J’accuse! Cette fois-ci c’est pire que l’affaire Dreyfus!

Le rapporteur des Nations Unies, Nils Melzer, dénonce l’affaire Assange comme un scandale international d’inconduite judiciaire et de rupture de l’Etat de droit

par le Professor Alfred de Zayas*

Il peut sembler inutile de répéter le truisme selon lequel la démocratie dépend de la transparence et de la responsabilité, et pourtant, combien de fois dans un passé récent l’ordre démocratique n’a-t-il pas été trahi par nos dirigeants? Combien de fois les médias ont-ils abandonné leur rôle de chien de garde, combien de fois ont-ils simplement accepté le rôle de porte-paroleau service des puissants, qu’il s’agisse de gouvernements ou de sociétés transnationales? Parmi les nombreux scandales et trahisons de la démocratie et de l’Etat de droit, nous constatons la persécution des journalistes gênants par les gouvernements et leurs aides dans les médias. L’exemple le plus scandaleux et le plus immoral de corruption multinationale de l’Etat de droit est sans doute la «lawfare» [campagne juridique] menée contre Julian Assange, le fondateur de Wikileaks, qui a révélé en 2010 les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité commis par les Etats-Unis et leurs alliés de l’OTAN en Afghanistan et en Irak.
    Dans un monde où l’Etat de droit prévaut, les crimes de guerre auraient fait l’objet d’une enquête rapide et des poursuites auraient été engagées dans les pays concernés. Mais non, la colère des gouvernements et des médias s’est concentrée sur le journaliste ayant osé dénoncer ces crimes. Les poursuites engagées contre ce journaliste constituent une attaque coordonnée contre l’Etat de droit par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la Suède, rejoints ensuite par l’Equateur. L’instrumentalisation du système judiciaire – non pour rendre la justice, mais pour détruire un être humain – a entraîné de plus en plus de personnes dans une conspiration criminelle commune de calomnies, d’accusations forgées de toutes pièces, d’enquêtes sans accusations, de retards délibérés et de dissimulations.
    En avril 2021, mon collègue, le professeur Nils Melzer, rapporteur des Nations Unies sur la torture, a publié une documentation méticuleusement recherchée et méthodologiquement inattaquable sur cette saga presque incroyable. Son livre pourrait bien être appelé le «J’accuse!» de notre époque, nous rappelant comment nos autorités nous ont trahis, comment quatre gouvernements ont collaboré pour corrompre l’Etat de droit. A l’instar d’Emile Zola, qui a révélé le tissu de mensonges entourant la scandaleuse condamnation judiciaire du colonel français Alfred Dreyfus en France en 1898, Nils Melzer nous interpelle 122 ans plus tard en démontrant comment des pays censés être attachés à l’Etat de droit et aux droits de l’homme peuvent trahir l’éthique démocratique avec la complicité des grands médias. M. Melzer écrit qu’il existe «des preuves concrètes de persécution politique, d’arbitraire flagrant de la part de l’administration de la justice, de torture et d’abus délibérés».1 Ce livre est extrêmement important car il exige que nous sortions de notre «zone de confort» et que nous réclamions à nos gouvernements des preuves de transparence et de responsabilité. En effet, il est scandaleux qu’aucun des quatre gouvernements impliqués dans le complot n’ait voulu coopérer avec le Professeur Melzer et n’ait répondu que par des «platitudes politiques». J’ai également fait l’expérience du même manque de coopération de la part des pays puissants auxquels j’ai adressé des notes verbales sur les violations des droits de l’homme – aucun d’entre eux n’a daigné répondre de manière satisfaisante.
    Melzer nous rappelle la fable de Hans-Christian Andersen «Les Habits neufs de l’Empereur». En effet, toutes les personnes impliquées dans le complot Assange maintiennent constamment l’illusion de la légalité, en répétant les mêmes mensonges jusqu’à ce qu’un observateur affirme: Mais l’empereur n’est pas du tout habillé! En résumé: notre administration de la justice n’est pas habillée, et au lieu de faire avancer la justice, elle se livre à la persécution d’un journaliste, avec toutes les conséquences qu’un tel comportement implique sur la survie de l’ordre démocratique. Melzer nous convainc avec des faits que nous vivons dans une époque de «post-vérité», et qu’il est de notre responsabilité de corriger cette situation maintenant, de peur que nous nous réveillions en pleine tyrannie.2 



Melzer, Nils. Der Fall Julian Assange, Piper Verlag, Munich 2021, Page 14, voir aussi https://www.dw.com/en/the-case-of-julian-assange-rule-of-law-undermined/a-57260909;https://www.republik.ch/2020/01/31/nils-melzer-about-wikileaks-founder-julian-assange
ibid. pp. 326-331

(Traduction Horizons et débats)


* Professeur Dr. iur. et phil. Alfred de Zayas, Ecole diplomatique de Genève, Expert indépendant des Nations Unies pour la promotion d’un ordre international démocratique et juste 2012–2018

 

Le messager porteur de mauvaises nouvelles Nils Melzer: L’affaire Julian Assange: histoire d’une persécution

par Urs Graf

Le Rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture ne s’est pas laissé prendre au piège de l’«Affaire Assange».1 Eminent expert en droit international et délégué du CICR avec des décennies d’expérience à son actif dans les zones d’ombre de ce monde, il commence son livre par raconter son propre cheminement intérieur et comment il en est venu à s’engager professionnellement en faveur de ce prisonnier. Il reconnait tout d’abord, à titre personnel, qu’il avait commencé par nourrir d’hypothétiques préjugés2 au sujet du lanceur d’alerte australien, avant de reprendre son travail d’investigation en réponse aux demandes insistantes de diverses organisations, ce qui lui a ensuite permis de parvenir à une vision documentée des faits. Cet aveu de l’auteur ainsi que l’exposé de son point de vue professionnel donnent une dimension humaine aux processus décrits et rendent le livre d’autant plus précieux. Le courage et l’honnêteté du professeur Melzer3 contrastent agréablement avec les éléments de l’«affaire Julian Assange». 
    Car il s’agit bien d’une histoire de crimes d’Etat et de crimes couverts par l’Etat, commis non pas dans des «états en déliquescence» mais dans des démocraties qui, officiellement, respectent le droit international. La seule différence entre ces deux types de pays semble malheureusement résider dans le fait que, dans la seconde catégorie de pays on n’a pas empêché Melzer d’accomplir son travail humanitaire sous la menace d’une arme à feu, mais comme il le dit lui-même, par le biais d’un «harcèlement soft»: un harcèlement manifeste de la part des autorités à l’égard à sa position de rapporteur spécial des Nations unies. Après toutes ces années, aucun des Etats directement impliqués dans l’affaire Assange n’ayant coopéré avec le rapporteur des Nations unies, celui-ci a finalement décidé de lui-même devenir son propre lanceur d’alerte (p. 17) en publiant les résultats de son enquête sous forme de livre. 

C’est désormais à nous, 
citoyens du monde, qu’il revient d’agir

Le livre est divisé en trois parties: «Coup d’œilen coulisses, «Anatomie d’une persécution» et «Combat pour la vérité».
    Dans l’introduction, M. Melzer explique comment et à quel titre il est entré en contact avec l’affaire Assange et pourquoi il a décidé de publier ce livre.

Coup d’œil en coulisses

Ce qui suit est un compte rendu précis des événements survenus en Suède et en Angleterre, au cours desquels le journaliste d’investigation Julian Assange,à la fois redouté et admiré, s’est peu à peu transformé en persécuté, spolié de tous ses droits en tant qu’être humain en raison d’un abus de pouvoir de l’Etat. Cette opération a été intégralement orchestrée par les services de renseignement occidentaux, comme le révèlent les échanges de courriels internes de la société américaine de conseil en renseignement mondial Stratfor.4 
    Mais qu’avait fait Julian Assange, le fondateur de Wikileaks? En rendant publics des documents en provenance d’Irak, il avait entre autres révélé l’horrible réalité de la guerre telle qu’elle a toujours été – même lorsque les opérations militaires portent des qualificatifs aussi nobles que «liberté pour l’Irak», etc. 
    Ce faisant, il a braqué les projecteurs de l’opinion publique sur les sinistres et criminelles manœuvres des pays concernés. Ceux-ci ont alors entrepris de détourner ces mêmes projecteurs pour les pointer vers la personne de Julian Assange et le calomnier. 

Anatomie d’une persécution

Melzer décrit en détail leprocessus par lequel, durant l’été 2010, le ministère public suédois aremanié le témoignage d’une femme fragilisée et hésitante pour le transformer en plainte pour viol, sans donner à l’accusé les moyens de se défendre légalement; en revanche, dès le début de l’affaire, ce même ministère a transmis tous les détails du procès à la presse à scandale. La présomption d’innocence ne s’appliquait pas à Julian Assange, bien qu’il se soit mis à la disposition des autorités suédoises de lui-même. Le procureur général en charge du dossier qui avait immédiatement fait de cette affaire une priorité absolue le fait cependant patienter pendant des semaines avant de procéder à un interrogatoire en bonne et due forme (p. 166) et l’autorisa même à partir pour Berlin. Toutefois, le jour de son départ, il émit un mandat d’arrêt international à son encontre. Les bagages d’Assange enregistrés sur le vol direct Stockholm-Berlin et contenants des données importantes sont perdus sans qu’on puisse en retrouver la trace. (p. 173) 
    De Berlin, il se rendit à Londres. Par l’intermédiaire de son avocat, il restait en contact avec les autorités suédoises qui persistaient à ne pas montrer de précipitation dans leur enquête. Entre-temps, Assange reçut des informations d’Amérique selon lesquelles on monterait un dossier d’accusations d’espionnage contre lui,5 en plus de menaces de mort manifestes. Compte tenu des irrégularités évidentes qui entachaient la procédure suédoise, Assange exigea de la Suède l’assurance écrite de ne pas être extradé vers les Etats-Unis après son interrogatoire. (p. 176) L’Etat suédois refusa de lui accorder cette garantie de «non-refoulement» et refusa également de venir l’interroger en Angleterre. Assange fut de nouveau mis en état d’arrestation. Il se rendit à la police à Londres. Au terme de neuf jours d’isolement, il fut placé en résidence surveillée avec une caution de 200 000 £. On l’autorisa à demeurer chez une de ses connaissances, à condition qu’il porte un bracelet électronique à la cheville dans l’attente d’une procédure d’extradition anglo-suédoise. Les autorités britanniques ont donc contourné l’obligation prévue par le droit international qui leur imposait de le protéger au travers de la création d’une réelle «Lex Assange». (p. 189) L’Etat australien a également honteusement abandonné Assange, son propre ressortissant et refusa de lui garantir qu’il ne serait pas extradé vers les Etats-Unis, où il risque la torture, un procès à huis clos,6 l’isolement à vie, voire la peine de mort.

Fuite à l’ambassade 
de l’Equateur à Londres 

Quand la Grande-Bretagne eut accepté de l’extrader vers la Suède, Julian Assange se réfugia à l’ambassade d’Equateur. Alors sous la présidence de M. Correa, le vaillant Equateur défia le Big Brother du nord et accorda l’asile au persécuté Julian Assange. Il dut même se défendre contre la Grande-Bretagne qui avait menacé de prendre d’assaut le bâtiment de son ambassade, en violation du droit international. (p. 194) 
    Les autorités britanniques le maintiennent ensuite en état de siège policier pendant sept longues années, au cours desquelles Assange ne fut pas autorisé à mettre le pied hors du bâtiment sans courir le risque d’être immédiatement arrêté et extradé. Cela n’empêcha pas le ministre britannique des Affaires étrangères de déclarer au rapporteur spécial de l’ONU, fin 2019, que Julian Assange avait toujours été libre de quitter l’ambassade d’Equateur à tout moment. (p. 246) 
    Avec le changement de gouvernement aux Etats-Unis (Trump) et en Equateur (Moreno), ce refuge se transforma peu à peu en piège. Le gouvernement Moreno avait pris un virage néolibéral et souhaitait «normaliser» les relations avec les Etats-Unis. «Le séjour d’Assange à l’ambassade d’Equateur est devenu un obstacle sur la voie du rapprochement escompté» (p. 206). A l’automne 2018, la Chambre des représentants des Etats-Unis stipula quelle voie devait emprunter le président Moreno pour obtenir ce rapprochement.7 A cette époque, le Fonds monétaire international était en train de prendre une décision sur certains crédits dont l’Equateur avait un besoin urgent, les Etats-Unis ayant un droit de veto. Par conséquent, après avoir renouvelé le personnel consulaire, on commença à créer des raisons qui permettraient de justifier l’expulsion de Julian Assange8 de l’ambassade d’Equateur de Londres.
    La déstabilisation du lanceur d’alerte fut constamment orchestrée par les médias. Afin de le discréditer, on l’accusa de comportement déviant, ce dont il n’aurait pas été capable en raison de son état de santé, et qui ne pouvait être prouvé par aucun enregistrement, malgré la surveillance audiovisuelle constante et contraire aux droits de l’homme de tous ses mouvements dans les salles de l’ambassade. La persécution dont Julian Assange fait l’objet depuis 2010 de la part d’organes de l’Etat avec la participation des médias grand public remplit toutes les conditions de la torture psychologique. 

Torture psychologique

La torture psychologique englobe également la mort sociale, l’ostracisme dont est victime un individu. C’est à cela qu’ont servi les «fortes présomptions» de viol, un fait que les victimes en question avaient nié avant que le ministère public suédois ne le signale illégalement à l’attention du public et le maintienne pendant dix ans, sans porter plainte dans les règles. Ce discrédit jeté sur la personnalité de Julian Assange a conduit de célèbres organisations de défense des droits de l’homme à ne pas lever le petit doigt en sa faveur. «L’aura du violeur lui colle à la peau et empêche que son cas soit considéré pour ce qu’il est, aujourd’hui encore: l’histoire d’une persécution politique». (S. 121) 
    L’atermoiement abusif de cette affaire par les autorités suédoises a également eu pour conséquence que les femmes impliquées n’ont jamais été protégées contre le fait d’être soupçonnées d’être des «menteuses» et des «appâts». «Elles ont été impitoyablement instrumentalisées en vue d’une persécution politique et forcées contre leur gré à jouer le rôle humiliant de victimes de viols douteux.» (p. 124) Ajoutons à cela que les accusations suédoises ont été prescrites en 2017, en dépit de tout le reste.
    Du point de vue du droit international, la torture et les mauvais traitements font l’objet d’une interdiction universelle et absolue et ne sauraient donc être justifiés sous aucune circonstance. Pour la torture, en outre, il existe une obligation mondiale de criminalisation et de poursuites liée à la stigmatisation particulière de l’instrumentalisation de sang-froid de la douleur et de la souffrance. 
    Au matin du 11 avril 2019, Assange, déjà victime de persécutions politiques, a été illégalement déchu de sa citoyenneté et de son droit d’asile par l’Equateur et la Grande-Bretagne. Ila ététransféré à Belmarsh, dans les prisons de sa Majesté. Il s’est produit ensuite exactement ce qu’Assange craignait depuis Stockholm, et pour lequel on l’avait tourné en dérision et traité de paranoïaque pendant des années: le ministère américain de la justice a rendu publiques les accusations jusqu’alors secrètes portées contre lui et a demandé au Royaume-Uni de l’extrader. Les effets personnels, les documents et les ordinateurs du prisonnier ont été remis directement aux Américains «conformément à une demande d’assistance judiciaire du ministère américain de la Justice» et en contradiction flagrante avec toute procédure légale régulière. (p. 224) 
    Dans le chapitre «Aperçu de l’autre côté de l’Atlantique», Melzer aborde les conditions du système de justice pénale américain. Son prédécesseur au poste de rapporteur spécial des Nations unies sur la torture, Juan Mendez,s’était déjà fait les dents sur ce sujet mais on avait tout simplement ignoré ses interventions. On se souvient des rapports de Soljenitsyne et de Bukovsky à l’époque soviétique. Outre cette procédure de toute façon archaïque au regard des normes européennes, en cas de menace pour la sécurité nationale, les Etats-Unis prennent des «mesures administratives spéciales» des conditions de détention imposées par le procureur général qui ont toutes les caractéristiques de la torture, comme on l’a appris dans le cas du lanceur d’alerte Chelsea Manning. Les lanceurs d’alerte, même s’ils ont agi de manière non violente et exposé des crimes méritant des poursuites, sont considérés comme un risque pour la sécurité nationale. Il ne faut pas se faire d’illusions sur le fait qu’en Amérique, Julian Assange ne pourrait bénéficier d’un traitement équitable et humain. 

Combat pour la vérité

A ce jour, les pays concernés ont réagi aux interventions du rapporteur spécial des Nations unies par un «déni de réalité» ou pour résumer avec les mots de Christian Morgenstern: Ce qui ne doit pas être, n’existe pas.9
    Leurs réponses aux représentants de la communauté des nations qu’ils avaient eux-mêmes invité étaient – selon leur culture linguistique – verbeusement agressives, verbeusement tacites ou condescendantes et dignes de la langue de bois.
    Le gouvernement britannique a quant à lui tenté de remettre en question la neutralité du rapporteur spécial de l’ONU, et le gouvernement allemand, que ce dernier n’a même pas contacté, s’est dit «préoccupé par la crédibilité de [son] mandat». (p. 256) Tous deux ont cependant gardé le silence sur les violations des droits de l’homme qui sont en cause dans le cas de Julian Assange, alors que, dans le raisonnement du «deux poids-deux mesures», ils ont très résolument critiqué et même sanctionné des gouvernements étrangers dans d’autres cas qui ne reposaient pas sur des faits avérés. 
    Les malversations des fonctionnaires impliqués ainsi que les déficiences procédurales des processus officiels de ces Etats sont si manifestes et si fréquentes que l’on ne peut s’empêcher de penser qu’il s’agit d’un coup monté pour tenter d’empêcher Julian Assange – et d’éventuels émules – de porter les injustices à la connaissance du public. 

Procès spectacle anglo-américain 

La procédure d’extradition américano-britannique de fin 2020 est devenue un procès spectacle à l’encontre de Julian Assange de même qu’un exemple fort peu honorable de «conformité britannique avec l’accusation américaine. Les arguments les plus absurdes présentés par les Etats-Unis ont progressivement été validés sans aucune restriction. Dans le même temps, soit dit en passant, le juge Baraitsera balayé les objections juridiques ainsi que les expertises et les déclarations des témoins à décharge de la défense sans grande cérémonie.» (p. 318 et suivantes)
    Le 4 janvier 2021, le juge a refusé d’extrader Julian Assange, mais uniquement pour des raisons médicales. «Les conditions de détention auxquelles Assange serait soumis dans une prison américaine de haute sécurité seraient si dures que, compte tenu de sa santé mentale instable, il serait très probablement poussé au suicide.» (p. 319) 
    Melzer craint que «ce jugement ne soit pas tant une expression de l’Etat de droit, de l’humanité ou même de la justice, mais plutôt un traquenard brillamment conçu». (p. 320) En effet, la juge a étendu le champ d’application de la loi américaine sur l’espionnage à la loi britannique sur les secrets d’Etat dans son jugement, créant ainsi un précédent dissuasif sur le plan mondial à en direction des autres journalistes, publicistes ou activistes qui pourraient être tentés de suivre l’exemple de Julian Assange.10

Epilogue

Nils Melzer aurait pu se simplifier les choses. Il est très conscient qu’en adoptant cette attitude et en publiant ce livre, il prend un risque personnel non négligeable. (p. 115) Il s’est également fait lanceur d’alerte ayant défié le pouvoir en dénonçant la corruption des puissants qui accomplissent leurs actes sous le couvert du secret d’Etat – car nous autres hommes ne regardons pas les choses de près, n’agissons pas en tant que citoyens, mais tentons plutôt de nous arranger avec les injustices.
    Melzer se réfère à la philosophe Hannah Ahrendt,11 autrefois émigrée d’Allemagne qui, dans son livre «La banalité du mal» sur le procès Eichmann (1961 à Jérusalem), revient sur la question de savoir comment tout ce qui s’est produit a pu se produire. Ses inquiétudes ne sont pas sans rapport avec le fait que le traitement de l’affaire Julian Assange, réalisé dans «le déni, l’aveuglement et l’embellissement des apparences», met en péril tout notre avenir car nous ne sommes pas à la hauteur des épreuves auxquelles nous sommes aujourd’hui confrontés en tant que membres de la communauté humaine.12

Défaillances du système

Le livre montre avec une clarté stupéfiante comment, dans nos pays occidentaux, le système démocratique est à présent devenu défaillant sous l’influence dissimulée de clans puissants et brutaux. On a retiré au peuple le contrôle de la légalité du fonctionnement élémentaire des organes administratifs essentiels de l’Etat. 
    Melzer l’analyse avec sobriété: «Ainsi, pour autant que nous soyons tentés de jouer les moralistes: la cause de l’échec systémique de la communauté des Etats – dans le cas de Julian Assange comme dans bien d’autres – n’est pas de nature morale, mais a des racines neurobiologiques et socio-psychologiques. [...] Comme je l’ai souligné dans mon rapport à l’Assemblée générale des Nations unies en octobre 2020, même les processus décisionnels les plus complexes en matière de politique sont principalement guidés par des émotions inconscientes, qui visent avant tout à sécuriser l’existence personnelle et à éviter les conflits potentiellement menaçants. Par conséquent, les vérités désagréables tout comme les dilemmes moraux sont occultés, supprimés ou dissimulés grâce à diverses formes d’autosuggestion. Le résultat de ce processus où l’on se ment à soi-même débouche toujours sur un univers sans moralité dans lequel on peut exercer un comportement inhumain et malhonnête sans que cela soit perçu comme tel.» (p. 261) 

Vivre en guerre

Si nous tenons compte du fait que, depuis les années 90 du siècle dernier, nous vivons à nouveau dans un monde en guerre, laquelle ne se déroule pas dans de lointains continents, mais au cœur de l’Europe, où elle est menée par des pays européens gouvernés démocratiquement, cela signifie que depuis des décennies, nous avons déjà pris le parti du mensonge et de l’injustice. On pratique ouvertement la propagande, la violence et le droit du plus fort. Voilà le climat socio-psychologique auquel nous nous sommes insidieusement habitués, il canalise notre pensée et abolit également la liberté de la presse. Des «histoires» opaques jouissant d’une large diffusion ont supplanté la libre formation de l’opinion. 
    On ne perçoit vraiment la différence que sur des périodes plus longues, en comparant avec des incidents similaires. Alors qu’au début des années 70, le «New York Times» et le «Washington Post» étaient en mesure de présenter leur défense devant la Cour suprême des Etats-Unis avec succès – dans le litige concernant les documents divulgués par Daniel Ellsberg sur la guerre du Vietnam, les «Pentagon Papers» qui révélaient comment le gouvernement américain avait délibérément trompé son propre peuple (p. 239), préservant ainsi la liberté de la presse,13 aujourd’hui, Julian Assange est cyniquement privé de tous ses droits par les instances gouvernementales.

La transparence en toutes choses 
est la meilleure des politiques

En conclusion, l’auteur insiste sur l’importance de l’introspection et de la réflexion personnelle, car seul un véritable questionnement personnel ainsi que la tendance à l’auto-illusion permettront aux citoyens d’agir avec maturité sur le plan politique et de résoudre les problèmes de notre époque. 
    «Pour dissiper les ténèbres, il suffit que nous projetions nos propres lumières à l’endroit même où nous nous trouvons et cela comme nous le pouvons. Tout ce dont nous avons besoin, c’est le courage d’être honnêtes avec nous-mêmes et avec le monde.» (p. 331) Maintenant que nous avons découvert ce qui se passe actuellement, vouloir y résister c’est devenu une question d’hygiène mentale.

Pourquoi lire ce livre

En janvier 2020, lors d’une interview avec Daniel Ryser de la «Republik»,14 le professeur Melzer a déjà exposé presque tout ce qui doit être pris en compte dans l’affaire Julian Assange. Entre-temps, il y a eu l’épidémie du Covid et les controverses publiques autour de la gestion appropriée de la crise portant notamment sur la légitimité des actions entreprises par nos gouvernements pour lutter contre la pandémie ont préoccupéles gens. Derrière cet écran de fumée, la guerre, les sanctions meurtrières, la déstabilisation et les soulèvements violents se poursuivent dans les pays qui n’ont pas adopté le radicalisme du marché mondial, sous l’influence occulte de ce même gouvernement – tout comme le meurtre inavoué du lanceur d’alerte Julian Assange qui avait révélé ces agissements. 
    Le livre nous dévoile les détails qui participent à cette scandaleuse infraction à la loi. Une fois réassemblés, tous ces fragments de mosaïque forment un tableau qui doit nous bouleverser, si nous ne voulons pas renoncer à notre part d’humanité. Dans le cas de Julian Assange, il est encore possible et même urgent de faire triompher le droit.  •



Melzer, Nils mit Kobold, Oliver. Der Fall Julian Assange. Geschichte einer Verfolgung. Piper, München 2021, ISBN 978-3-492-07076-8
voir «Gefangen in meinen eigenen Vorurteilen» (p. 28)
«Plötzlich wurde mir die politische Dimension dieses Falles klar und dass ich es meiner persönlichen und beruflichen Integrität schuldig war, genauer hinzusehen und mir eine eigene Meinung zu bilden.» (p. 53)
«Legt nach. Treibt ihn von Land zu Land, bedrängt von allerlei Anklagen für die nächsten 25 Jahre. Nehmt alles, was er, seine Familie und alle Personen aus dem WikiLeaks-Umfeld besitzen.» (p. 174)
Menaces de mort en provenance d’Amérique (p. 225f.)
Procès à huis clos concernant la sécurité de l’état (p. 228f.)
«Um in diesen entscheidenden Fragen voranzukommen, müssen wir jedoch zunächst eine signifikante, von Ihrem Vorgänger Rafael Correa geschaffene Herausforderung lösen – den Status von Julian Assange.» (p. 221f.)
«Jeder Punkt suggeriert die Unvermeidbarkeit des Ausweisungsentscheides, entpuppt sich bei näherem Hinsehen jedoch als wenig überzeugend, wenn nicht geradezu als absurd.» (p. 222)
«Weil, so schliesst er messerscharf, nicht sein kann, was nicht sein darf.» (aus Morgenstern, Christian. Die unmögliche Tatsache)
10 «Damit war das rechtliche Fundament gelegt, um zukünftig weltweit jeden strafrechtlich verfolgen zu können, der es wagen sollte, die schmutzigen Geheimnisse der Regierungen ans Licht der Öffentlichkeit zu ziehen.» (p. 321)
11 «Und es ist auch der undramatische Stoff, aus dem die grossen Tragödien der Menschheit gemacht sind, angefangen beim politischen Appeasement der Mächtigen über das Verdrängen passiver Mitverantwortung bis zur bürokratischen Komplizenschaft mit schlimmsten Verbrechen – die ‹Banalität des Bösen› im Sinne von Hannah Arendt eben.» (p. 260)
12 «Selbsterkenntnis, Ehrlichkeit und Verantwortungsbewusstsein sind daher längst nicht mehr einfach eine Frage der persönlichen Moral, des Glaubens oder des Lebensstils, sondern des nackten Überlebens unserer Spezies.» (p. 326ff.)
13 6/05/21: «Nur eine freie, unbehindert agierende Presse kann wirksam Täuschungen durch die Regierung aufdecken. Und über allen Verantwortlichkeiten einer freien Presse steht die Pflicht, jeglichen Teil der Regierung daran zu hindern, die Menschen zu betrügen und in ferne Länder zu schicken, um an fremdländischen Krankheiten und fremdländischen Kugeln und Granaten zu sterben.» (https://fr.wikipedia.org/wiki/Pentagon_Papers) mit Bezug auf (https://caselaw.findlaw.com/us-supreme-court/403/713.html)
14 https://www.republik.ch/2020/01/31/nils-melzer-spricht-ueber-wikileaks-gruender-julian-assange

Torture psychologique

En résumé, au sens de la Convention contre la Torture des Nations unies, le terme de «torture» se réfère à l’adjonction intentionnelle de grandes douleurs physiques ou de souffrances dans le but d’atteindre un objectif déterminé. En outre la torture vise toujours des personnes sans défense qui sont à la merci du tortionnaire. 
   En ce qui concerne la torture psychologique, il s’agit alors de la combinaison de quatre éléments: intimidation, isolement, arbitraire et humiliation.

 

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