Droit et paix – les vrais enjeux après les élections américaines

par Karl-Jürgen Müller

 La campagne électorale américaine (au cours de laquelle ont été nouvellement élus, outre le président, la totalité des députés de la Chambre des représentants et un tiers des sénateurs) ainsi que le décompte des voix ont fait l’objet d’une massive attention médiatique, non seulement aux Etats-Unis mais aussi de l’autre côté de l’Atlantique. Pour le moment, il faut admettre la victoire de Joseph Bidenà l’élection présidentielle des Etats-Unis.  

Non seulement de l’autre côté de l’Atlantique, mais aussi dans nos contrées, nombreuses déclarations manquaient cruellement d’objectivité. Aux Etats-Unis, cela est allé jusqu’à interrompre, dans le cas de la plupart des chaînes de télévision, la diffusion d’une conférence de presse de l’ancien président au bout de peu de temps. De ce côté-ci de l’Atlantique, les «sympathies» des médias ont été encore plus clairement réparties. Les rares tentatives de prendre au moins au sérieux la position du précédent titulaire avec ses doutes sur la légalité du processus électoral se bornèrent presque exclusivement aux médias dits alternatifs. «Trump, déguerpis», voilà le slogan très répandu dans les médias du «mainstream». 

Plus encore: si Joseph Biden, et son équipe, incluant les forces actives à l’arrière-plan de ces élections, devaient s’affirmer comme les nouveaux dirigeants, ils passeront très probablement au démantèlement radical du précédent titulaire. En effet le grand soutien dont continue de bénéficier Donald Trump dans une grande partie de la population américaine constitue une épine douloureuse dans leur pied. Glenn Greenwald, journaliste américain d’investigation, guère soupçonné d’être l’ami de Trump, qui s’est fait un renom par ses nombreux reportages sur les découvertes d’Edward Snowden publiés par le journal britannique The Guardian en 2012, avait déjà prophétisé d’avance: «Ils continueront à affirmer que Trump ou son mouvement représente toujours une menace existentielle [...], exagérant au point que toute critique de Joe Biden apparaîtra comme une menace directe de la démocratie américaine, un défi à la liberté, un acte fasciste ou une aide au Kremlin. De plus en plus de gens vont donc croire que la censure est nécessaire.»1 M. Greenwald lui-même, après avoir été confrontés à suffisamment d’expériences personnelles, énonce qu’il n’y a, en tant que journaliste aux Etats-Unis, qu’une seule façon de travailler de façon indépendante: par le biais de son propre média.

Jusqu’à présent, Biden n’a pas soufflé mot sur la guerre et la paix 

Face à tout cela, les tentatives sérieuses à analyser ce que l’un ou l’autre des deux candidats signifie ou signifiera en tant que président américain, non seulement pour les Etats-Unis mais pour le monde entier, sont difficiles à discerner. Et lorsqu’il s’agit de questions factuelles, l’analyse se borne à des sujets très spécifiques. Les vrais responsables de l’élaboration des programmes étaient et sont toujours des cercles très influents, comme l’illustrent les exemples de la position de M. Biden face au programme de la lutte contre le changement climatique, envers les organisations internationales et son attitude envers l’UE.2 La question de la guerre et de la paix n’y figure pourtant pas.

C’est un truisme de dire que le monde doit, d’une manière ou d’une autre, s’entendre avec M. Biden, nouveau président américain. Certains ajouteront que le nouveau président doit, lui aussi, bénéficier de ses 100 jours de mise à l’épreuve dans l’exercice de ses fonctions. Quant à l’Europe UE, de nombreux responsables politiques se montrent persuadés qu’il y aura moins de désaccords et plus d’influence dans le monde – à nouveau ensemble avec les Etats-Unis.

Glissement vers la Troisième guerre mondiale?

A cet optimisme s’opposent un nombre de faits: qu’ils sont toujours nombreux, aux Etats-Unis, ceux à persister dans la prétention américaine de rester la seule puissance mondiale; que les Etats-Unis sont toujours beaucoup trop armés; que le bellicisme dont fait preuve cet Etat et son complexe militaro-industriel ne sont guère vaincus; que la domination du dollar et la dure volonté de le préserver persistent – tout cela indiquant que la situation mondiale est toujours trop tendue (notamment en raison de la politique étrangère américaine avant Donald Trump) pour que le nouvel président puisse gentiment attendre la mi-avril de l’année prochaine (ses 100 jours!) avant d’agir sur le plan international. Les vrais enjeux surgissent également en considérant la citation suivante de l’historien de renommée internationale, Niall Ferguson: «‹Timeo Danaos et dona ferentes›,voilà un dicton connu de Virgile que l’on traduit habituellement par «Je crains les Danaïens (les Grecs, ndt.), même s’ils apportent des cadeaux (le cheval de Troie, ndt.)». C’est ce que je ressens face aux démocrates lorsqu’ils diffusent des discours édifiants pleins de promesses sur les milliards (pardon, des billions) à dépenser en faveur de la santé publique, l’éducation, les soins de santé et les infrastructures. S’il est une personne que je peux facilement imaginer transformer la Seconde guerre froide en Troisième guerre mondiale – sans le vouloir, bien sûr, avec les meilleures intentions et la rhétorique la plus édifiante – c’est bien l’héritier autodidacte de M. Roosevelt, à savoir Joseph Robinette Biden jr.»3

L’heure est à une définition claire des exigences auxquelles doit faire face le nouveau président des Etats-Unis

Si l’autre partie du monde se trouvait dans un état de vigilance politique et de bon sens, il faudrait alors, dans les jours et les semaines à venir, qu’elle signale, et avec détermination, ce qu’elle attend du nouveau président des Etats-Unis, et cela même si, contrairement aux attentes, le nouveau président devait être l’ancien.

Ces exigences doivent être axées sur le droit et la paix. Le libellé de la Charte des Nations unies, âgée de 75 ans, et le droit international fournissent toujours la base suffisante à cet effet. Un nouveau président Biden devra répondre aux défis présentés par Niall Ferguson. Dans son manifeste électoral, Biden a omis les déclarations spécifiques sur ces questions clés. Nous savons pourtant, au travers de l’ancienne candidate du parti dont Joseph Biden est membre, comment elle aurait voulu agir: en Syrie, en Libye, en Ukraine, contre la Russie. Comment se situera M. Biden, quant à lui? 

Pendant la campagne électorale, M. Biden a vivement attaqué la Russie et son président, affirmant que la Russie devait payer cher son comportement. «Il n’y a aucun doute sur son attitude critique envers le Kremlin», affirme le «Neue Zürcher Zeitung» du 10 novembre 2020. 

Face à cela, peut-on s’attendre à ce que M. Bidenrésolve le conflit croissant avec la Chine, sur un pied d’égalité fondé sur de meilleures relations bilatérales?

Le 8 novembre 2020, Foreign Affairs, le magazine du Council on Foreign Relations américain, proche du Parti démocrate, a fait campagne pour Biden en mentionnant un essai de sa plume, publié dans son édition de mars/avril 2020: «Why America Must Lead Again. Rescuing U.S. Foreign Policy After Trump» (Pourquoi l’Amérique doit à nouveau diriger. Sauver la politique étrangère américaine après l’échec). Dans le passage consacré au texte de Biden, on peut lire: «Dans les colonnes de Foreign Affairs, publié au début de cette année, le président élu présumé Joe Bidena présenté un plan visant à restaurer la position de leader mondial des Etats-Unis». Cela ne ressemble point à un monde composé d’Etats égaux. Et ensuite, les échos européens favorables ne tardent pas, comme le montre celui-ci: «Le monde a besoin du leadership américain» – selon un éditorial d’un grand quotidien suisse du 7 novembre 2020.

Comment agir en citoyen responsable?

Mais malheureusement, l’autre partie du monde n’est pas en bon état non plus, du moins celle où des relations étroites avec les Etats-Unis sont particulièrement importantes. Le flot quotidien de reportages et les véritables défis de la vie quotidienne sont également un obstacle à une inspiration calme et une  réflexion approfondie. Sans parler du courage et de la confiance, vertus démocratiques en cours de disparaitre de plus en plus, mais constituant tout de même l’unique espoir de rendre le monde un peu plus humain à bien des égards.

Les «cercles d’influence» mentionnés ci-dessus ont leur propre agenda. Ils sont, semble-t-il, persuadés de pouvoir bien naviguer avec un nouveau président de la stature de M. Biden. Nous y verrons probablement plus clair dans les semaines et les mois à venir. D’importantes sommes d’argent ont été débloquées pour le succès électoral de M. Biden. Il n’est donc pas très prometteur d’attendre des impulsions constructives de ces rangs. Un tel espoir serait non seulement vain, mais nous mettrait sous tutelle. Le droit et la paix sont des questions trop importantes pour être abandonnées à autrui.

Les Etats-Unis eux-mêmes ont à affronter beaucoup de problèmes chez eux. Les effets de la pandémie de Corona dans le pays, par exemple, sont dévastateurs. Les Américains seront heureux de voir leur nouveau gouvernement consacrer toute son attention et son énergie à ces problèmes internes. En fait, les aventures en politique étrangère ne sont définitivement pas de mise.  


1  Cité d’après: «Wegen Trump alles Mass verlieren. Glenn Greenwald hat mit Edward Snowdon die NSA-Affäre aufgedeckt. Nun warnt er vor Auswüchsen in amerikanischen Medien»; in: Neue Zürcher Zeitung, 09/11/20
2  Il devient déjà évident que M. Biden, par exemple, est plutôt susceptible de soutenir l’UE dans ses négociations sur le Brexit avec le Royaume-Uni en affaiblissant la position de négociation du Premier ministre britannique.
3  Ferguson, Niall. «Wird auch der freundliche Joe Biden Krieg führen?», in: Neue Zürcher Zeitung du 31/8/20
  

 

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