Les évolutions advenues dans nos sociétés nécessistent une réflexion approfondie

par Urs Graf

Dans nos sociétés occidentales, une réflexion sérieuse sur les orientations profondes qu’elles sont en train de subir est absolument de mise. 

Certains événements dont les traces demeurent encore visibles, soulèvent la question de savoir pourquoi des décisions politiques de grande importance sont de plus en plus privées du débat démocratique public. Il semble que les acteurs influents préfèrent ne prendre de telles décisions qu’entre eux.

Au cours des décennies après la Seconde Guerre mondiale, une certaine tendance dont l’image sous-jacente de l’homme s’est manifestée de manière de plus en plus évidente, allant de pair avec la régression vers la loi du plus fort. Dans la vie économique mondiale, le radicalisme du marché domine, et dans l’ensemble de la société, nous assistons à une tendance au darwinisme social et à la sauvegarde de privilèges immérités, comme le prétendaient déjà les barons coloniaux du XIXe siècle.

Mais l’«économie mondiale» n’est pas une entreprise sans sujets. Il y a des acteurs «avec des noms, des adresses et des visages», qui n’agissent pas de manière cachée et ne peuvent pas éviter l’opinion publique. Ils sont donc obligés de faire apparaître leurs intérêts particuliers comme s’ils se trouvaient en harmonie avec le bien commun. Le temps du colonialisme est révolu, époque où l’on pouvait vivre sans honte sa soif de pouvoir sur les peuples militairement inférieurs. C’est pourquoi le secteur de la formation de l’opinion est devenu de plus en plus important. Il devra pourtant répondre de la présentation honnête des faits. Divers développements politiques, très manifestes en Suisse, violent clairement les intérêts du souverain (les citoyens!) révélant les effets des interventions technologiques sociales. Voici une liste grossièrement dressée et donc incomplète: 

  • Le processus dont nous avons affaire est devenu particulièrement évident depuis les efforts de légalisation des stupéfiants. Le marché s’ouvre de plus en plus à une marchandise qui nuit, en tous points, à ses consommateurs, les prive du pouvoir de disposer sans entraves de leur propre personne et donc de leur liberté et de leur dignité, perturbant ainsi l’ensemble du tissu social. Cependant, l’initiative «Jeunesse sans drogue», ensemble avec toutes les autres initiatives populaires allant dans le même sens, a été combattue par les milieux d’affaires comme étant «inhumaine».
  • En 1995, l’AGCS (Accord général sur le commerce des services)a décidé, dans le cadre de l’OMC nouvellement créée, de brader les services de base dans le monde entier. Depuis lors, les réformes qui y sont liées, y compris dans les secteurs de l’éducation et de la santé, ont conduit à la privatisation des tâches jadis réservées à l’Etat, permettant l’établissement de monopoles mondiaux sur la fourniture de biens essentiels à tous. 
  • L’initiative Souveraineté du peuple sans propagande gouvernementale, qualifiée par les médias d’«initiative de muselière» a été rejetée. Cependant, il faut éviter de banaliser cette «propagande officielle». En conséquence, les membres de l’exécutif se retiennent un peu plus d’intervenir directement au débat public, encourageant en même temps les interventions de groupes de pression et de groupes de réflexion spécialisés en matière de «démocratie dirigée».
  • Après le tournant du millénaire, dans le cadre du rapprochement avec l’UE, le principe dit «Cassis de Dijon» a été adopté unilatéralement, c’est-à-dire sans condition, par la Suisse. Le référendum a échoué de justesse car trop de gens croyaient qu’ils pouvaient «conquérir le marché européen en tant que fabriquants de produits de niche». Cela a permis d’ouvrir le marché suisse dans tous les secteurs aux fournisseurs étrangers dont les produits ne doivent plus répondre aux normes suisses telles qu’elles sont imposée à nos producteurs nationaux (Après tout, la formulation «obstacles techniques au commerce» couvre toutes les exigences non tarifaires, c’est-à-dire celles qui sont de nature écologique, sociale ou sanitaire).
  • Afin de contrecarrer cette évolution, l’initiative Référendum pour les traités internationaux fut lancée. Le droit de référendum (droit populaire essentiel suisse) devait être étendu aux traités internationaux. Les partisans de la mondialisation l’ont combattue avec succès avec le slogan: «Des développements importants seraient bloqués. […] Tous ne peuvent pas participer à la prise de décision qu’ils ne comprennent pas.»
  • Ensuite, l’initiative Le droit suisse au lieu de juges étrangers fut lancée, tentative de protéger la Constitution fédérale suisse contre l’impérialisme juridique de grands Etats ou de puissances telles que l’UE. Il a été rejeté avec le mensonge évident que la Suisse (l’UDC) voulait «abolir les droits de l’homme» et «rompre le respect des traités».
  • Dans le cadre de cette campagne, on assista à la fondation de l’«Opération Libero» , «mouvement» qui lutte contre le prétendu «retard des réformes» en Suisse, avec des intervenantes en public très éloquentes (du type jeune, effronté et féminin) prônant l’adhésion de la Suisse à l’UE.

Le débat sur l’initiative Entreprises multinationales responsables et sur la manière de faire face à la pandémie de Covidne sont que des exemples récents rentrant également dans cette zone pleine d’ambiguïtés.

Dans nos sociétés occidentales, les citoyens manquent de confiance en eux et dans leurs attitudes vis-à-vis de la vie en commun. Et dans cette confusion parfois désespérante, les acteurs déterminés ont les mains libres pour poursuivre leurs propres intérêts.

C’est pourquoi il est urgent de mener une réflexion de fond. L’anthropologie moderne a suffisamment insisté sur la nature sociale de l’homme, condition du genre humain souvent trop peu prise en compte dans la vie politique. Du point de vue des sciences humaines, les lignes d’orientation prises par les évolutions récentes dans nos sociétés, avec leurs intérêts particuliers en jeu, pourraient être l’objet d’une réflexion approfondie afin d’en déterminer leur pertinence pour le vivre ensemble.

Peut-être profiterons-nous maintenant du ralentissement de la vie publique imposé par la pandémie comme opportunité pour le faire.  

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