Ce dont j’avais besoin, c’était la présence de professeurs!

par Carl Bossard

La fin de l’année scolaire est toujours aussi un adieu aux enseignants. Comment ont-ils agi dans leur quotidien scolaire? Leurs réflexions personnelles et les témoignages des élèves révèlent les conditions décisives de la réussite dans la pratique. 

«Que reste-t-il?», se demande un enseignant à la retraite. Depuis 40 ans, il a travaillé avec cœur et âme au sein de la même institution. Ce n’est plus une évidence aujourd’hui. Une fausse conformabilité et une adaptation tout-terrain n’étaient pas son truc. Quiconque le rencontrait ressentait une certaine sévérité, quelque chose d’exigeant.

Lorsqu’on l’a interrogé sur les sujets les plus importants de sa vie professionnelle au moment de l’adieu, il a déclaré, à la surprise générale: «Les insultes – les blessures involontaires que nous infligeons à nos élèves.» L’enseignant parlant ainsi, est conscient qu’il n’enseigne pas seulement les mathématiques ou l’allemand, il n’enseigne pas n’importe quelle matière. Non, il enseigne des adolescents. Et il sait une autre chose: devant les enfants et les adolescents se tient un être humain – avec toutes ses forces et ses faiblesses en même temps.

La question cruciale 
dans le quotidien scolaire

Dans la phrase inattendue, une attitude pédagogique de base transparaît. Elle a guidé le long travail de ce professeur: il a cherché à un enseignement ciblé d’empathie humaine ou à concilier l’engagement humaniste avec la résultante professionnelle. Il voulait laisser une impression durable, atteindre une «valeur ajoutée», mener à des expériences d’émerveillement. Et il l’a fait – avec des générations de jeunes gens qui ont fréquenté ses leçons. Le succès de son engagement n’avait qu’un seul motif: l’apprentissage de ses élèves. Mais il a ajouté de manière sibylline: «Aimerais-je aller à l’école dans ma classe?»

C’est bien la question cruciale: le rôle fondamental de la personne dans l’institution scolaire. Les personnes donnent la valeur à l’institution. «C’est le professeur qui compte!», c’est la devise de la littérature professionnelle depuis qu’elle existe. «Je suis super important!», tel était le titre de l’hebdomadaire Die Zeit qui a suivi la publication de la célèbre étude de John Hattie.1 Il était écrit en grosses lettres: «Les petites classes ne sont pas utiles, l’enseignement ouvert non plus. Ce qui compte, c’est le professeur.» Et la qualité de son enseignement faudrait-il rajouter.

Attitude et passion

Les enseignants introduisent leurs personnalités dans la classe et pas seulement leurs connaissances ou leurs «compétences professionnelles».2 La qualité de l’enseignement dépend de l’enseignant. Son expertise, son attitude, sa passion sont déterminantes – et aussi sa volonté de vérifier l’efficacité de ses actions. En d’autres termes: «Quelle impression est-ce que je laisse? Est-ce que j’aimerais aller à l’école dans ma classe?» Il ne suffit pas qu’un enseignant sache beaucoup de choses et soit formé aux méthodes modernes. Il doit également être capable d’établir une relation avec ses élèves et de vouloir les aider à progresser.

Chayenne Wiederkehr, 16 ans, de Stäfa avait une telle enseignante. Elle a fait le saut de l’école secondaire B, de l’ancienne «Realschule», directement au Gymnase, le SonntagsZeitung en a rapporté dans un portrait plein d’empathie.3 L’élève a également passé la période probatoire la plus stricte. Elle devait ce pas inhabituel à son enseignante. Elle a «immédiatement reconnu mon potentiel et m’a énormément encouragée.» Le secret de cette pédagogue: Elle a associé l’apprentissage intensif et thématique de son élève avec un degré élevé d’attention de l’enseignant axé sur la personne. Cela a fonctionné.

«Ce dont j’avais besoin, 
c’était la présence de professeurs»

L’écrivain Lukas Bärfussdécrit ce que les enseignants centrés sur leurs élèves et passionnés sont capables de réaliser. Le lauréat du célèbre prix littéraire Georg Büchnerécrit dans son «Ode an die Lehrer» (Ode aux enseignants): «Je détestais l’école, mais j’aimais mes professeurs. C’est un peu étrange, je le sais. Mais en principe il n’y a aucune contradiction.»4

Sa «carrière scolaire n’a pas été [...] exactement ce qu’on pourrait appeler une réussite», reconnaît Bärfuss. Après neuf ans d’enseignement, il a quitté l’école et a trouvé un emploi. Il admet ouvertement: «Je n’avais pas besoin d’un emploi de temps, je n’avais pas besoin d’un programme d’études. Je n’avais pas besoin de bureaux, je n’avais pas besoin d’examens. – Alors, ce dont j’avais besoin, c’était de la présence de professeurs.»

«L’enthousiasme de mon professeur 
a éveillé mon propre enthousiasme»

Les enseignants comme ce remplaçant en septième année: «Un homme barbu qui nous a lu des poèmes. Non pas parce qu’ils étaient dans le programme d’études. Il nous lisait des poèmes parce qu’il aimait les poèmes. La poésie était importante pour lui. Indispensable! Et il n’a pas vraiment partagé de poésie avec nous. Il partageait son amour, il partageait sa passion.»

Grâce à ce pédagogue, le futur poète Bärfuss a pu mémoriser quelques poèmes, dont «Harlem» d’Ingeborg Bachmann ou «Ich lebe mein Leben in wachsenden Ringen» de Rainer Maria Rilke. C’est parce que «j’ai senti comment ces poèmes ont touché notre professeur, et je voulais vivre cette expérience. L’enthousiasme de mon professeur a éveillé mon propre enthousiasme.» Cette passion pour la mission éducative résulte d’une passion pour le monde; elle naît d’un vif intérêt pour la cause et pour les jeunes. M. Bärfuss en est profondément convaincu.

«Parce qu’il nous a transmis sa passion»

«C’était une enseignante enthousiaste jusqu’au dernier jour d’école.» On entend souvent cela et on le lit même entre deux années scolaires. Ou il est écrit: «Il aimait s’engager avec passion dans la classe.» Donc, ce n’est pas «l’enseignant» seul qui compte, ni «l’enseignante», mais l’enthousiasme des enseignants, leur passion pédagogique.

C’est la condition décisive pour le succès dans la pratique. Ce n’est pas sans raison que l’écrivain Thomas Hürlimann dit de son professeur de physique, du père Kassian, à l’école du couvent d’Einsiedeln: «Il était un excellent professeur parce qu’il nous a transmis sa passion. [...] Il a même réussi à me passionner pour les processus physiques et les formules.»5

Lukas Bärfuss le formule avec encore plus d’insistance: «Je ne sais pas ce que je serais devenu si mes professeurs n’avaient pas partagé leurs passions avec moi.»6 Il avait besoin «de leurs passions, de leur enthousiasme.» Et il répète: «Je n’aurais pas eu besoin d’une école. Mais sans professeurs, je serais plus pauvre.»

1Spiewak, Martin. «Ich bin superwichtig!», dans: Die Zeit du 3 janvier 2013, p. 55

2Oelkers, Jürgen. Die Persönlichkeit im Lehrberuf und wie man sie bildet, manuscrit inédit, 2009, p. 2

3Bandle, Rico. «Sie schaffte es von der Sek B direkt ans Gymnasium», dans: SonntagsZeitung du 
28 juin 2020, p. 21

4Bärfuss, Lukas. Stil und Moral. Essays. Munich 2018, p. 152 [ponctuation adaptée]

5Hürlimann, Thomas. Die pädagogische Provinz, dans: Der Sprung in den Papierkorb. Geschichten, Gedanken und Notizen am Rand. Zurich 2008, 
p. 109

6Bärfuss, à l’endroit indiqué, p. 155

Source: Journal 21

(Traduction Horizons et débats)

Tchinguiz Aïtmatov: Le premier maître

hd. Dans son émouvant roman «Le premier maître» (1962), l’écrivain kirghize Tchinghiz Aïtmatov, décrit le rôle des deux personnages: le jeune professeur Diouïchène et son élève Altynaï. Il laisse toute latitude à l’élève Altynaï de raconter le récit en mettant en relief l’importance de la présence du professeur à l’école.

«Il [Diouïchène] nous enseignait comme il le pouvait, en suivant son idée, et selon ce qui lui semblait être la meilleure façon, par intuition en somme. Mais je suis absolument certaine que l’enthousiasme désintéressé qui le guidait dans cette entreprise n’était pas superflu.

Sans même en avoir conscience, il accomplit un exploit. Oui, c’était bien un exploit; car devant nous, enfants kirghizes confinés dans leur village, dans cette école – si tant est que l’on puisse appeler école cette masure aux fentes béantes par lesquelles on pouvait apercevoir les sommets enneigés des montagnes – s’entrouvrit soudain un monde tout neuf, inconnu et jamais même soupçonné. […]

Parmi les élèves de Diouïchène, j’étais la plus âgée. C’est peut-être pour cela que j’étudiais mieux que les autres; pourtant je crois que ce n’était pas l’unique raison. Chaque parole de notre maître, chaque lettre qu’il nous montrait, tout pour moi était sacré. Il n’y avait rien pour moi de plus important au monde que d’apprendre tout ce que Diouïchène nous enseignait. […]

Tous, je crois, nous aimions notre instituteur, pour sa bienveillance, ses pensées pleines de bonté, pour sa foi en notre avenir. Bien qu’encore enfants, je crois que nous étions déjà capables de comprendre. Quel autre sentiment que cet amour pour notre instituteur aurait pu nous obliger à parcourir tous les jours une telle distance, à grimper par les pentes abruptes de la colline, le souffle coupé par le vent, en s’engouffrant dans les congères. Nous allions volontairement à l’école, personne ne nous contraignait à le faire. Personne, d’ailleurs, n’aurait eu le cœur de nous obliger à nous geler dans cette remise glaciale où notre haleine auréolait nos visages, nos mains et nos vêtements d’un voile de givre. La seule liberté que nous nous permettions était de nous chauffer, à tour de rôle, près du poêle pendant que les autres, assis à leur place, écoutaient Diouïchène.»

Source: Tchinghiz, Aïtmatov:
«Le premier maître».
Les éditeurs français réunis,
Paris 1964, pp 222

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