«On a voulu me discréditer»

Contentieux entre la correspondante au Moyen-Orient Karin Leukefeld et WDR

par Ilona Pfeffer

Les interviews sont-elles soumises à des droits d’auteur en tant qu’œuvres audiovisuelles, et les interviewés sont-ils obligés de tolérer l’instrumentalisation de leur interview par un média, malgré leurs objections et, qui plus est,diffuse de fausses allégations? Tel est l’enjeu du contentieux juridique opposant la correspondante indépendante en Syrie, Karin Leukefeld, à la Westdeutscher Rundfunk (WDR).

A l’occasion d’un reportage radio réalisé par l’auteur Marc Thörner pour le compte de la WDR, et destiné à toutes les chaînes de l’ARD, la WDR avait contacté par courriel Karin Leukefeld, correspondante au Moyen-Orient, pour lui demander une interview en août 2019. Mme Leukefeld effectue des reportages en Syrie pour divers médias germanophones depuis près de dix ans et c’est actuellement la seule correspondante allemande accréditée en Syrie. Compte tenu de sa longue expérience du journalisme et de son expérience de reporter sur le terrain auprès de la population locale, il était logique de faire appel à Karin Leukefeld comme interlocutrice pour débattre de l’avenir de la Syrie. 
    Concernant les questions susceptibles d’être évoquées, M. Thörner avait préalablement émis le souhait que Mme Leukefeld «puisse donner son avis sur la politique intérieure syrienne, en particulier sur la politique de réconciliation. En second lieu, il s’agissait de connaître son avis sur la politique étrangère allemande à l’égard de la Syrie, y compris sur l’image de la Syrie dans les médias allemands. «La correspondante au Moyen-Orient, qui par le passé avait entre autres également réalisé des reportages pour la WDR, avait donc accepté et s’était préparée à traiter les sujets susmentionnés.Toutefois, Karin Leukefeld a confié à SNA News qu’elle avait commencé à avoir des soupçons pendant l’enregistrement de cette interview de 40 minutes sur Skype. Certains sujets n’avaient pas été abordés du tout, alors que d’autres, n’ayant fait l’objet d’aucun accord préalable, faisaient en revanche l’objet de questions récurrentes. 
    «L’une des raisons qui a éveillé mes soupçons au cours de cette interview concernait le thème du regard porté par les médias allemands sur le conflit syrien. J’avais beaucoup de choses à dire à ce sujet. Mais il a précisé: Vous écrivez pour Junge Welt et pour Russia Today RT. Selon lui, RT était à droite et Junge Welt à l’extrême gauche. Il a également déclaré: N’êtes-vous pas frappée de la ressemblance de votre argumentation avec celle de l’AfD? Alors, je lui ai répondu: Ecoutez, vous parlez là d’un parti politique alors que moi, je suis une journaliste de terrain. Vous-même, vous êtes aussi correspondant de presse et vous savez que dans ce cas, on rapporte ce qu’on entend et ce qu’on voit sur le terrain et on essaie de faire passer l’information au public en Allemagne. Cela n’a rien à voir avec la position d’un quelconque parti politique», a déclaré Karin Leukefeld. M. Thörner a néanmoins persisté jusqu’à ce qu’elle dise finalement qu’elle ne dirait plus rien à ce sujet. 
    «Il voulait que je prenne mes distances avec l’AfD, ce à quoi j’ai rétorqué que j’étais journaliste etque je n’avais pas à me démarquer des opinions des politiciens. C’est à partir de ce moment que j’ai commencé à avoir des soupçons.»
    Le malaise ressenti et en partie exprimé au cours de cette interview l’a incitée, après l’entretien, à demander par courriel quels étaient les extraits du débat dont l’auteur voulait se servir pour son reportage radiophonique, et à solliciter en même temps de pouvoir les autoriser au préalable dans leur contexte respectif. Suite au refus de Thörner, elle l’a informé, de même que la station de radio, du retrait de son consentement à l’utilisation de son interview, selon les propres déclarations de la correspondante de presse en Syrie.

Une émission pleine de fausses allégations

Malgré l’opposition manifeste et argumentée de Mme Leukefeld, le document radiophonique a été diffusé le 26 février 2020 dans tout le pays sur les ondes de l’ARD. Ce reportage a également été accessible à tous durant une longue période dans les médiathèques des chaînes publiques, précédé d’un commentaire venant en contrepoint que Karin Leukefeld a pu se procurer. Le commentaire en question se réfère précisément à un passage du reportage à propos duquel Thörner déclare: 
    «Peu de temps après notre conversation, Karin Leukefeld m’adresse un mail-surprise dans lequel elle exprime son souhait de voir supprimer de l’interview les passages concernant le PSNS et ses attaques suicides. Devant mon refus – car cela ne contrevient pas à la déontologie du journalisme – elle exige la suppression pure et simple de l’intégralité de l’interview.»
    Il s’agit là d’une affirmation totalement fausse, comme cela ressort de la déclaration de la journaliste. Mme Leukefeld n’avait en aucun cas fait de lien entre le retrait de son interview et les passages traitant du parti d’opposition PSNS [Parti social-nationaliste syrien]. En fait, après que Thörner ait refusé de préciser quels étaient les extraits de l’interview qu’il entendait exploiter, Mme Leukefeld s’était contentée d’écrire, pour justifier son refus, qu’elle n’avait pas eu connaissance du manuscrit de base et qu’en conséquence elle ignorait lesquels de ses propos allaient être repris et dans quel contexte ils seraient utilisés. Thörner n’ayant ni voulu ni pu se prononcer sur ce point, elle avait donc retiré son consentement. 
    Quelque temps plus tard, le reportage disparut des médiathèques de l’ARD, mais sa retranscription demeura visible sur le site du WDR pendant un bon moment. Un an après, aussi bien l’émission radiophonique que sa retranscription ne sont plus disponibles au sein de la médiathèque de l’ARD. Toute référence à l’émission est assortie de la mention: «En raison d’une clarification juridique en cours, la diffusion de cette émission est actuellement suspendue.» Il est cependant possible de consulter les communiqués de presse sur le site de la WDR. 

L’Internet n’oublie rien

Qu’on ne puisse plus avoir accès à ce reportage dansles médiathèques ne procure qu’une bien maigre consolation, car comme nous le savons tous, l’Internet n’oublie rien. Il suffit d’une rapide recherche via une archive web pour faire ressurgir le document en question, tel qu’il a été diffusé. Lorsqu’on écoute l’intervention de Thörner, qui dure pratiquement une heure, s’impose d’emblée l’idée de créer une certaine atmosphère en recourant à divers bruits de fond et des effets sonores, et c’est sur cette toile de fond sonore que se déploie le discours sur le «nouvel empire syrien» de Bachar el-Assad. Les enregistrements originaux de l’entretien de plus de 40 minutes avec Mme Leukefeld sont présentés sous la forme de courts extraits sortis de leur contexte. A plusieurs reprises, ils sont mis en parallèle avec les déclarations de Christian Blex, politicien de l’AfD, comme s’il s’agissait d’une alliance naturelle. En revanche, il ne subsiste pratiquement rien de l’analyse et de l’expertise de Leukefeld au sujet de l’avenir possible de la Syrie. 
    Lorsqu’elle a écouté le reportage pour la première fois, se souvient Karin Leukefeld, elle a réalisé que l’auteur Marc Thörner avait une toute autre idée de sa présentation communiquée lors de sa demande d’interview. Ses préoccupations ne portaient pas sur les perspectives d’avenir de la Syrie, mais sur l’image spécifique qu’il voulait donner d’elle. D’une part, Thörner n’a pas pris la peine d’expliquer le contexte, comme par exemple l’émergence et les composantes du PSNS, le parti d’opposition syrien. D’autre part, il a utilisé les représentations habituelles du bien et du mal, avec les «usual suspects», les suspects habituels, comme le méchant dirigeant Assad, le méchant Hezbollah, les méchants complices que sont la Russie et l’Iran. 
    «Je pense qu’il avait déjà sa petite idée de la direction à prendre – martyrs, islamistes, nazis. Et je crois que la seule raison pour laquelle je me suis trouvée mêlée à tout ça, c’était afin de me discréditer. Parce que pour faire le portrait du supposé nouvel empire syrien de Bachar el-Assad, il n’avait pas du tout besoin de moi. Pour cela, il avait besoin des martyrs précédemment cités, des islamistes et des nazis. 
    Mais moi, en tant que journaliste, je n’avais nulle part ma place dans cette description. Je pense que sa seule motivation pour cette interview était de me mêler à l’affaire, car en tant que journaliste, j’ai fait l’objet de nombreuses critiques pour avoir couvert la Syrie pendant près de dix ans. Je pense qu’en l’occurrence il voulait en rajouter une couche.

Karin Leukefeld va en justice

En mai 2020, Mme Leukefeld a intenté un procès à la WDR devant le tribunal régional de Cologne. Les points clés de cette affaire étaient de déterminer dans quelle mesure la WDR avait le droit d’utiliser son interview, malgré l’objection de Leukefeld et les arguments fallacieux invoqués quant aux raisons avancées par Leukefeld pour justifier le retrait de l’interview. Après plus d’un an de procédure, les parties se sont retrouvées au tribunal jeudi dernier. Comme l’a expliqué Karin Leukefeld à la SNA, le juge n’a pas suivi le raisonnement de ses avocats selon lequel l’interview était protégée par le droit d’auteur en tant qu’œuvre radiophonique. Sur ce point la législation n’est pas tout à fait explicite, souligne la journaliste chevronnée. «La norme est en fait de mener la discussion avec les interlocuteurs, puis de dire: ‹Avant toute publication, je vais soumettre ceci à votre autorisation›. C’est la règle que j’applique, telle que je l’ai toujours pratiquée, et je sais que d’autres collègues la pratiquent également. Mais il n’y a évidemment aucune disposition légale à ce sujet. Il y a déjà de nombreux litiges juridiques à ce propos et cela a toujours porté sur des cas où la personne interrogée a eu l’impression, ou a même pu prouver que l’utilisation des extraits sonores s’est faite dans un contexte complètement différent de ce qui avait été convenu.» 
    En revanche, sur l’autre point litigieux majeur, c’est-à-dire la raison de sa rétractation, le juge a très clairement déclaré que rien dans la correspondance échangée ne pouvait le laisser supposer. «Il s’agit d’une invention de M. Thörner et d’une fausse allégation, et sur ce point j’avais raison.»
    Après une brève pause dans les négociations, assortie de concertations approfondies, la WDR a soumis une proposition de conciliation, qui a été acceptée, a indiqué Mme Leukefeld. Toutefois, cette mesure de conciliation doit encore faire l’objet d’un accord interne au sein de la WDR et ne sera donc opérationnelle que dans quelques semaines.
    Le lendemain de l’audience, nous avons écrit au cabinet d’avocats représentant la WDR afin de lui permettre de donner elle aussi son point de vue sur les faits. Au moment de la mise sous presse (le 2 juin), nous n’avons toujours pas reçu de réponse.•

Source: https://snanews.de/20210602/rechtsstreit-nahost-korrespondentin-wdr-2338855.html?utm_source=push&utm_medium=browser_notification&utm_campaign=sputnik_sna du 02/06/21

(Traduction Horizons et débats)

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