Les Européens de l’Est courtisent la Maison Blanche

par Gerd Brenner, colonel, Suisse

La seconde moitié du mois dernier on a pu assister à une véritable escalade, entre la Russie et certains pays de l’OTAN, de mesures diplomatiques de rétorsion qui se sont terminées par un véritable échange de coups. Tout cela se déroule dans la région de la mer Noire dans un contexte de renforcement militaire, laquelle devrait se poursuivre en juin avec le déploiement de l’exercice «Defender Europe 2021» de l’OTAN. A cela s’ajoutent des tensions accrues sur la ligne de front à l’est de l’Ukraine. On peut donc se poser la question de ce qu’il en est en réalité et jusqu’où cela peut aller. 


En décembre de l’année dernière, on a appris qu’une attaque massive de hackers – passée inaperçue pendant des mois – avait eu lieu contre des ministères, des administrations et des entreprises aux Etats-Unis, ce qui a mis les services de renseignement américains dans une position embarrassante. Les attaquants avaient infiltré les réseaux via le logiciel de maintenance de la société SolarWinds, utilisé un peu partout. Les instances de sécurité américaines soupçonnent la Russie d’être derrière cette attaque.1 Par «solidarité», la Pologne a ensuite, selon le discours officiel, expulsé trois autres diplomates russes. Si les hackers russes ont réellement interféré dans la campagne électorale américaine, l’expulsion de diplomates serait une réaction légitime de la part du gouvernement américain. Toutefois, cela n’a pas permis jusqu’à présent d’apporter des preuves concluantes. Et il est possible que cette preuve ne soit jamais établie, car elle n’existe pas. Mais aujourd’hui dans ce cas, la diffusion d’allégations infondées est largement suffisante. 
    Quand on déclare ses diplomates indésirables et qu’ils sont priés de quitter le pays où ils étaient stationnés, la Russie expulse aussitôt un nombre équivalent de diplomates de la partie adverse. L’expérience montre toutefois que le gouvernement russe sait très exactement qui il expulse. Nous en avons eu une idée lors de la vague d’expulsions qui a suivi l’affaire Skripal avant la Coupe du monde 2018.2 A l’époque, la Russie avait pris soin de ne pas expulser ceux des diplomates qui étaient nécessaires à la coopération autour de la Coupe du monde de foot. Que cette fois-ci la Russie expulse en retour non pas trois, mais cinq diplomates polonais est assez inhabituel,3 d’autant plus qu’il n’est absolument pas sûr que les diplomates en question dans les deux parties aient effectivement abusé de leur position pour effectuer un travail de renseignement. Tout diplomate se doit de rapporter auprès de ses supérieurs à la capitale. Le critère de décision, c’est de savoir jusqu’où la personne concernée peut aller dans sa collecte d’informations. 
    Ce n’est probablement pas par hasard si la République tchèque a presque simultanément déclaré indésirables 18 diplomates russes, au motif d’une présomption de sabotage qui aurait été le fait du GRU – le service de renseignement militaire russe – en 2014, au dépôt de munitions de Vlachovice; l’explosion d’un dépôt de munitions de l’armée tchèque y avait alors fait deux morts. Il restait un grand nombre de munitions non explosées dans la zone, qui ont dû être éliminées lors d’une délicate intervention. Bellingcat ainsi que d’autres «journalistes d’investigation» affirment avoir identifié les auteurs des explosions de Vlachovice, qui seraient ces mêmes agents du GRU, également responsables potentiels de l’attaque présumée contre Sergueï Skripal. Tout cela paraît assez bizarre. 

Un parc de loisirs 
au beau milieu d’un dépôt militaire

Selon les revues de presse datant de 2014, une atmosphère plutôt anarchique régnait au camp de Vlachovice: on y organisait des rallyes automobiles, des parties de chasse et des cueillettes de champignons, tout cela au milieu des obus, des mines et des grenades. On dirait à présent que la République tchèque voudrait faire porter à la Russie la responsabilité de son propre laisser-aller. En Ukraine aussi, on a beaucoup pratiqué ce genre de partie de Mistigri. Les diplomates russes restent généralement en poste pendant trois à quatre ans. Si un employé de l’ambassade de Russie à Prague a réellement participé à un acte de sabotage de ce type, il est vraisemblable qu’il ou elle ne se trouve plus actuellement en République tchèque. Les arguments des Tchèques sont assez peu convaincants. 
    Lors de l’explosion de Vlachovice, des mines antipersonnel de l’armée tchèque auraient également explosé ou auraient été projetées dans les environs du site.4 En 1997, la République tchèque a adhéré à la Convention d’Ottawa sur les mines antipersonnel et n’aurait donc plus pu avoir ce genre de mines en sa possession. Les mines en question étaient donc vieilles d’une bonne vingtaine d’années. Elles remontaient donc probablement à l’époque de la guerre froide, c’est-à-dire qu’elles avaient au moins 30 ans d’existence. L’expérience de l’OSCE montre que les explosifs vieux de plusieurs dizaines d’années ont tendance à se décomposer spontanément et donc à exploser, surtout s’ils sont mal stockés. Pour y remédier, l’OSCE a élaboré de vastes programmes spécifiques. Sur ce plan également, les arguments des Tchèques semblent bien minces. Le fait que la Russie ait ensuite expulsé 20 et non 18 diplomates tchèques est également révélateur.5

Déploiement de tous côtés

Enfin, on peut se poser des questions sur l’existence d’un possible lien avec les événements dans le Donbass, où l’armée ukrainienne s’est mise à systématiquement tirer sur des drones appartenant à la mission d’observation du SMM dans les jours qui ont suivi la réunion du groupe de contact trilatéral de l’OSCE le 14 avril. Malgré cette obstruction, la Mission d’observation de l’OSCE a constaté, ces jours-là précisément, la présence d’un grand nombre d’armes lourdes dans les gares situées à proximité de la ligne de front dans le Donbass. Toutefois, elle n’a pas pu déterminer s’il s’agissait de renforts pour les troupes du gouvernement ukrainien ou de transports de troupes dans le cadre du remplacement des troupes du front. A Donetsk et Luhansk, les gens ont préféré opter pour la première éventualité. Il est également possible que l’armée ukrainienne ait interféré avec la réception GPS des drones au point que certains d’entre eux n’ont pu décoller et que l’un d’entre eux s’est même écrasé.6 C’est plutôt inhabituel, car jusqu’à présent, les interférences GPS étaient assez limitées et réparties également des deux côtés du front. L’Ukraine a apparemment tenté de déstabiliser les observateurs de l’OSCE.
   Parallèlement, l’OTAN a procédé à d’importantes manœuvres navales en mer Noire. Pour contrer la massive présence des forces navales occidentales, le ministère russe de la défense a ordonné l’envoi de navires de guerre supplémentaires au large de la Crimée. La flotte de la Caspienne a aussi déployé en Mer Noire, entre autres, des corvettes Bujan équipées de missiles Kalibr. Ces armes peuvent être utilisées sur de longues distances contre des cibles maritimes et terrestres. L’Occident serait bien avisé de prendre ces petits navires au sérieux. La Russie a maintenant démontré que ces navires pouvaient circuler rapidement sur ses canaux et ses rivières. 
    Le message politique est clair: la Russie est parfaitement capable de se défendre en cas d’urgence. Au plus fort des tensions, les Etats-Unis se sont abstenus d’envoyer deux navires de guerre supplémentaires en mer Noire.7
    Quelques jours auparavant, des informations avaient circulé sur des mouvements de troupes russes à la frontière avec l’Ukraine et en Crimée.8 
    En fait, l’armée russe a déplacé des troupes aéroportées depuis l’ouest du pays, la région de Moscou et l’Oural vers le sud de la Russie et la Crimée. La Russie a prouvé qu’il n’y a pas que l’OTAN qui soit capable de déplacer rapidement des forces armées d’envergure, et a montré qu’elle ne se laisserait pas intimider. 
    On connaît les appels lancés par l’Ukraine qui en ont résulté ces dernières années. Par le passé, le déclenchement des exercices rapides russes s’est toujours déroulé sans que les scénarios catastrophes prônés par les Etats membres de l’Est de l’OTAN ne se matérialisent vraiment.9 Il convient de rappeler aux Ukrainiens que ce sont leurs alliés américains qui ont affaibli les instruments de vérification ces dernières années, par exemple l’accord sur l’ouverture de l’espace aérien (Treaty on Open Skies) et qui ont malmené le Traité de Vienne. Les Russes vont maintenant revenir à la table des négociations en échange de compromis.
    Et c’est dans ce contexte que se joue la lutte pour le pouvoir au Belarus. Le Président russe Poutine a récemment annoncé que l’arrestation de deux putschistes potentiels en Russie avait prévenu un coup d’Etat visant à renverser le Président biélorusse Alexandre Loukachenko.10 Dans le cadre de ce coup d’état, il était également prévu d’éliminer Loukachenkoainsi que sa famille. Bien entendu, ces informations ne peuvent être vérifiées de manière indépendante. Ce qui est clair, cependant, c’est que l’Ouest voit en la personne de Svetlana Tikhanovskaya une possible remplaçante à placer sur le trône de Vilnius et qu’il continuera à la financer pendant longtemps. L’inexpérience politique de Mme Tikhanovskaya joue en faveur de l’Occident, car Bruxelles et Washington sont à la recherche d’une personnalité docile et populaire qu’ils puissent manipuler à leur guise. Par le passé, M. Loukachenko pensait pouvoir faire des affaires simultanément avec l’Occident et la Russie. En 2013, l’UE a fait échouer une demande similaire dans le cas de l’Ukraine, et elle est devenue encore plus irréaliste avec les sanctions anti-russes de l’UE. 

Analyse

Comment pourrait-on analyser ces événements? S’il existe effectivement un lien entre eux, une interprétation plausible serait que les partisans de l’Ukraine en Europe de l’Est tentent d’attiser les tensions afin de mobiliser les Etats-Unis, qui n’ont jusqu’à présent pas offert le soutien espéré. 
    Il n’est pas impossible que l’Ukraine se sente frustrée par ce qu’elle considère comme une aide insuffisante de la part du Gouvernement Biden. Pour l’instant, cependant, ce dernier est au mieux disposé à fournir une aide verbale et «logistique» sous forme de livraisons d’armes. Malgré de grandes déclarations, aucun gouvernement américain n’est encore entré en guerre contre la Russie pour rendre la Crimée à l’Ukraine. L’administration Biden ne fera pas exception. L’Ukraine manque de soutien international et se trouve de facto isolée. Ses efforts pour entraîner l’Europe dans une guerre pour défendre la Crimée et le Donbass sont jusqu’à présent demeuré vains. 
    Les activistes anti-russes se trouvent au Canada, qui héberge une diaspora ukrainienne, en Pologne et dans les pays baltes. Les diplomates de ces pays sont particulièrement virulents et rivalisent de déclarations de loyauté envers Bruxelles et Washington. A Varsovie, Vilnius et Riga, on trouve une multitude de gens animés d’un désir insatiable de plaire à tous les gouvernements américains. Aux Etats-Unis, en revanche, une frange importante de la classe politique en a assez de ces incessantes interventions partout dans le monde. Ces personnes ont voté pour Donald Trumpet, espérons-le, empêcheront les Etats-Unis de mener de nouvelles actions en violation du droit international dans les années à venir. 
    Depuis des années, les Etats-Unis zigzaguent en matière de politique étrangère. Ce constat a été effectué depuis longtemps, en tout cas depuis les prémices de la présidence de M. Trump. La Maison Blanche, le Département d’Etat et le Congrès suivent chacun leur propre ligne de conduite. Dans le même temps, les Américains tentent d’organiser à Vienne, entre Joe Biden et Vladimir Poutine, une rencontre au sommet qui devrait avoir lieu en juin prochain. Pour le moment, on ne sait pas encore si ce sommet aura effectivement lieu. Les Etats-Unis ne sont plus un partenaire fiable dans la politique internationale et l’UE surestime largement son influence dans le monde. Pourquoi Poutine voudrait-il voir Biden ou von der Leyen?
    L’Allemagne est jusqu’à présent restée ferme sur la question de Nord Stream 2. Si les Américains veulent vendre leur gaz à l’Allemagne, ils doivent le proposer à des conditions plus favorables que celles appliquées par la Russie. L’Allemagne désire diversifier ses sources d’approvisionnement. et c’est tout à fait légitime. Aussi longtemps qu’Alexeï Navalnyrestera vivant dans sa prison russe, l’Allemagne s’en tiendra probablement à Nord Stream 2. 
    Sous la pression de la droite nationaliste, le président ukrainien Volodymyr Zelensky s’est mis dans une position difficile: élu pour mettre fin à la guerre dans le Donbass et détendre les relations avec la Russie, il s’est prêté au jeu du sabre. 
    Il ne lui reste plus à présent que le choix entre un désastre militaire et une grave perte de prestige. C’est pourquoi M. Zelensky tente lui aussi de persuader Vladimir Poutine d’organiser une rencontre au sommet dans l’espoir qu’il lui propose une solution qui lui évite de perdre la face. M. Poutine fera payer une telle rencontre par des concessions politiques. En particulier, il maintiendra la vieille exigence selon laquelle le gouvernement ukrainien doit d’abord résoudre ses problèmes dans l’est de l’Ukraine par des négociations directes avec les républiques populaires de Donetsk et de Louhansk. Sinon, il n’y a aucune raison d’organiser un nouveau sommet. Les ultra-nationalistes ukrainiens ne laisseront pas Zelensky engager des pourparlers directs avec les renégats de Donetsk et de Louhansk.11 Par conséquent, Zelensky reste pour l’instant toujours sous pression.
    Au milieu de toute cette effervescence, la Russie est restée discrète, mais elle a tenu bon. Il faut prendre calmement les clameurs concernant une guerre imminente et une menace russe pour l’Europe: Les ministres de la défense de l’OTAN éprouvent seulement le besoin de démontrer leur utilité.

1Voir, par exemple, https://www.n-tv.de/politik/USA-weisen-zehn-russische-Diplomaten-aus-article22492653.html
2Voir entre autres https://www.waz.de/politik/kommt-der-wm-boykott-so-straft-die-welt-russland-ab-id213856129.html; https://www.spiegel.de/politik/ausland/sergej-skripal-islands-politiker-boykottieren-fussball-wm-in-russland-a-1200007.html
3Voir entre autres https://www.sueddeutsche.de/politik/russland-ausweisung-diplomaten-1.5267520
4Voir, entre autres, https://www.welt.de/politik/ausland/article230471697/Tschechien-weist-wegen-Explosion-18-russische-Botschaftsmitarbeiter-aus.html?cid=onsite.onsitesearch. Sur les conditions de vie au dépôt de munitions de Vlachovice, voir: https://www.welt.de/vermischtes/weltgeschehen/article135319344/Das-wohl-unsicherste-Munitionslager-Tschechiens.html.
5Voir, entre autres, https://www.t-online.de/nachrichten/ausland/krisen/id_89868976/vergeltungsaktion-russland-weist-tschechische-diplomaten-aus.html
6cf. https://www.osce.org/files/2021-04-17%20Daily%20Report_.pdf?itok=80371https://www.osce.org/files/2021-04-16%20Daily%20Report.pdf?itok=98877https://www.osce.org/special-monitoring-mission-to-ukraine/483149 et autres rapports quotidiens du SMM.
7https://www.faz.net/aktuell/politik/ausland/kriegsschiffe-der-usa-fahren-doch-nicht-ins-schwarze-meer-17294349.html. https://www.faz.net/aktuell/politik/ausland/russland-schickt-15-kriegsschiffe-ins-schwarze-meer-17298421.html
8Voir, entre autres, https://www.dw.com/de/russische-truppen-an-der-grenze-zur-ukraine-machtdemonstration-oder-bevorstehende-invasion/a-57112211
9L’exercice «ZAPAD-17» en Biélorussie a été l’un de ces cas.
10http://en.kremlin.ru/events/president/transcripts/65418
11Mercouris, Alexander. «Despite Russia’s Rebuff Desperate Zelensky Says Is ‹Arranging› Summit With Putin», dans The Duran, 27 avril 2021; https://theduran.com/despite-russias-rebuff-desperate-zelensky-says-is-arranging-summit-with-putin/.

 

 

 

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