoire de la Première guerre mondiale), 2018 (ISBN 978-3-943007-20-6) und «Europas Verhängnis 14/18. Revolution, Rätewirren und Versailles» (Le malheur de l’Europe en 14/18. th Révolution, Confusions au Conseil et Versailles», 2019 (ISBN 978-3-943007-24-4))

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