Les mesures de protection contre COVID-19 mises au défi par des objectifs politiques et économiques

La nouvelle polarisation soulève des questions

par Karl-Jürgen Müller


«Actuellement, nous assistons au glissement de la discussion sur la pandémie – en effet un problème grave – vers une polarisation politique. Là aussi, la question se pose: cui bono?»


Dans son livre «Krieg. Durch fremde Hände» (éd. allemande, 2020), Nikolaï Starikov, homme politique et auteur russe, soulève la question: «Quel est le cœur de la politique mondiale?» Et d’y répondre, immédiatement: «Le contrôle des ressources. Un contrôle que l’on voudrait exercer soi-même et en empêcher son adversaire. Il ne s’agit que de cela, dans toutes les formes de société, sur tous les continents et face à toutes les frontières géographiques. C’est dans ce but que les politiciens se battent, c’est pour cela que les diplomates et les militaires, les ingénieurs et les agents de renseignement œuvrent.» Plus loin, l’auteur continue plus explicitement: «La concurrence entre les Etats et les blocs d’Etats – voilà le véritable centre de la politique mondiale. L’objectif des actions des politiciens de haut niveau est de dominer la planète en contrôlant les ressources et en étendant au maximum leur sphère d’influence. La lutte en quête de la position de sommet et d’avantage d’influence, sa sécurisation et son expansion se fait entre les Etats et les blocs d’Etats dans toutes les sphères d’existence. L’économie, la culture, l’armée, l’idéologie – dans tous ces domaines, la victoire conduit immédiatement à une position avantageuse dans la lutte concurrentielle générale.» Et l’auteur d’y revenir encore, à la page 61: «La lutte entre les Etats et les civilisations, voilà le sens de l’histoire. Toute l’histoire de l’humanité est constituée par ce désir de vaincre.»

La vie politique se réduit-elle 
au combat hégémonique?

Nikolaï Starikov est un auteur qui dit tout haut ce que d’autres pensent seulement. Dans le fond, n’a-t-il pas raison? Ne sont-ils pas nombreux, ceux qui pensent que la vie dans son ensemble, et surtout la vie politique, n’est en effet qu’une lutte permanente de pouvoir où il s’agit de se disputer perpétuellement la position de supériorité, où il ne s’agit que de victoire ou de défaite? Tous les discours des hommes politiques vantant le droit et l’humanité, la dignité humaine et l’égalité ne sont-ils en effet qu’une des nombreuses façons de dissimuler leurs véritables intentions: la quête de ressources, définies essentiellement comme limitées, et du pouvoir nécessaire à s’en accaparer?

Aussi n’est-il donc guère surprenant qu’il y ait des gens qui, même pendantla pandémie du coronavirus, persistant maintenant depuis quelques mois, ne pensent pas différemment, observant la plus grande méfiance envers toutes les déclarations des «puissants»et voulant prouver, en exploitant le fin-fond de leurs raisonnements, que ces «puissants» ne se préoccupent pas, cette fois-ci non plus, de la protection de la santé et de la vie, mais poursuivent des objectifs tout à fait différents: l’expansion du pouvoir de l’oligarchie de parti, la privation des citoyens de leurs droits, l’appauvrissement des masses, la redistribution des fonds du bas vers le haut, de la classe moyenne vers les grandes entreprises, une dictature fasciste pour assurer la domination du capital financier, etc…, etc…

La pandémie du coronavirus est-elle sous le joug de la polarisation politique?

Il y a six semaines, alors que pratiquement tous les pays du monde – notamment en raison de l’expérience de la Chine – adoptaient progressivement leurs mesures de grande envergure pour contenir la pandémie du coronavirus, ces voix avaient peu de poids. Les images et rapports alarmants de Bergame, Madrid et New York, par exemple, furent une source de grande consternation. La priorité, déclarée par les responsables politiques, attribuée à la protection de la santé et de la vie correspondait au besoin profond de la population presqu’entière. 

Cependant, depuis que les intérêts économiques ont été plus fortement touchés, les voix conjurant l’effondrement ont pris beaucoup plus de poids et les préoccupations compréhensibles, du grand public sont devenues plus fortes. Les mesures gouvernementales prises jusqu’à présent pourcontenir la pandémie du coronavirus sont également passées sous le joug de la polarisation politique. En fait, de plus en plus de voix s’élèvent pour saluer expressément la politisation et la polarisation de la question. «Maintenant, il faut que la politique reprenne le haut du pavé», titre par exemple la «Neue Zürcher Zeitung» dans son édition du 24 avril 2020.

Il est certainement juste de revoir constamment les mesures prises jusqu’à présent pour contenir la pandémie du coronavirus et de les réajuster, ce que les responsables semblent faire en effet. C’est précisément ce qu’ont fait, ces 29 et 30 avril, le Conseil fédéral suisse et, en Allemagne, le gouvernement fédéral ensemble avec les chefs de gouvernement des Länder. Mais ce n’est pas précisément ce que semble vouloir un certain nombre de «critiques». On a affaire, semble-t-il, à une nouvelle alliance entre des intérêts économiques influents et les cercles mentionnés ci-dessus, tous deux fondamentalement «critiques» à l’égard de nos pays. Il ne s’agit donc pas d’une question de gauche ou de droite. En tant qu’alliance, ces forces ont un poids politiquement important, aussi bien visibles en Suisse qu’en Autriche et en Allemagne.

Quelle perception de l’être humain?

Il faut noter que la vision du monde et l’image de l’homme de Nikolaï Starikov, citées ci-dessus, peuvent être trompeuses. De premier abord, ses thèses semblent correctes car l’histoire de la politique du pouvoir des Etats, en particulier quant à leur politique extérieure, se prête en effet à cette approche. Cela ne nécessite pas davantage de raisonnement. Mais à y regarder de plus près, elles ne sont pourtant pas suffisantes puisqu’elles laissent à part la nature sociale de l’homme, de chaque être humain. Comment prétendre cultiver son bien-être personnel sans tenir compte du bien-être général, le «bonum commune»! Où mène-t-elle, la politique ne suivant que les thèses de Starikov? Il appelle son propre pays, la Russie, à «entrer dans l’arène politique internationale, la tête claire,» dans ce qu’il considère être une lutte inévitable (contre les Etats-Unis et ses alliés). Dans quel but? Pour vaincre(mise en relief par la rédaction). Il est évident que ce n’est pas la manière de venir à bout avec la spirale de la violence et de la contre-violence, des guerres interminables, des catastrophes humaines se répétant toujours. Les thèses du genre de Starikov reflètent un majeur problème de l’humanité toute entière. Est-ce en effet son dernier mot, pour l’éternité? 

75 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, notre monde est encore loin d’être un endroit pacifique. Il est donc suffisamment pertinent d’y réfléchir toujours.

Alfred Adler, fondateur de la psychologie individuelle, a reconnu et nommé le problème, il y a 100 ans1. Le grand psychologue autrichien a également élaboré des solutions, en théorie aussi bien qu’en pratique, donnant la priorité à la prévention qui doit se pratiquer à un stade précoce du développement de l’individu humain. Ses acquis sont toujours valables aujourd’hui, même s’ils n’ont pas encore trouvé la reconnaissance qu’ils méritent.

Il y a autre chose qui importe. Le regard sur l’histoire de l’humanité montre qu’elle abonde – malgré tous les points encore très problématiques et tous les revers – de réels progrès en matière des relations politiques: dans le développement général du droit par exemple, dans l’évolution constitutionnelle des Etats et, grâce au droit international, également dans les relations internationales.

Peut-être la chancelière 
a-t-elle raison cette fois

La chancelière allemande, Angela Merkel, a également prononcé, dans sa déclaration gouvernementale sur la pandémie du coronavirus devant le Bundestag, le 23 avril 2020, des paroles différentes de celles imprégnées de la politique de pouvoir. Une semaine auparavant, les chefs de gouvernement des Länder allemands avaient convenu avec la Chancelière à relever partiellement le précédent confinement. La chancelière vient de dire, au Bundestag : «Je soutiens pleinement les décisions prises par le gouvernement fédéral et les Länder, mercredi dernier (23/04/2020). Mais je suis préoccupée par leur mise en œuvre depuis lors. Elle me semble par moments trop hâtive, pour ne pas dire, impétueuse. [...] Ne déjouons pas ce que nous avons atteint en risquant un revers! Quel dommage si l’espoir précoce finit par nous punir! Œuvrons ensemble dans la prochaine phase de la pandémie, restons tous avisés et prudents! Nous nous trouvons face à un parcours à longue distance, nous ne devons donc pas nous épuiser trop vite.»

Il est compréhensible que la plupart des gens souhaitent la levée des restrictions liées aux mesures d’endiguement de la pandémie du coronavirus. Il va également de soi qu’il est permis de vérifier le sens et le caractère approprié de chaque restriction – du point de vue de la protection de la santé et de la vie, mais également dans un sens plus large, par exemple sur le plan juridique. Et là où les libertés civiles auront été restreintes de manière illégitime, la correction s’impose.

Mais tout cela peut-il justifier en effet de remettre en cause les mesures prises jusqu’à présent pour endiguer la pandémie, aussi radicalement que certains le font actuellement?

Enfreindre la loi et la constitution 
n’est pas autorisé

Dans ce contexte, il est important de souligner que toutes les mesures de lutte contre la pandémie du coronavirus doivent se conformer à la loi. L’utilisation du mot «état d’urgence» dans le contexte de la pandémie du coronavirus est donc trompeuse ... allant même dans la direction complètement erronée lorsque cette notion est associée au théoricien probablement le plus connu de l’état d’urgence, le juriste constitutionnel allemand, Carl Schmitt, partisan temporairement des nazis. La pandémie ducoronavirus n’est pas un «état d’urgence» au sens d’une situation dépassant l’ordre constitutionnel. Les constitutions démocratiques des Etats constitutionnels libres ne furent pas créées pour «les journées ensoleillées» seulement. Elles doivent s’appliquer également aux situations d’urgence. Enfreindre l’Etat et ses organes reste inacceptables, même dans une situation d’urgence – voilà le défi devant lequel chaque Etat concerné se trouve. 

La constitution allemande garantit, dans son article 2, paragraphe 2, le «droit à la vie et à l’intégrité physique», droit à revendiquer par toute personne vivant en Allemagne. Cet article résulte directement de l’intégrité et du droit à la défense de la dignité de chaque être humain ainsi que de l’affirmation du respect des droits inhérents à l’être humain. Or la protection de la vie et de la santé relève de l’ordre constitutionnel.

Que signifie la liberté?

L’article 2, paragraphe 1 de la Loi fondamentale reconnaît également le «droit au libre développement de sa personnalité»à toute personne vivant en Allemagne. Cela ne signifie pourtant pas que chacun peut faire et laisser-faire tout à sa guise. La Cour constitutionnelle fédérale a souligné très tôt déjà que ce droit se comprend dans le cadre de la nature sociale de l’être humain. La même phrase qui garantit ce droit fondamental se poursuit ainsi: «à condition qu’il ne viole pas les droits d’autrui et ne porte pas atteinte à l’ordre constitutionnel ou à la loi morale». Tous les droits aux libertés sont donc soumis à des restrictions, y compris les droits soumis, ces dernier temps, à des restrictions passagères, par les mesures gouvernementales visant à contenir la pandémie du coronavirus. Il est cependant vrai que «la substance d’un droit fondamental ne doit jamais être compromise». 

Depuis la prise des mesures visant à endiguer l’épidémie du coronavirus en Allemagne restreignant un certain nombre de droits fondamentaux, leur constitutionnalité fait l’objet de controverses.2 Dans les détails, les questions soulevées font l’objet d’un débat approfondi parmi les juristes – si possible de manière à ce qu’ils soient compréhensibles pour tous les citoyens – et soumises aux tribunaux compétents. Les décisions finales de la Cour constitutionnelle fédérale sur ces questions n’ont pas encore été publiées. La majorité de la Cour a rejeté les précédentes demandes de prendre des mesures provisoires,3 deux demandes concernant la liberté de réunion (manifestations et services religieux) ayant été acceptées jusqu’à présent (état 29 avril 2020).

La primauté du droit s’applique également à la communauté internationale

La primauté du droit s’applique également à la communauté internationale. Dans ce contexte, il importe de respecter le droit international existant tel qu’il est formulé, notamment dans la Charte des Nations unies et dans les deux Pactes internationaux contraignants relatifs aux droits civils et politiques et aux droits économiques, sociaux et culturels. Le droit à l’autodétermination des peuples et le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures d’un Etat s’appliquent également en période de pandémie du coronavirus. L’OMS n’est pas légitimée de prescrire un concept uniforme à tous les Etats et à tous les peuples. Les concepts qui conviennent aux Etats constitutionnels et sociaux, démocratiques et libres ne conviennent pas identiquement à tous les Etats. Ce qui est approprié se décide sur le terrain – il faut espérer que l’on n’impose pas, à tous les peuples, des programmes suivant la logique du top-down (du haut vers le bas), mais que les gouvernements, les parlements et les peuples trouvent leurs moyens à eux, viables pour progresser.

Nous aussi, citoyens, sommes visés ...

Mais nous aussi, citoyens des pays tant que la Suisse, l’Autriche ou l’Allemagne, sommes également appelés à nous examiner. Dans quelle mesure prenons-nous au sérieux les dangers posés par le coronavirus, ces derniers jours? Respectons-nous, toujours et systématiquement, les règles de protection de base telles que les règles de distance et les recommandations en matière d’hygiène? 

Ces questions qui se posent à nous tous peuvent même aller plus loin. Interrogeonsnous, dans notre propre vie de tous les jours, dans nos façons de penser et de nous comporter, aurions-nous, peut-être, contribué à la propagation mondiale du virus, nous aussi? Est-il logique de vouloir continuer à vivre comme avant, une fois la pandémie venue à bout? 

Actuellement, nous assistons au glissement de la discussion sur la pandémie vers un débat polarisant – en effet un problème sérieux. Là aussi, la question se pose: cui bono?   


1 Cf. «Corona: Ethique, raison ... et psychologie»; dans Horizon et débats n° 7, du 07/04/2020, p. 7.

2 En saisissant les termes «Loi fondamentale»et «corona»dans un moteur de recherche, on peut se faire une idée des dimensions de cette controverse.

3 Par exemple, un communiqué de presse de la Cour constitutionnelle fédérale du 8 avril 2020 («Demandes d’urgence infructueuses en rapport avec la pandémie COVID-19», communiqué de presse n° 23/2020) déclare, en réponse à une décision de la Cour du 7 avril 2020: Les conséquences des mesures de protection de l’Etat sont «graves, mais non pas déraisonnables dans la mesure requise. Il ne semble pas inacceptable de les suspendre temporairement [les libertés civiles revendiquées] afin de permettre la plus grande protection possible de la vie et de la santé, ce que l’Etat est en principe également tenu de faire en vertu de la Constitution. Par rapport aux dangers pour la vie et l’intégrité physique, les restrictions à la liberté individuelle [soumises à une limite de temps] sont moins sévères».

 

 

 

 

 

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