Rassemblons nos efforts pour la libération de Julian Assange

par Eva-Maria Föllmer-Müller

Le 31 janvier 2020, Julian Assange, Chelsea Manning et Edward Snowden ont été nommés pour le prix Nobel de la paix. Depuis avril 2019, Julian Assange est détenu dans la prison de haute sécurité britannique de Belmarsh et purge une peine de prison pour violation de conditions de la liberté sous caution. Pour rappel, Assange s’était réfugié à l’ambassade d’Equateur il y a plus de sept ans pour se protéger d’une extradition vers la Suède pour des accusations de viol présumé. Bien qu’il ait proposé à plusieurs reprises à la Suède de témoigner sur ces allégations, la Suède ne lui a pas donné aucune garantie d’impossibilité d’extradition vers les Etats-Unis. La procédure a finalement été classée en novembre de l’année dernière. Pour ceux qui voudraient se faire une idée du contexte effrayant des allégations de viol, il est recommandé de lire l’interview du 31 janvier 2020 de Daniel Ryseret Yves Bachmanndu magazine numérique suisse «Republik»avec Nils Melzer, le représentant spécial de l’ONU sur la torture (https://www.republik.ch/2020/01/31/nils-melzer-spricht-ueber-wikileaks-gruender-julian-assange).Sous le titre: «Un système meurtrier est en train d’être créé sous nos yeux», Nils Melzer présente les résultats scandaleux de son enquête: Il s’agit d’accusations construites de viol, de preuves manipulées en Suède, de pressions exercées par le Royaume-Uni pour ne pas abandonner l’affaire, de juges partiaux, d’emprisonnement, de torture psychologique et d’une possible extradition vers les Etats-Unis avec la perspective de 175 ans d’emprisonnement; tout cela parce qu’Assange a exposé des crimes de guerre (cf. encadré).

Julian Assange a été en isolement carcéral

Pendant près de 10 mois, jusqu’au 24 janvier 2020, Julian Assange a été placé en isolement, c'est-à-dire il a été seul jusqu’à 23 heures par jour et demeure sous surveillance vidéo 24 heures sur 24. Nils Melzer et deux médecins ont visité Assange en mai de l’année dernière et ont clairement déclaré qu’Assange avait «des conséquences cliniquement mesurables de la torture psychologique». Depuis lors, Melzer (et d’innombrables autres personnes dans de nombreux endroits du monde) a mobilisé toutes ses forces pour secouer l’opinion publique mondiale. Plus de 60 médecins ont alerté la ministre britannique de l’intérieur à la fin du mois de novembre de l’année dernière sur la situation d’Assange, mettant sa vie en danger, et ont demandé d’urgence son transfert vers un hôpital universitaire. Les médecins ont exprimé leur inquiétude sur le risque encouru par Assange de «mourir en prison». C’est grâce à ses codétenus et à l’équipe juridique d’Assange que le 24 janvier 2020, il a été transféré de l'isolement dans l'unité médicale à un autre avec d'autres prisonniers. Cette percée est intervenue juste après la description de son traitement injuste et inéquitable par son équipe juridique et trois pétitions de détenus.

Le 24 février, l’audience sur l’extradition
vers les Etats-Unis doit commencer

Le 24 février, l’audience sur l’extradition de Julian Assange vers les Etats-Unis doit commencer. On sait depuis longtemps qu’il ne peut pas préparer son procès en prison: il n’a pas accès à ses avocats américains et n’a pas accès aux dossiers, a déclaré M. Melzer. Ici, une personne est torturée devant le public mondial. 

Milosz Matuschek, avocat, rédacteur en chef adjoint du magazine libéral «Schweizer Monat»et chroniqueur de la NZZ, a déclaré le 13 janvier 2020 sur la radio DeutschlandfunkKultur:«L’affaire Assange devient de plus en plus un grotesque mélange de dysfonctionnement judiciaire et médiatique». Et plus loin: «[Cette affaire] est un serment déclaratoire par l’Etat de droit et le public des médias. Même en Grande-Bretagne – après tout, la mère patrie des droits de l’homme – la Convention européenne des droits de l’homme est en vigueur, interdisant toute forme de torture et de traitement dégradant et désobligeant. Il est de nouveau permis de léser la dignité humaine. Le fait que cela touche précisément Assange qui a présenté au public mondial la vérité sur les crimes des puissants, fait de tout cela une tragédie. Le fait que cette exécution par tranches soit également réalisée de manière quasi-publique, est en plus d’un cynisme sans pareil.C’est comme si l’on voulait montrer à Assange que les crimes n’ont pas besoin d’être commis en secret pour garder le public mondial insensible.» [Souligné par l’auteur]

«Communauté de valeurs» sur le banc d’essai

Matuschek poursuit, toujours par rapport à l’importance de l’affaire: «L’affaire Assange est un point de cristallisation pour notre communauté de valeurs et de démocratie. Assange défend le droit à la vérité que chaque citoyen a lorsqu’il doit prendre des décisions en connaissance de cause». Matuschek conclut dans son commentaire: «Cependant, la Convention européenne des droits de l’homme interdit l’extradition vers un pays qui pratique la torture. La pratique de la torture aux Etats-Unis est un fait bien connu de l’humanité depuis l’existence de Guantánamo, grâce à Assange. Il a lui-même publié sur WikiLeaksles meilleures raisons contre son extradition vers les Etats-Unis il y a des années. Sans la libération immédiate de Julian Assange, l’Etat de droit ne peut que se démanteler davantage.»

Les nombreuses protestations internationales contre la détention et l’extradition d’Assange ont jusqu’à présent été ignorées par les gouvernements de Grande-Bretagne, de Suède, d’Allemagne, d’Equateur, d’Australie, des Etats-Unis et d’autres. Les voix des églises sont également absentes. 

Le Conseil de l’Europe voit la liberté 
et la sécurité des médias menacées

Parmi les nombreuses voix qui réclament la libération d’Assange, un traitement humain et juste, conforme aux droits de l’homme, aux normes médicales et constitutionnelles, en voici quelques exemples. Ainsi, le 28 janvier 2020, les membres de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe(APCE) ont appelé les 47 Etats membres, suite à un amendement déposé, à œuvrer pour la «libération immédiate» et contre l’extradition de Julian Assange vers les Etats-Unis. Le fait qu’Assange soit détenu et poursuivi en justice au Royaume-Uni est un «dangereux précédent pour les journalistes», a-t-ildéclaré. L’amendement a été approuvé à l’unanimité et a été inclus dans la résolution globale «Menaces sur la liberté des médias et la sécurité des journalistes en Europe» (voir encadré).

Le Conseil municipal de Genève 
a protesté déjà en février 2019

Déjà le 5 février 2019, c’est-à-dire avant même l’arrestation de Julian Assange à l’ambassade d’Equateur, le politicien de l’UDC Eric Bertinat a déposé une résolution (R-233) au Parlement de la ville de Genève: «La protection de la vie et de l’intégrité physique de M. Julian Assange: la Suisse doit s’en mêler, c’est urgent!» Dans cette résolution, le Conseil fédéral est interpellé, après une justification détaillée, comme suit: «Le Conseil municipal de Genève invite le Conseil fédéral à mettre en œuvre sa politique de protection des défenseurs des droits de l’homme en offrant ses bons offices et en prenant toutes les mesures nécessaires pour protéger la vie et l’intégrité physique de M. Julian Assange».

Erosion des droits de l’homme 
et des principes de l’Etat de droit

Le 2 décembre 2019, des experts en droit international des Etats-Unis, du Japon, de la Norvège et de l’Allemagne ont demandé la libération immédiate de Julian Assange dans un appel au gouvernement britannique: «Le procès en cours contre le citoyen australien Julian Assange, fondateur de WikiLeaks, qui se déroule actuellement dans la prison de Belmarsh, près de Londres, montre une grave érosion des principes traditionnels des droits de l’homme, de l’Etat de droit et de la liberté démocratique de recueillir et de transmettre des informations. […] Le traitement réservé à Julian Assange est indigne de la grande nation qui a donné au monde la Magna Carta et l’Habeas Corpus en 1215. Afin de défendre sa souveraineté nationale et d’obéir à ses propres lois, le gouvernement britannique actuel doit immédiatement libérer Assange».

Une importante résolution provenant de l’Allemagne

Le 6 février 2020, Günter Wallraff(journaliste d’investigation), Sigmar Gabriel(SPD, ancien ministre allemand des affaires étrangères), Gerhard Baum(FDP, ancien ministre allemand de l’intérieur), Peter Gauweiler(CSU) et Sevim Dagdelen(MdB Die Linke) ont lancé l’appel «Liberer Julian Assange de la prison!», qui est soutenu par plus d’une centaine d’éminents signataires de la première heure issus des milieux politiques, scientifiques, culturels et médiatiques (voir encadré). Il y a maintenant 13 475 signataires supplémentaires (au 10 février 2020).

Faire tout ce qui est possible maintenant

Les initiatives énumérées ici pour la libération immédiate de Julian Assange ne sont que quelques-unes parmi tant d’autres. Toutes ces protestations, appels, résolutions, pétitions, etc. du monde entier mériteraient une mention spéciale. Il faut surtout espérer qu’elles seront couronnées de succès. Cette décision sera prise dans les semaines à venir. Une chose est sûre: les initiatives en faveur de la libération immédiate de Julian Assange ne doivent pas se relâcher; de nombreux autres efforts publics, mais aussi diplomatiques, seront nécessaires. 

On ne peut exclure la possibilité que Julian Assange fasse partie d’un «accord» britannique avec le gouvernement américain. Après son retrait de l’UE, le gouvernement britannique actuel cherche à jouer  un nouveau rôle dans la politique mondiale et, ce faisant, à se rapprocher des Etats-Unis. Si l’extradition de Julian Assange était le «prix» à payer, ce serait une grande injustice et un sinistre acte politique – mais malheureusement rien d’inhabituel dans le monde d’aujourd’hui. Raison de plus pour faire tout ce qui est en notre pouvoir pour que cette fois-ci, le droit l’emporte sur le pouvoir. Les chances sont grandes cette fois-ci.  

 

Nils Melzer: «Assange est un être humain, il a le droit de se défendre et d’être traité humainement»

Dans une interview accordée au magazine suisse «Republik», l’envoyé spécial des Nations unies pour la torture, Nils Melzer, a fait le commentaire suivant: «Cette affaire affecte mon mandat de trois manières. Tout d’abord, l’homme a publié des preuves de torture systématique. Cependant, au lieu des tortionnaires, il est maintenant poursuivi en justice. Deuxièmement, il est lui-même maltraité au point qu’il présente maintenant lui-même des symptômes de torture psychologique. Et troisièmement, il doit être extradé vers un Etat qui maintient des personnes comme lui dans des conditions de détention, désignées par Amnesty International comme torture. […]

De plus, l’affaire est d’une importance emblématique, elle est importante pour chaque citoyen dans un Etat démocratique. […]

Il [Julian Assange] ne bénéficiera pas d’une procédure légale régulière. C’est pourquoi il ne peut être extradé. Assange devra faire face à un tribunal avec jury à Alexandria, en Virginie. Devant le célèbre ‹Espionnage Court›, où les Etats-Unis traitent toutes les affaires de sécurité nationale. Le lieu n’est pas une coïncidence, car les jurés doivent être sélectionnés en proportion de la population locale. A Alexandrie, 85% des habitants travaillent pour la communauté de la sécurité nationale, c’est-à-dire la CIA, la NSA, le ministère de la défense et le département d’Etat. Si vous êtes accusé d’atteinte à la sécurité nationale devant un tel jury, le verdict est clair dès le départ. Le procès est toujours mené par le même juge unique, à huis clos et sur la base de preuves secrètes. Personne n’a jamais été acquitté dans une telle affaire. […]

Je ne dis pas que Julian Assange est un ange ou un héros. Mais il n’est pas obligé de l’être, parce que nous parlons des droits de l’homme, pas de droits des anges ou des héros. Assange est un être humain, il a le droit de se défendre et d’être traité avec humanité. Quelle que soit l’accusation portée contre Assange, il a droit à un procès équitable. Cela lui a été constamment refusé, tant en Suède qu’aux Etats-Unis, en Angleterre et en Equateur. […] Il est évident qu’il s’agit d’un procès pour persécution politique. […]

Une fois que le journalisme d’investigation est classé comme de l’espionnage et peut être poursuivi partout dans le monde, la censure et la tyrannie s’ensuivent. Un système meurtrier est en train d’être créé sous nos yeux. Les crimes de guerre et la torture ne sont pas poursuivis. Des vidéos sur YouTube circulent, montrant des soldats américains se vantant d’avoir poussé au suicide des femmes irakiennes capturées en les violant régulièrement. Personne n’enquête sur ce sujet. Dans le même temps, quelqu’un est menacé de 175 ans de prison pour avoir exposé de telles choses. Il a été couvert pendant une décennie d’allégations non prouvées qui le détruisent. Et personne n’assume la responsabilité. C’est une érosion du contrat social. Nous remettons le pouvoir aux Etats, nous le déléguons aux gouvernements – mais pour ce faire, ils doivent nous rendre compte de la manière dont ils exercent ce pouvoir. Si nous ne l’exigeons pas, tôt ou tard, nous perdrons nos droits. Les gens ne sont pas démocratiques par nature. Le pouvoir corrompt s’il n’est pas surveillé. La corruption est le résultat du fait de ne pas insister pour que le pouvoir soit contrôlé».

Source: «Republik» du 31/1/20

(Traduction Horizons et débats) 

 

Le cas de Julian Assange constitue une inquiétante violation de la liberté de presse

Résolution 2317 (2020) adoptée par l’Assemblée du Conseil de l’Europe le 28 janvier 2020

6. L’Assemblée appelle les Etats membres à créer un environnement favorable et propice pour les médias et à revoir leur législation en ce sens, afin de prévenir le recours abusif à différentes lois ou dispositions susceptibles d’avoir une incidence sur la liberté des médias, notamment celles sur la diffamation, la lutte contre le terrorisme, la sécurité nationale, l’ordre public, le discours de haine, le blasphème et la mémoire, qui sont bien trop souvent appliquées pour intimider les journalistes et pour les réduire au silence. A ce titre, les Etats membres doivent notamment: […]

6.2. consacrer et garantir le respect du droit des journalistes de protéger leurs sources et concevoir un cadre normatif, judiciaire et institutionnelle adéquat pour protéger les lanceurs d’alerte et les facilitateurs d’alerte, conformément à la Résolution 2300 (2019) de l’Assemblée «Améliorer la protection des lanceurs d’alerte partout en Europe»; à cet égard, considérer que la détention et les poursuites pénales contre M. Julian Assange constituent un dangereux précédent pour les journalistes, en outre, et joindre à la recommandation du Rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants qui a déclaré, le 1 novembre 2019, que l’extradition de M. Assange vers les Etats-Unis doit être interdite et qu’il doit être libéré sans délai […].

Source: http://www.assembly.coe.int/nw/xml/XRef/Xref-XML2HTML-en.asp?fileid=28508&lang=fr

«Nous appelons la Grande-Bretagne à libérer immédiatement Julian Assange»

Résolution d’urgence du 6 février 2020

Nous sommes très inquiets pour la vie du journaliste et fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, qui se trouve en détention depuis plus de six mois dans la prison britannique de haute sécurité de Belmarsh. Son état de santé est critique. Nous soutenons l’appel du rapporteur spécial des Nations unies sur la torture, Nils Melzer, à la libération immédiate de Julian Assange pour des raisons médicales et pour des raisons d’Etat de droit.

De 2012 à 2019, Julian Assange a obtenu l’asile politique à l’ambassade équatorienne avant d’être menacé d’extradition vers les Etats-Unis, mais il a été rapidement surveillé, isolé et harcelé de manière systématique. Le rapporteur spécial de l’ONU avait rendu visite au fondateur de WikiLeaks emprisonné le 9 mai 2019 avec une équipe de médecins à Belmarsh et avait ensuite rapporté qu’Assange présentait «tous les symptômes typiques des victimes de la torture psychologique prolongée».

Six mois plus tard, M. Melzer a averti que le gouvernement britannique avait ignoré son appel et n’avait fait preuve que de «mépris pour les droits et l’intégrité de M. Assange». Il a continué à être isolé et surveillé dans des conditions inutilement stressantes, qui ne sont pas justifiées pour une simple détention en vue d’une extradition et qui pourraient même mettre sa vie en danger. Julian Assange, par exemple, devait passer 22 à 23 heures par jour seul dans sa cellule sans aucune raison valable. Tout contact humain normal avec d’autres prisonniers est strictement interdit et sa préparation au procès est systématiquement compromise. Dans une lettre ouverte, plus de 60 médecins ont demandé qu’Assange soit transféré à l’hôpital universitaire, son état de santé étant désormais considéré comme une menace pour sa vie.

Julian Assange est maintenant emprisonné uniquement dans le but d’empêcher son évasion dans le cadre de la procédure d’extradition en cours vers les Etats-Unis, où il est accusé d’«espionnage» pour avoir révélé des crimes de guerre et demeure menacé de 175 ans d’isolement.

Il est évident que dans les conditions actuelles de détention, Julian Assange ne peut ni se rétablir ni préparer son procès en extradition, qui doit commencer le 24 février 2020. Tous deux constituent de graves violations des principes fondamentaux des droits de l’homme et de l’Etat de droit, rendent impossible un procès équitable et exposent Julian Assange à des souffrances et des risques sanitaires considérables.

Nous rappelons aux médias allemands qu’Assange est l’un des leurs et que la défense de la liberté de la presse est une question fondamentale de la démocratie.

Malgré les allégations faites contre Assange, nous demandons instamment à la Grande-Bretagne, pour des raisons médicales et de droits de l’homme exposées ci-dessus, de libérer immédiatement Julian Assange afin qu’il puisse se rétablir sous la surveillance d’un médecin spécialiste et exercer ses droits fondamentaux sans entrave.

Nous demandons également au gouvernement allemand de faire des démarches auprès du gouvernement britannique à cet effet.

Source: www.assange-helfen.de

(Traduction Horizons et débats)

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