«L’Emprise sur l’Eurasie»

Entretien avec Hermann Ploppa

Horizons et débats: Après vos livres «Les Enseignants américains d’Hitler» et «Les Faiseurs de l’arrière-fond», vous avez repris le thème de la guerre éternelle contre la Russie dans votre nouveau livre, «L’Emprise sur l’Eurasie». Qu’est-ce qui vous a décidé à écrire ce livre? Et quel est, en quelques mots, le thème central de votre livre?

Hermann Ploppa: Vous avez déjà fait référence à mes deux premiers livres. Au cours de mes recherches sur ces deux livres, j’ai débouché sur tellement de conclusions, pour ainsi dire fortuites, sur le déroulement réel des événements du 20e siècle que je ne voulais pas garder ces conclusions pour moi pour toujours. Cela a commencé par le récit traditionnel sur les raisons du succès d’Hitler. Il m’est apparu assez rapidement que Hitler n’avait pas atteint l’argent et le pouvoir aussi rapidement grâce à son «charisme», à son regard prétendument hypnotique ou à son don pour les mots. Et que ce ne sont pas seulement les cotisations des membres et les dons occasionnels de quelques industriels allemands qui l’ont aidé. Les organisations fascistes ne sont pas non plus des entités idéologiques, mais simplement des sociétés de services pour les entreprises, les cartels, les services secrets ou l’armée. Les nazis ont été financés par des sociétés anglo-américaines avec des sommes d’argent indescriptibles pour forcer l’Allemagne à s’intégrer fermement dans la matrice de pouvoir anglo-américaine. Car, et cela m’amène au thème central de mon livre actuel, l’Allemagne avait traditionnellement des liens étroits avec la Russie. La Prusse avait déjà des relations particulières avec ce pays. Et après que l’Allemagne a été empêchée de se développer par le dictat de Versailles en 1920, ni le gouvernement du Reich ni la Reichswehr n’ont émis de réserves quant à l’établissement de relations étroites, voire intimes, avec l’Union soviétique nouvellement formée, par l’intermédiaire du traité de Rapallo en 1922. Celles-ci comprenaient le développement militaire de l’aviation et de chars d’assaut. Cette politique a ensuite été brusquement et très violemment interrompue par la dictature hitlérienne. Après la Seconde Guerre mondiale, les puissances occidentales ont forcé la division de l’Allemagne pour faire de l’Allemagne de l’Ouest un tremplin explosif pour les armes nucléaires et conventionnelles. Mon livre raconte comment, malgré les liens étroits de la République fédérale avec les Etats-Unis, presque tous les chanceliers ont tenté de travailler avec la France ou l’Union soviétique pour regagner plus de souveraineté nationale.
Nous sommes actuellement dans une situation difficile. Car entre l’Allemagne et la Russie se trouvent maintenant les anciens Etats du Pacte de Varsovie, dont les gouvernements soutiennent désormais pleinement la position agressive des Etats-Unis contre la Russie. Ces Etats commencent à former un front particulièrement anti-russe dans l’Intermarium1. L’Allemagne se trouve donc dans un étau dangereux: il n’y a guère de nouvelles possibilités de développement à l’Ouest. Et le gouvernement allemand se coupe des options dynamiques d’avenir de l’Eurasie, c’est-à-dire la nouvelle route de la soie, pour soutenir à la place la ligne russophobe des Etats-Unis. Ce qui, à mon avis, est une mission suicide.

Vous commencez votre livre par un chapitre sur l’influent géographe britannique Halford Mackinder et sa théorie du Heartland (cœur du grand continent) des années précédant la Première Guerre mondiale. Pourquoi?
Tout le monde s’intéresse à la remarque de George Friedman au Chicago Council on Foreign Relations, selon laquelle la politique américaine a toujours été d’empêcher la Russie et l’Allemagne de former une alliance et de se placer ensuite sur un pied d’égalité avec les Etats-Unis. Ce n’est pas nouveau. C’est précisément ce programme qui a été décrété par Halford Mackinder, un intellectuel britannique qui a eu une énorme influence en son temps. Mackinder a clairement reconnu qu’avec le progrès des chemins de fer et de l’automobile, les Anglais ne seraient plus en mesure de réaliser leur domination mondiale par le contrôle des mers. D’une part, Mackinder savait que la Grande-Bretagne n’y parvendrait seule et avait donc besoin d’une sorte de «sous-traitants» sur le continent pour mener à bien cette conquête pour l’Angleterre. D’autre part, ils voudraient exploiter eux-mêmes la plaque continentale eurasienne avec ses immenses réserves de matières premières. Mackinder a également mis en garde explicitement contre une alliance entre l’Allemagne et la Russie. Le plan de Mackindera été le grand leitmotiv de l’Angleterre et des Etats-Unis au XXe siècle. En contrepartie, les deux Etats étaient prêts à risquer des guerres d’anéantissement extrêmes. Le fait qu’il n’y ait plus eu de grande conflagration mondiale après la Seconde Guerre mondiale est simplement dû à des coïncidences extrêmement heureuses.

Quel rôle ont joué et jouent les puissances anglo-saxonnes et leurs intérêts économiques et financiers dans leur ensemble, c’est-à-dire non seulement la Grande-Bretagne, mais aussi les Etats-Unis, etc. dans l’«emprise sur l’Eurasie»?
La Grande-Bretagne et les Etats-Unis espèrent une énorme expansion de leur pouvoir économique par l’appropriation des matières premières eurasiennes, afin d’attirer un grand potentiel d’acheteurs de produits finis. La Première Guerre mondiale a donc été menée afin d’obtenir un plus grand contrôle sur le continent eurasien. Après cela, une Union soviétique politiquement relativement stable a été créée. D’un côté, des relations commerciales ont été établies avec les Soviétiques, d’abord à contrecœur, et qui ont même été suivie par des relations diplomatiques. Mais d’un autre côté, on a constamment essayé de détruire le système communiste détesté par des moyens militaires et de renseignement. 

Quel est le rôle de l’OTAN aujourd’hui?
Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Grande-Bretagne, avec Operation Unthink-able,et les Etats-Unis, avec Operation Dropshot, ont tenté de détruire l’Union soviétique, lasse de la guerre, par des moyens militaires. Comme ce plan s’est rapidement avéré irréalisable, le gouvernement américain a commencé à utiliser le plan Marshall pour restaurer les Etats dévastés d’Europe occidentale qui se trouvaient dans sa sphère d’influence. A peine cela avait-il été accompli que l’OTAN fut fondée. Dès lors, les alliés ouest-européens, renforcés, ont dû payer eux-mêmes les coûts de l’armement antisoviétique. La conquête de l’Eurasie était un projet américain, dont les coûts devaient désormais être supportés par les Etats alliés aux Etats-Unis avec l’argent de leurs propres impôts.

Le rôle de l’Allemagne dans l’«emprise sur l’Eurasie» était et reste contradictoire: elle coopère avec l’Union soviétique puis avec la Russie, et en même temps elle les attaque. Comment expliquer cela?
Il s’agit d’une interaction. D’une part, au cours des décennies, les Etats-Unis ont mis en place en République fédérale d’Allemagne des réseaux discrets extrêmement influents dans lesquels les élites pouvaient être recrutées. Chaque chancelier allemand doit sa carrière à ces réseaux transatlantiques. D’autre part, ces chanceliers finissent par se rendre compte qu’ils doivent également servir le bien commun de leur pays. Surtout et avant tout, ils sentent une obligation envers leur propre économie. C’est ainsi que le Chancelier Ludwig Erhard a répondu aux offres de contact faites par le chef du gouvernement soviétique Khrouchtchev pour discuter d’une éventuelle réunification de l’Allemagne en contrepartie d’une aide massive au développement de l’économie soviétique par l’industrie allemande. Le prédécesseur d’Erhard, Adenauer, est allé encore plus loin. Depuis 1958, il travaillait à l’unification de la République fédérale d’Allemagne avec la France afin de créer un centre de pouvoir européen contre les Etats-Unis. Helmut Kohl, à son tour, avait déjà convenu avec Gorbatchev de la coopération germano-soviétique. Cela aurait mis la République fédérale sur un pied d’égalité avec les Etats-Unis d’un seul coup. Mais l’Union soviétique a été dissoute par le président russe Eltsine, et cette option s’est donc également évaporée. La chancelière Merkeltente de maintenir la route vers l’Est ouverte dans une certaine mesure grâce à l’adhésion de l’Allemagne à la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures. Toutefois, le gouvernement allemand soutient pleinement la ligne agressive des Etats-Unis contre la Russie, qui finira nécessairement par mal tourner pour l’Allemagne à long terme.

Dans votre livre, vous mentionnez également des hommes politiques qui ont tenté de se soustraire à la prétention des Etats-Unis au pouvoir et qui ont voulu suivre leur propre voie, comme Nikita Khrouchtchev, Charles de Gaulle ou encore Konrad Adenauer, que vous avez déjà mentionné, mais aussi un président américain, à savoir Dwight D. Eisenhower. Qu’est-ce qui a distingué leur politique?
J’ai en effet examiné un peu plus en détail trois hommes politiques remarquables. Tous trois ont principalement obtenu des résultats positifs. Khrouchtcheva considérablement amélioré la situation sociale de la population soviétique et, en plus, en développant son propre missile intercontinental, il a rendu pratiquement impossible aux Etats-Unis d’attaquer l’Union soviétique. De Gaullea pratiquement réinventé la France pendant la Seconde Guerre mondiale et n’a cessé de travailler à rendre l’Europe indépendante des Etats-Unis pendant la guerre froide. Eisenhower, grâce à son énorme prestige en tant que général de la Seconde Guerre mondiale, a vigoureusement contrecarré plusieurs frappes nucléaires des Etats-Unis, en sa qualité de président des Etats-Unis. Ces trois personnalités ont échoué magnifiquement. Je montre par leur exemple que les sociétés modernes ne peuvent être gouvernées que par des réseaux, mais plus par de grandes personnalités individuelles.

Vous avez écrit que le mode de confrontation n’était pas obligatoire et qu’il existe des alternatives à la «mort des lemmings». Quel rôle les citoyens des pays occidentaux peuvent-ils jouer dans ce domaine? Quels moyens viables envisagez-vous pour contrer l’«emprise sur l’Eurasie»?
Les citoyens doivent en effet représenter leurs intérêts beaucoup, beaucoup plus vigoureusement que ce n’était le cas jusqu’à présent. Il ne suffit pas de cocher un nom à l’occasion du spectacle des élections américanisées tous les quatre ans. Tout d’abord, il reste des vestiges antérieurs d’une participation au fonctionnement de la société. Car la copropriété de l’économie fait partie intégrante d’une véritable codétermination. Vous avez fait un excellent travail dans ce sens en Suisse en tant qu’Etat coopératif. En Allemagne, cela existe également, mais dans une moindre mesure, et il faut le relancer. Nous devons également introduire la démocratie directe en Allemagne, qui a merveilleusement bien fonctionné en Suisse depuis plus de 150 ans. Nous devons également apporter un soutien politique aux petites et moyennes entreprises qui font des affaires avec les Etats eurasiens comme la Russie et la Chine. Les liens économiques avec ces pays constituent également un travail pour la paix. L’avenir réside dans l’économie eurasienne de la nouvelle route de la soie, et non dans un lien extrêmement artificiel avec un partenaire qui est séparé de nous par huit mille kilomètres d’océan et qui évidemment s’entraîne lui-même dans l’abîme, avec tous ses alliés. Comme le dit le conte de fées des musiciens de la ville de Brême: «On trouve toujours quelque chose de mieux que la mort».

M. Ploppa, merci beaucoup pour cette interview.

(Traduction Horizons et débats)

1 L’«Intermarium» était une proposition faite par le maréchal polonais Józef Piłsudski après la Première Guerre mondiale pour une structure étatique confédérée, à prédominance slave, qui devait s’étendre de la mer Noire à la mer Baltique et était stratégiquement dirigée à la fois contre l’Allemagne et la jeune Union soviétique. A la demande de la Pologne, cette initiative de l’entre-deux-guerres a été poursuivie en 2016, désormais sous le nouveau nom d’«Initiative des trois mers». Ses membres sont l’Autriche, la Bulgarie, la Croatie, l’Estonie, la Hongrie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la République tchèque, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie. Lors de la conférence sur la sécurité à Munich, le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo a déclaré que cette initiative bénéficierait d’un soutien financier d’un milliard de dollars américains.

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