«Apprendre à mettre en valeur notre humanité»

Un regard sur 30 ans de «réunification» allemande – sous un angle de vue différent

von Karl-Jürgen Müller

Le 3 octobre 2020 a marqué le trentième anniversaire de l’adhésion des cinq nouveaux Länder allemands, nouvellement refondus et ayant jadis constitué la République démocratique allemande (RDA), dans le champ d’application de la Loi fondamentale de la République fédérale d’Allemagne (Réunification des deux Etats allemands du temps de la Guerre froide). Dès lors, la Loi fondamentale, adoptée en 1949 en tant que texte transitoire uniquement, est également à appliquer aux habitants de l’ancienne «République démocratique allemande», à l’exception de quelques modifications mineures seulement. Le souhait d’un certain nombre de militants des droits civiques est-allemands d’une nouvelle constitution allemande générale, susceptible d’être élaborée ensemble et décidée par référendum, ne fut pas exaucé. Le terme de «réunification», couramment utilisée dès lors, est cependant trompeur – les habitants de l’ancienne RDA ayant dû s’adapter aux conditions et aux coutumes de l’ancienne Allemagne occidentale, et ceci dans presque tous les domaines de la vie. La «réunification» fut dominée par la République fédérale allemande d’antan.

La durée de 30 ans constitue une raison suffisante de réfléchir à beaucoup de choses. Les jugements concernant le 3 octobre 1990 et les 30 années suivantes sont très variés. Il n’y a pas lieu ici d’en ajouter un autre, personnel et détaillé. Le texte que voilà vise simplement à souligner que, malgré (ou peut-être à cause) de la pression d’adaptation, il existe encore aujourd’hui des modes de pensée et de comportement différents, en Allemagne de l’Ouest, de ceux de l’Est. Cela se voit déjà dans le fait que les résultats des élections à l’Est et à l’Ouest favorisent des partis politiques complètement différents. Quiconque se rend en Allemagne de l’Est, en faisant preuve d’ouverture à des discussions avec ses habitants, se rend vite compte que beaucoup de choses sont jugées différemment à l’Est  et à l’Ouest. Moins utiles sont les voix liant de telles différences à un jugementnégatif sur les Allemands de l’Est, attitude qui ne favorisera en rien donc un rapprochement plus dense à l’avenir. Il serait préférable de prendre au sérieux les voix et l’humeur des populations d’Allemagne de l’Est en quête d’un dialogue honnête même si l’environnement politique actuel n’est pas d’un grand secours à cet égard.

Peu d’espoir d’un 
retournement politique à court terme

Face à ces conditions, ils sont nombreux à miser sur les manifestations citoyennes de masse actuelles espérant qu’elles seront couronnées de succès. Le cri fort «Nous sommes le peuple» n’est pourtant en rien un garant d’un retournement de la situation en direction de la démocratie directe, honnête et légitimé. Le terme de «la masse critique», diffusé par les protagonistes de ces mouvements montre bien le problème. Ils ne cessent de dire qu’un mouvement de masse visant des objectifs politiques n’a pas besoin d’une majorité de citoyens derrière lui et que la majorité massive se manifeste au moment donné si seulement la «masse critique» est suffisamment forte et déterminée. La question se pose d’après la maturité de tels jugements politiques. 

De même, il serait temps d’admettre que la part des «révolutions pacifiques»dans les changements intervenus dans les anciens Etats du Pacte de Varsovie n’a probablement pas été le facteur décisif. Tout comme les révolutions coloriées consécutives furent, à bien des égards, contrôlées de l’extérieur.

Un revirement politique honnête, garantissant autre chose que du pur remplacement des anciens dirigeants par de nouveaux, doit emprunter une voie sérieuse de démocratie directe. Cela suppose beaucoup de choses: une bonne éducation du peuple; le respect de la dignité de tous les individus, y compris de ceux dont on voudrait changer leurs visées politiques; le courage de pousser l’évolution à travers de nombreux petits pas; la volonté d’entreprendre des travaux de reconstruction peu spectaculaires; des personnalités mûres révélant un comportement démocratique honnête et, surtout, une persévérance sur le long terme, s’exerçant au-delà d’une seule génération. Celui qui ne reconnaît pas l’existence de la diversité sous ses différentes formes empêche la vraie démocratie de se réaliser et construit sur du sable.

Les régressions politiques 
en Allemagne depuis 1990

L’Allemagne qui s’est agrandie, a fait des pas en arrière considérables depuis 1990. On se passe d’énumérer tous les points ici. Les «nouvelles» politiques, étrangère et militaire, n’en constituent que les plus frappantes et les plus inquiétantes. 

Les représentants des quatre puissances victorieuses de la Seconde Guerre mondiale, ainsi que les représentants de la République fédérale d’Allemagne et de la République démocratique allemande, s’étaient mis d’accord dans le «Traité sur le règlement final concernant l’Allemagne», en bref: «Traité deux plus quatre», signé le 12 septembre 1990, comme base de la «nouvelle» Allemagne avec l’article 2: 

«Les gouvernements de la République fédérale d’Allemagne et de la République démocratique allemande réaffirment leurs déclarations selon lesquelles n’émanera du sol allemand, dans l’avenir, uniquement la paix. Selon la constitution de l’Allemagne réunie, tout acte approprié et accompli dans l’intention de perturber la coexistence pacifique des peuples, notamment en préparant une guerre d’agression, constitue une enfreinte constitutionnelle punissable par la loi. Les gouvernements de la République fédérale d’Allemagne et de la République démocratique allemande déclarent que l’Allemagne unifiée ne recourra jamais à aucune de ses armes si ce n’est pas en conformité avec sa Constitution et la Charte des Nations Unies.»

Ursula von der Leyen, instigatrice du 
stéréotype d’ennemi de la «menace russe»

Où en sommes-nous aujourd’hui? Voici un exemple parmi d’autres, malheureusement très nombreux. Mme Ursula von der Leyen, ancienne ministre allemande de la Défense et aujourd’hui présidente de la Commission européenne, lors de son «discours sur l’état de l’Union [européenne]» du 16 septembre 2020, est allée directement  au but en déclarant, à l’adresse « de ceux qui réclament des relations plus étroites avec la Russie»: «L’empoisonnement d’Alexei Navalny avec un agent de guerre chimique puissamment développé n’est pas un incident isolé. Nous avons déjà vu le même schéma en Géorgie et en Ukraine, en Syrie et à Salisbury – et en interférant dans les élections dans le monde entier. Ce schéma ne change pas – et aucun gazoduc ne le changera». 

Le fait de développer, sans ambages, ce genre de stéréotype d’ennemi ne saurait générer la paix.

Les conditions politiques en Allemagne d’aujourd’hui ne sont pas très prometteuses, même pour ceux qui rejettent les simples dessins en noir et blanc. Comme il fut mentionné ci-dessus, elles ne s’amélioreront pas du jour au lendemain.

Surmonter les murs et construire des ponts avec notre propre fond d’humanité

Les citoyens doivent-ils donc être politiquement passifs? La réponse est bien sûr négative. On a déjà fait référence aux tâches à long terme qui nous attendent, nous autres Allemands. Il y a autre chose dont l’importance pour un changement de politique est largement sous-estimée: les actes concrets d’humanité ainsi que l’intercompréhension sur le plan international. Ils sont toujours possibles, même dans les conditions les plus difficiles. L’humanité et la compréhension mutuelle entre les diverses cultures suivent la nature sociale de l’homme, capables de surmonter les murs, de construire des ponts et de rapprocher les parties en conflit, de nous immuniser contre les stéréotypes d'ennemi. Elles sont le ferment de l’unité.

Dans l’édition d’Horizons et débats du 1er septembre 2020 (no 18), il était déjà question d’un nouveau roman basé sur des faits réels. L’auteur irlandais Colum McCann, qui vit à New York, l’a également publié en français sous le titre «Apeirogon». Les personnages principaux sont un Israélien et un Palestinien. Les deux pères ont tous deux perdu leurs filles, âgé de 14 et 10 ans respectivement, dans un acte de violence: l’Israélien par des kamikazes palestiniens, le Palestinien lors d’une opération de gendarmerie israélienne en Cisjordanie. Mais les deux pères n’ont pas cédé à la haine et à la vengeance. Ils travaillent ensemble dans le cadre du mouvement de paix israélo-palestinien. Les deux personnages principaux de ce roman, Bassam Aramin et Rami Elhanan, sont des personnes réelles. La mort de leurs deux filles, Abir Aramin et Smadar Elhanan, est également une réalité amère. 

Le roman se divise en 1001 chapitres. Le comptage commence de 1 à 500, puis il y a un chapitre désigné 1001, ensuite le lecteur suit un comptage à rebours, de 500 à 1, à la fin du roman. L’une des parties les plus impressionnantes du roman sont les deux chapitres 500, où Bassam Aramin et Rami Elhanan s’adressent directement aux lecteurs. Tous deux font preuve d’humanité et de compréhension mutuelle dans une situation peu envisagée par la plupart d’entre nous. Donnons donc la parole à l’un des protagonistes, l’Israélien Rami Elhanan, dont les paroles se dispensent de tout commentaire 

Le récit de Rami Elhanan

«Je m’appelle Rami Elhanan. Je suis le père de Smadar. En octobre 1973, j’étais un jeune soldat dans le Sinaï au cours d’une guerre terrible, ce n’est pas nouveau, tout le monde le sait. J’étais chargé de livrer les munitions et d’enlever les morts et les blessés. J’ai perdu de très bons amis, je les ai portés sur des brancards. Quand je suis revenu de la guerre, j’étais amer, furieux, déçu. Je n’avais qu’une idée en tête: je ne voulais plus m’impliquer dans quoi que ce soit, me battre pour quoi que ce soit, rester en dehors de tout ce qui avait trait à ce pays.» 

Quelques pages plus loin, Rami Elhanand écrit la mort de sa fille de 14 ans, y ajoutant ses pensées et ses sentiments dans les jours et les semaines suivant l’événement:

«Tu dois prendre une décision. Comment ta vie devra-t-elle se poursuivre, avec ce nouveau fardeau insupportable sur les épaules? Que vas-tu faire de la rage indicible qui te ronge de l’intérieur? [...] La première possibilité est évidente: la vengeance. Quand quelqu’un tue ta fille, tu veux te venger. Tu veux tuer un Arabe et tous ceux qui l’entourent, ce sont les règles, c’est ce qu’on attend de toi. Tout Arabe que tu rencontreras mourra. Je suis un homme au tempérament violent. Je sais cela. Je perds vite le contrôle. Il y a longtemps, j’ai tué des gens, pendant la guerre, sans discernement, comme dans un jeu vidéo. J’ai conduit un char. J’ai participé à trois guerres. J’ai survécu. Et la vérité, la terrible vérité est que les Arabes, pour moi, n’étaient que des objets, lointains, abstraits, sans signification. Je ne les percevais pas comme de vraies personnes. Ils n’existaient pas. […] Au bout d’un certain temps, tu commences à te poser des questions. Nous ne sommes pas des animaux, nous pouvons faire emploi de notre esprit, notre imagination, nous devons trouver une raison pour sortir du lit le matin. On commence donc à se poser des questions: si tu tues quelqu’un, est-ce que cela te ramènera ta fille? Est-ce que cela atténuera la douleur insupportable que tu ressens lorsque tu blesses quelqu’un d’autre?»

«Les Israéliens et les Palestiniens veulent la paix, pour toujours et en dépit de tout»

Par l’intermédiaire d’un juif orthodoxe, Jitzschak Frankenthal, que Rami a rencontré pour la première fois avec de nombreux préjugés, il fait la connaissance d’un cercle de parents, juifs, palestiniens et autres personnes affectées ayant perdu un ou plusieurs enfants dans les conflits violents qui duraient déjà depuis des décennies. Ce cercle s’appelait «Cercle des parents», fréquenté néanmoins par des personnes «voulant la paix». 

La première fois que Rani s’y rend, il rencontre une femme palestinienne, rencontre qu’il décrit de la sorte: 

«Un bus s’arrête, et plusieurs Palestiniens en descendent. C’est le choc. Je savais qu’il y en aurait, et pourtant je suis stupéfait. Des Arabes qui fréquentent la même réunion que les Israéliens? Comment cela est-il possible? Penser, sentir, respirer des Palestiniens qui pensent, sentent et respirent ? Et puis je vois cette femme, toute en noir, dans une robe et un foulard traditionnels palestiniens – une femme qu’à un autre endroit, j’aurais pu prendre pour la mère d’un des meurtriers de mon enfant. Elle descend du bus et s’approche de moi lentement et avec grâce. Et puis je la vois, tenant une photo de sa fille devant sa poitrine. Elle passe devant moi. Je demeure comme sous un coup de tonnerre: cette femme a donc également perdu son enfant. Cela peut sembler être une pure illusion, mais ce n’est pas ce qui s’est passé. Je vivais dans une sorte de cercueil et soudain le couvercle s’ouvre. La douleur de cette femme n’était pas différente de la mienne. J’avais la fin de la quarantaine, et pour la première fois de ma vie, j’ai rencontré des Palestiniens en tant qu’êtres humains. Pas en tant que travailleurs de rue, pas en tant que caricatures dans le journal, pas en tant que terroristes ou simples objets, mais – comment dois-je m’exprimer? – en tant que personnes, oui, en tant que personnes réelles. Je ne peux pas croire que je dise cela, cela semble même totalement faux, mais c’était comme une révélation – je les ai reconnus comme des personnes qui portaient le même fardeau que moi, qui ressentaient la même souffrance. Leur douleur était ma douleur à moi […].»

Notre devoir: comprendre ce qui 
se passe autour de nous …

«Certaines personnes ont intérêt à garder le silence. D’autres ont intérêt à semer la haine avec la peur. La peur génère des profits, la peur crée des lois, la peur vole des terres, construit des colonies et réduit les gens au silence. Et main sur le cœur, nous, les Israéliens, sommes experts en matière de peur, nous en sommes obsédés. Nos politiciens aiment nous faire paniquer. Nous nous affolons les uns les autres. Nous parlons de sécurité pour faire taire les critiques. Mais il ne s’agit pas de sécurité, il s’agit de dominer les autres, leur vie, leur pays, leur tête. C’est une question de contrôle. C’est une question de pouvoir. C’est alors que j’ai soudain réalisé qu’il faut confronter les puissants à la vérité. Les puissants connaissent la vérité, mais ils la cachent. Nous devons donc élever la voix. J’ai compris qu’il est de notre devoir de comprendre ce qui se passe autour de nous. Une fois que vous comprenez la situation, vous pensez «Que pouvons-nous en faire?» …

... et continuer à faire 
de petites fissures dans le mur

Si vous ne citez que quelques extraits d’un roman, vous ne pouvez pas rendre justice à l’ensemble de l’œuvre. Les paroles de Rami Elhananméritent d’être lues dans leur intégralité. Il décrit dans les pages suivant ce récit ce qu’il a décidé de faire. Sa réponse à la question:

«Que puis-je en faire moi-même?» Il critique la politique d’occupation comme étant inhumaine. Mais il considère que sa tâche principale est de raconter son histoire très personnelle, d’y consacrer sa vie en la racontant «dans le plus grand nombre d’endroits et auprès du plus grand nombre de personnes possible. Je m’appelle Rami Elhanan, je suis le père de Smadar. Je le répèterai tous les jours, et chaque jour, cela deviendra quelque chose de nouveau parce qu’une autre personne l’entend. Je raconterai mon histoire aussi longtemps que je vivrai. Elle ne changera pas, mais elle continuera à faire de petites fissures dans le mur jusqu’au moment où je m’éteindrai».

Le témoignage du Palestinien Bassam Aramin n’est pas moins impressionnant. Une de ses déclarations clé, c’est: «Nous devons apprendre à mettre en valeur ce qui est humain en nous.»

Palestine, Israël … et l’Allemagne

On dira que la situation au Moyen-Orient est très différente de celle de l’Allemagne et de l’Europe. C’est vrai d’une part, mais d’autre part, il convient de souligner les points suivants:

les exemples du Palestinien Bassam Aramin et de l’Israélien Rami Elhanan montrent que même dans une région du monde où la violence, le principe de vengeance et la haine mutuelle font partie de la vie quotidienne, la compréhension et l’humanité sont possibles – si les gens décident de les vivre. Il serait d’autant plus facile de le faire dans un pays comme l’Allemagne ou sur le niveau des rapports entre les peuples d’Europe – si la volonté d’y parvenir est suffisamment déterminée.

La polarisation parfois forte des conflits publics et privés, les stéréotypes d’ennemi au sein de l’Allemagne – par exemple entre «La Gauche» et «La Droite» ou au sein de l’Europe aussi – par exemple entre les Etats de l’UE et la Russie – ne doivent pas être sous-estimés dans leur dynamique. La violence peut également en résulter – avec toutes ses conséquences.

Jusqu’à présent, rien n’indique que le gouvernement allemand prendra des mesures appropriées pour contrecarrer ces développements. Raison de plus pour nous, les citoyens, d’agir!

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