Brexit – retrouver la souveraineté

Entretien avec Brian Denny, syndicaliste en Grande-Bretagne

 Alors que la grande confédération syndicale britannique TUC s’était prononcée contre le Brexit, une large partie de la base y était favorable. Brian Denny, longtemps dirigeant du syndicat RMT (transports notamment), fait le point.

Ruptures: Avec le coronavirus, le Royaume-Uni est confronté à sa première crise post-Brexit. Cette situation est-elle gérée différemment de la manière dont elle l’aurait été si le pays était encore intégré dans l’Union européenne?

Brian Denny: Le Brexit est un processus de reprise de souveraineté et d’indépendance. Et dans ce cadre, l’épidémie conforte la décision du Royaume-Uni: on voit bien que seuls les Etats sont capables de faire face à cette situation et de s’organiser pour affronter la crise. L’Union européenne ne fait rien car elle ne peut rien faire dans ce domaine. Même Emmanuel Macrondevrait se rendre à cette évidence. Toujours plus d’Europe, toujours plus de mondialisation, toujours moins de frontières, c’est la certitude de prendre de plein fouet toutes les crises en se privant d’outils indispensables pour y faire face.

Des moyens financiers importants sont débloqués par le gouvernement britannique pour limiter les effets de la pandémie. Cela aurait-il été possible avant le Brexit?

L’effet est plus psychologique que comptable ou juridique: nous savons que ces décisions sont nationales, et donc que nous n’avons de compte à rendre qu’à nous-mêmes dans cette situation. Cela est visible sur le coronavirus, mais plus globalement à travers le choix d’une politique budgétaire expansionniste. Le projet du gouvernement paraît aller vers le développement de l’économie en allouant les fonds publics nécessaires. C’est à l’opposé de l’idée d’austéritéque martèle l’UE, et plus généralement de la mondialisation.

N’est-il pas étonnant de voir une telle politique appliquée par le Parti conservateur, qui a jusqu’alors été guidée par un libéralisme économique effréné?

Ce n’est pas si étonnant que cela. Les Tories ont, au long de leur histoire, parfois montré un grand pragmatisme et une vraie intelligence de la situation. Ce pragmatisme et cette prise en compte de la réalité se manifeste aujourd’hui avec le Brexit: des partisans de l’UE au sein du parti Tory ont désormais clairement exprimé que, pour eux, l’affaire était tranchée – c’est par exemple le cas de l’ancien vice-premier ministre sous John Major, Michael Heseltine,qui fut l’un des adversaires les plus acharnés du Brexit parmi les Conservateurs. Les citoyens ont voté, la page est tournée. Il faut vraiment être un social-démocrate pour penser le contraire…

Effectivement, cette attitude n’est pas celle du parti travailliste de Jeremy Corbyn…

Une partie du Labour, qui est très divisé, explique effectivement que son nouvel objectif est le retour, demain, du Royaume-Uni dans l’Union européenne. Ce serait risible si ce n’était dramatique. Ces analyses sont grossières, vulgaires, démissionnaires et inadaptées. Ils sont en retard de dix ans!

N’est-il pas douloureux pour un syndicaliste comme vous de poser un tel constat, plus favorable aux Conservateurs qu’aux Travaillistes?

Le Brexitdépasse le clivage droite-gauche depuis le début. Il a toujours été clair que nous étions sur un sujet majeur de souveraineté, au-delà des positions habituelles de l’échiquier politique. L’intérêt national prime sur ce sujet.

Ne craignez-vous pas toutefois un réveil difficile si, pour réussir sur le front politique, le gouvernement met en place les conditions d’une déréglementation poussée, notamment de la place financière londonienne, et cela sans aucun contrôle?

Ce phénomène de libéralisation extrême des activités financières existait malheureusement dans la City avant le Brexit. L’Union européenne n’a rien fait pour empêcher ce phénomène… Et c’est bien la mondialisation, celle qui séduit tant les sociaux-démocrates – Anthony Blairen fut un éclatant symbole – qui porte en elle l’idée de cette expansion sans limites et sans frontières du capitalisme financier.

Même au prix de l’argent noir?

On ne peut pas se défendre contre l’argent sale dans le cadre de la mondialisation qui le génère et l’amplifie. De ce point de vue, une souveraineté forte se montrera bien plus efficace. Bien entendu, le Brexit n’est pas la solution à tout. C’est un processus et il sera ce que nous ferons de lui. J’ajoute que, contrairement à l’idée reçue, Singapour, qu’on prend souvent comme exemple de déréglementation, bénéficie d’intervention massive de l’Etat. L’UE a par ailleurs … un accord de libre-échange avec ce pays.

Au sein des syndicats, comment est vécue cette politique budgétaire expansionniste des Conservateurs, en investissant massivement, par exemple dans les transports publics?

Les syndicats ne sont pas des partis politiques. Ils doivent représenter l’intérêt des travailleurs. D’une certaine manière, c’est plus simple pour nous, cela nous oblige à être beaucoup plus pragmatiques que les partis politiques. Nous accueillons donc favorablement les décisions, notamment les annonces de développement des réseaux ferrés et de bus. Ces investissements sont indispensables et personne au sein des syndicats ne s’y oppose. Nous pensons même qu’il faut aller plus loin et que nous sommes trop liés encore à des politiques européennes, notamment en matière ferroviaire. Il faut dénouer le lien. Nous sommes en train de retrouver des marges de manœuvres pour mener une politique de transports publics. Il faut aller plus loin. 

C’est-à-dire?

Le Royaume-Uni avait été en pointe dans la déréglementation et la privatisation du ferroviaire dans les décennies 1980 et 1990. Les dysfonctionnements majeurs qui ont suivi ont abouti à une réappropriation par la puissance publique de certaines lignes: ce fut le cas, en 2018, de la London North Eastern Railway, ainsi que de l’East Coast line (qui relie Londres à Edimbourg). Cela ouvre des perspectives.

Ironie de l’histoire, avec la crise du coronavirus, des compagnies comme Eurostarpourraient bénéficier du Brexit …

C’est un bon exemple, Eurostar va avoir besoin d’un soutien public fort pour traverser la crise. Cette intervention des pouvoirs publics sera d’autant plus facile dans un Royaume-Uni animé par l’état d’esprit du Brexit. Nous avons des capacités de réaction plus importantes désormais. Le secteur privé aussi, contrairement à ce que pensent les partisans de la mondialisation et de l’Union européenne, va également bénéficier de notre souveraineté retrouvée.

Parmi ces partisans de l’UE figure le TUC, qui confédère les grands syndicats britanniques. Comment réagissent les dirigeants syndicaux, pris en quelque sorte à contre-pied par le vote populaire?

Le TUC a toujours soutenu le projet de l’UE, et ce, en grande partie sans mandat des syndiqués. Aujourd’hui, il se fait très discret, car des millions de syndicalistes de base ont clairement voté pour la sortie du pays. Il intègre désormais la nouvelle situation, avec sens des réalités, et accepte à contrecœur le départ de l’UE. Mais l’appareil n’est évidemment pas enthousiaste quant à la chance que représente Brexit ... 

Source: Ruptures du 08/04/2020. 

Propos recueillis par Julien Lessors

 

  

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