De l’utilité des jeux de société «Scrabble», «Ligretto», «Chicken out», «Halma» et «Die fiesen Sieben» – qu’est-ce?

par Eliane Perret, enseignante spécialisée et psychologue

Récemment, j’ai demandé à ma classe comment passer son temps libre après les cours d’école, ceux qui ne nécessitent pas d’écran. Au début, c’était le calme profond. Si j’avais interrogé mes élèves sur des jeux informatiques ou des plateformes de médias sociaux qu’ils connaissaient bien, j’aurais immédiatement eu une multitude de réponses. «Sortir et jouer au football», a finalement lancé un garçon, «ou ranger la chambre». Puis une fille a raconté qu’elle aidait sa mère à faire la cuisine et le ménage. Un garçon était d’accord avec elle et a ajouté qu’il aimait aussi cuisiner avec son père et qu’il dessinait souvent. Un autre garçon a parlé de la construction commune en briques Lego avec son jeune frère. Une fille a parlé avec enthousiasme de «Scrabble», de «Ligretto», de «Chicken out», de «Halma» et de «Die fiesen Sieben» auxquels ils jouaient à la maison. Les visages des autres enfants, plutôt ébahis, reflétaient le besoin évident d’explications. La fille leur a expliqué les différents jeux. Entre-temps, un garçon affichait une mine pétrifiée, légèrement offensée, déconcerté visiblement par ma question. Je connaissais ses loisirs préférés et je savais qu’il passait beaucoup, beaucoup trop de temps avec les jeux informatiques. Avec le temps, on avait tout de même récolté quantité d’idées comment passer son temps libre de façon excitante et pourtant sans écran. Pour moi, c’était également l’occasion de constater à quel point, dans de nombreuses familles, le temps passé pour jouer ensemble était minimal.

«Je serais le conducteur 
de la pelleteuse …»

Comme souvent, le sujet a continué à me hanter encore sur le chemin du retour. Le jeu commun, tellement convoité pendant ma propre jeunesse et pour lequel vous preniez rendez-vous pendant votre temps libre, était-il tombé dans l’oubli collectif? En fait, le jeu est l’une des activités les plus importantes pour un enfant, surtout quand il est petit! Même les bébés jouent avec leurs mains et leurs pieds. Tendus, mais heureux, ils attrapent tout ce qu’ils peuvent atteindre et le mettent dans leur bouche. Ainsi, ils apprennent à connaître leur corps et font leurs premières expériences dans leur petit environnement. Dès que les petits enfants peuvent marcher et tenir des objets plus tard, leur champ d’action s’élargit. Ils commencent à construire, à former et à tester différents matériaux. Le papier est froissé, déchiré et mis en bouche à titre expérimental. Des tours en blocs de bois sont construites et tombent à nouveau sous leurs exclamations de désolation et leur désappointement. Avec du papier et des crayons, ils commencent à illustrer leurs idées par des dessins. Et bientôt, le bloc devient une voiture et la chaise une locomotive, lorsque les enfants de deux ans commencent à intégrer leur environnement réel selon leurs propres idées de jeux. La langue joue ici un rôle de plus en plus important. Le jeu symbolique se transforme en un jeu de rôle dans lequel on imite des personnes et des actions de la vie quotidienne: «Je serais le conducteur de la pelleteuse, et tu viendras dans le camion.»

Un terrain d’entraînement incomparable

Ces formes de jeu font partie du développement de la personnalité de l’enfant et constituent un terrain d’entraînement incomparable pour son développement moteur, socio-émotionnel, mental et créatif. Ils explorent l’inconnu et expérimentent les compétences nouvellement découvertes jusqu’à ce qu’ils les maîtrisent «de façon ludique». Avec une endurance étonnante et un enthousiasme, ils s’adonnent à des jeux dans lesquels ils peuvent se mouvoir et exigeant quelque chose d’eux. Ils expérimentent et entraînent leur corps, commencent à le contrôler, connaissent leurs limites et apprennent à évaluer les risques. Ils vivent et traitent une multitude d’impressions sensorielles en élargissant leur connaissance du monde. Par le jeu, ils s’exercent à faire preuve d’empathie envers les autres, à développer la compréhension, à donner un coup de pouce, à endurer et résoudre les conflits ainsi qu’à surmonter les déceptions. Ce sont des étapes importantes dans le développement de la personnalité. Les enfants jouent par motivation intérieure, tout en s’occupant d’eux-mêmes et de leur environnement, en reconnaissant les liens et en les mettant en réflexion: «Penser, c’est rechercher, examiner, tourner, vérifier et compléter dans le but de trouver quelque chose de nouveau ou de voir quelque chose de déjà connu sous un nouveau jour –  en bref, c’est poser des questions» (John Dewey). Aucun programme d’apprentissage ou support électronique, aussi sophistiqué soit-il, ne peut remplacer cela. Les enfants ont besoin de jeux, à savoir par analogie, dans l’ici et le maintenant.

Intervenir? De quelle manière? 
Comment arbitrer lors de conflits?

Le lendemain, il a plu à torrents. Nous avons donc passé la pause dans la salle de classe – à jouer à des jeux avec partenaires. Les enfants ont choisi leurs jeux et se sont mis d’accord sur leurs partenaires Les jeux favoris étaient «Uno», «Le moulin », «Mikado»et un jeu de boules tandis que deux enfants entamaient ensemble un puzzle. 

Dans le coin des joueurs de «Uno», l’agitation se déclara vite. Ils se disputaient sur l’emploi des règles. Un enfant – il risquait de perdre – apporta des règles spéciales, acceptées dans la pratique familiale qu’il voulut tout à coup imposer au jeu. Après une réflexion en commun nous étions tous d’accord qu’il serait judicieux de définir les règles contraignantes – ci-inclus celles aménagées de la créativité et des propres idées des joueurs – avant de commencer. Ensuite, le jeu s’est déroulé bruyamment, il est vrai, mais sans disputes.

Le «Mikado» a également soulevé des questions. Qui reçoit le bâton qui avait bougé? Lesquels permettaient de tricher, et combien de points les différents bâtons comptaient-ils? En jouant au «Moulin», un couple inégal s’était réuni. Une fille était une joueuse expérimentée, y connaissant toutes les astuces, l’autre ne l’avait joué que quelques fois. La première a donc gagné en série, tandis que l’autre ne voulait bientôt plus continuer le jeu. L’idée que la gagnante puisse instruire son amie débutant sur deux ou trois raffinements s’est révélée être une bouée de sauvetage. D’abord, elle avait dépassé un peu ses résistances, mais elle s’est ensuite attelée avec verve à cette nouvelle tâche. A partir de là, les deux jouaient de façon concentrée, interrompues çaet là par des remarques telles: «Regarde, si tu mets ta pierre ici, je peux fermer un moulin. Tu feras mieux de la mettre là.» 

Sur la grande table, les deux enfants avaient installé leur puzzle. «Je cherche toujours les pièces de bord en premier», ai-je entendu dire. «Je regarde les couleurs ou je cherche des pièces pour former une figure, ensuite je les assemble.» Avec des stratégies de solution différentes et changeantes, les deux ont progressé mutuellement, et bientôt d’autres enfants les ont rejoints. 

Je me suis souvenue de longues soirées d’hiver à la maison, lorsque nous avions joué à «Hâte-toi lentement», au «Jeu d’escalades» ou à «Tschau Sepp». Enfant, comme mes élèves maintenant, j’avais été confrontée, moi aussi, à la victoire et à la défaite, à la chance ou à l’habileté pendant ces jeux fort réglementés. Souvent, il n’était pas facile de gérer les sentiments de colère et de déception, d’enthousiasme et de joie. Mais, là aussi, un vaste domaine d’apprentissage était à découvrir. 

Jouer – un premier métier?

Dans la vie d’un enfant, le jeu n’est pas un sous-produit, mais une partie essentielle du développement de sa personnalité. C’est pourquoi le jeu fait, depuis longtemps, l’objet de recherches. Dans un certain sens, le jeu est le métier de l’enfant, surtout quand il est petit encore. Il explore et saisit le monde qui l’entoure et acquiert ainsi les bases de l’apprentissage. Les enfants veulent agir, découvrir et comprendre, se familiariser avec l’inconnu, découvrir le fonctionnement et les lois des choses. Ainsi, le jeu devient un terreau dans lequel les compétences scolaires et plus tard professionnelles peuvent se développer. Dans un sens large, il s’agit du développement des capacités intellectuelles, émotionnelles, sociales, motrices et créatives. Par le jeu, les enfants acquièrent les compétences et les capacités qui leur permettront plus tard à acquérir l’indépendance, la responsabilité personnelle et la coresponsabilité sociale. Elles constituent la condition préalable importante pour la formation et donc d’une vie réussie. Le jeu se découvre à nouveau non seulement chez les enfants, mais de plus en plus dans les soins aux personnes âgées aussi.

Stimuler par 
le jeu numérique ou analogique

Aujourd’hui, de nombreuses offres circulent promettant la promotion ludique aux enfants, dont beaucoup sur le mode numérique. A quel genre se fier? J’ai trouvé une recommandation d’experts qui m’a surprise, dans un dépliant d’un service psychologique scolaire: «Si vous voulez soutenir votre enfant, veillez à ce qu’il y ait suffisamment d’occasion de jouer activement dans sa vie et que les films et les jeux numériques ne prennent jamais plus de place que ses activités ludiques, afin d’éviter l’adaptation, l’ennui et le manque de capacité d’expérience. L’imagination est un moteur pour une pensée productive, pour des idées constructives et pour des capacités de résolution de problèmes qui, associées à une bonne éducation et à une personnalité saine et sûre d’elle, offrent les meilleures conditions pour de bonnes perspectives de carrière.»1D’autres conseils importants émergent du texte de Barbara Ritter, dans l’encadré à la page 7 de cette édition.

Le temps non planifié est un don

Il est donc important que les enfants disposent de suffisamment de temps non planifié, qu’ils puissent s’organiser de manière indépendante, libre d’attentes et de pressions, et cela même à l’âge scolaire. Ils sont capables et ils doivent apprendre à organiser leur temps, à développer et à mettre en œuvre des idées indépendantes. Cela renforce leur capacité à comprendre et à maîtriser les défis quotidiens. Cela ne signifie pas qu’il faille laisser l’enfant seul ou vider la salle ou le jardin d’enfants de jeux pour qu’il devienne «créatif». Le proverbe affirmant «l’herbe ne pousse pas plus vite quand on la tire» a son sens, mais il n’est pas moins vrai qu’elle se fane ou meurt si vous n’en prenez pas soin. C’est pourquoi il est essentiel que les parents soient réellement intéressés à ce que font leurs enfants. Et bien sûr, chaque fois que le temps le permet, jouez ensemble. N’y a-t-il plus de temps pour cela aujourd’hui?

Et maintenant? 

Quand je suis rentrée récemment, trois enfants étaient assis sur un arbre de la propriété voisine. Visiblement amusés, ils observaient les passants, s’attendant à une réaction. J’en étais heureuse. •


Service de psychologie scolaire du canton de Saint-Gall. «Lernen oder Spielen? Kinder lernen spielend», https://www.schulpsychologie-sg.ch/pic-pdf-liste-themen/Lernen-oder-Spielen.pdf (consulté le 23.11.2020) 

Quelques sources qui m’ont été utiles pour la rédaction de cet article:

  • Everts, Regula et Ritter, Barbara (2016). Das MemoTraining. Memo, der vergessliche Elefant. Mit Gedächtnistraining spielerisch zum Lernerfolg. Hogrefe. ISBN: 978-3-456-85697-1 
  • Hajszan, Michaela. «Spielen ist Lernen. Die Bedeutung des Spiels für die kindliche Entwicklung», www.eltern-bildung.at (consulté le 23.11.2020)
  • Krenz, Armin. «Kinder spielen sich ins Leben – Der Zusammenhang von Spiel und Schulfähigkeit», www.kindergartenpaedagogik.de (consulté le 23/11/20) 

Accroitre ses performances par le jeu numérique ou analogique?

par Barbara Ritter, neuropsychologue, Hôpital pédiatrique de la Suisse orientale, Saint Gall

La question est de savoir ce que l’on veut exactement former ou promouvoir avec les jeux, et dans quel but. Lorsqu’il s’agit de former spécifiquement les fonctions cognitives, de la manière la plus efficace possible, les tâches sous formes numériques sont probablement plus efficaces car l’adaptabilité et la spécificité y sont mieux garanties. Cela fonctionne très bien avec les adultes s’ils prennent l’entraînement au sérieux. Avec les enfants, il y a toujours le risque qu’ils se contentent, après un certain temps, de cliquer sur l’écran de manière plutôt caduque ce qui fait que la formation numérique rate souvent son but. Certaines formations en ligne sont cependant dotées de systèmes de retour afin que les parents ou les formateurs puissent le remarquer et intervenir. Mais bien sûr, la formation numérique ne vous apprend rien de social. Le terrain d’entente, la relation, l’attente, la tolérance à la frustration, la régulation des émotions, la motricité fine – aucun de ces éléments n’entre en jeu ici. Ils sont plutôt réalisables par des jeux de société, même si l’effet d’entraînement en termes cognitifs est probablement un peu plus faible, car le niveau de difficulté n’est pas toujours optimal ou (selon le jeu) ils n’exigent la présence mentale qu’au moment où cela vient à son tour. Cependant, les jeux de société sont en principe de bons supports parce qu’ils peuvent enrichir la vie quotidienne pendant des années (les grands-parents les jouent souvent avec leurs petits-enfants encore), parce qu’ils peuvent être facilement intégrés dans la vie quotidienne et qu’ils ont un effet d’entraînement cognitif. Des recherches ont montré, par exemple, que les fonctions cognitives telles que la pensée spatiale, chez les enfants de l’école primaire, peuvent être favorisées de manière statistiquement significative par les jeux et que les personnes âgées qui continuent à jouer fréquemment aux jeux de société pendant leur âge avancé sont en moyenne moins susceptibles de souffrir de démence. De plus, les jeux de société sont amusants et favorisent la convivialité, sans compter leur effet de stimulation. 

Quant aux jeux de PC, des études récentes montrent une image mitigée. Ils disposent souvent en effet de fonctions dans lesquelles les joueurs sont plus performants, par exemple la vitesse de réaction, l’acuité ou la pensée spatiale. De même, les jeux informatiques d’aujourd’hui sont beaucoup plus interactifs qu’autrefois. Souvent, les joueurs jouent en équipe dans un réseau et communiquent en direct, via des écouteurs, tout en passant des niveaux. Il y a donc une interaction sociale. Toutefois, le risque est grand que le jeu ne s’approche du domaine de la dépendance ou qu’il se mette à la place des contacts dans la vie réelle (ce qu’on appelle les expériences sociales primaires). Les jeux informatiques ne sont pas mauvais en soi, mais sont enclins à développer leurs côtés dangereux, surtout lorsque leur emploi est très fréquent et totalement incontrôlé. Tandis qu’en jouant à un jeu analogique, on se trouve, en revanche, en face à face à d’autres joueurs réels, réalisant l’expérience de l’autre sous forme d’interaction directe. A ceux qui sont en quête de jeux qui détendent et fortifient les fonctions cérébrales en même temps, la brochure « Förderung und Erhaltung von Hirnfunktionen mit Gesellschaftsspielen» (Promouvoir et maintenir les fonctions cérébrales avec les jeux de société) est un bon choix. La brochure contient des recommandations de jeux de société stimulant la cognition à tout âge, téléchargeable gratuitement à https://www.kispisg.ch/downloads/kompetenzen/neuropsychologie/foerderung-und-erhaltung-von-hirnfunktionen-mit-gesellschaftsspielen.pdf.

(Traduction Horizons et débats)

 

 

 

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