Ces «démocraties libérales» qui défient les «régimes autoritaires» …

La phraséologie de propagande ne contribue pas à l’entente entre les peuples

par Karl-Jürgen Müller

Il y a plus de 100 ans, le 2 avril 1917, le président américain d’alors, Woodrow Wilson, s’est présenté devant le Congrès américain pour solliciter ses membres de donner leur aval pour l’intervention des troupes américaines dans la Grande guerre sur le champ de bataille européen. «La liberté doit être défendue et les démocraties doivent être protégées», c’est avec ces paroles que l’Agence fédérale allemande pour l’éducation civiquecite Wilson, en 2017, cent ans plus tard. Le Sénat et la Chambre des représentants l’approuvèrent, tous les deux, à majorité. Quatre jours plus tard, le 6 avril 1917, les Etats-Unis déclarèrent la guerre à l'Empire allemand. «Défendre la liberté et protéger la démocratie fait tout de même penser à une devise moderne. Aujourd’hui, il faudra légèrement la reformuler de cette manière: les «démocraties libérales» doivent constituer un front commun contre les «régimes autoritaires» du monde entier. Face à ce parallélisme historique, où en sommes-nous aujourd’hui? Comment se prononcer, cent ans plus tard? 
 

Déjà à l’époque, au moment où les Etats-Unis sont entrés dans la Première Guerre mondiale, la formule du Président américain avait peu à voir avec les réalités d’antan. 
    Dans la guerre contre les puissances centrales, la Russie tsariste était un allié clé des Etats-Unis. A ce moment-là, en Russie, bien qu’il y ait eu un soulèvement contre l’autocratie du Tsar en février 1917 (la «révolution de février») – le pays se trouvant encore en guerre – l’heure n’était pas à discuter sur la démocratie et la liberté. La Grande-Bretagne et la France, les principaux alliés des Etats-Unis, étaient les plus grandes puissances coloniales de leur temps. La liberté et la démocratie n’existaient dans aucune des colonies des deux pays. En 1898, les Etats-Unis eux-mêmes sont devenus une puissance coloniale. Les habitants des colonies américaines des Caraïbes et du Pacifique n’avaient aucun droit, ni à la liberté ni à la démocratie.
    Par contre, la justification de la guerre par le Président américain d’alors est un autre exemple de la longue tradition consistant à se définir soi-même comme «bon» et l’ennemi comme «mauvais». Ce qui conduit à nous demander pourquoi nous sommes apparemment si prêts à accepter des oppositions aussi plates. Elles ont peu à voir avec la réalité. Les raisons réelles de l’entrée en guerre des Etats-Unis, en 1917, relevaient de données toute autres.

Normes juridiques

Or, dans les relations des Etats entre eux, en réalité, ne serait-il pas plus judicieux de s’orienter vers les normes juridiques existantes, fondées sur le droit naturel et sur lesquelles les Etats se sont accordés, normes juridiques respectant le droit à l’autodétermination des peuples? Le droit n’est guère exempt des considérations d’éthique sociale, c’est là que se trouve sa base même, le droit naturel. Aussi de nombreux règlements du droit international sont-ils solidement ancrés dans les principes socio-éthiques.2 Pour s’en rendre compte, il suffit de penser à la Charte des Nations unies de 1945 ou à la Déclaration universelle des droits de l’hommede 1948. Dans le monde d’aujourd’hui, aucun Etat ne peut se dispenser d’une telle inspiration et de son approfondissement. L’idéal demeure inchangé: dans le cadre de bonnes relations internationales, les Etats se soutiennent, de manière constructive, à résoudre leurs conflits exclusivement à la table des négociations. 

Quelles sont les enfreintes au droit?

Cependant, au cours de ces dernières décennies, la force contraignante du droit international a beaucoup souffert dans le domaine des relations internationales. De plus, dans le processus de dégradation, parmi les Etats ayant commis des violations très importantes de ce droit, figurent notamment les Etats-Unis et certains pays membres de l’OTAN, des Etats qui (en première ligne l’Allemagne, ndt), aujourd’hui, se seraient prétendument alignées pour défendre la liberté et protéger la démocratie. En outre, le fait d’enfreindre la loi dans les relations internationales, par exemple en menant une guerre d’agression en violation du droit international, menace l’éclosion de la liberté et la démocratie au sein des Etats concernés eux-mêmes. Une politique de confrontation évince la liberté et la démocratie. Il n’est donc pas surprenant qu’en Allemagne, le parti Bündnis 90/Die Grünen, qui se bat actuellement pour la conquête du pouvoir, ait abandonné ses campagnes d'antan qui avaient préconisé une démocratie plus directe et de l’installation des droits aux référendums.3 Il est significatif que la notion de «référendum» ne figure plus dans le programme des Verts des prochaines élections au Bundestag.
    Le résultat intermédiaire en est donc évident, là aussi: la formule selon laquelle il s’agirait, à l’avenir, d’établir une «communauté de valeurs» (autre formule de propagande) composée de «démocraties libérales» ayant comme tâche de se défendre contre des «régimes autoritaires» de plus en plus effrontés ne se base guère sur la réalité des choses.
    Où en sommes-nous donc réellement?

Accusations et contenu

Un regard sur la façon dont certains Etats puissants de l’UE traitent la Hongrie, membre de l’UE, en donne une première indication. Le gouvernement hongrois est accusé de ne plus respecter les fondements de la «communauté de valeurs» de l’UE, de rompre avec l’Etat de droit, d’être anti libéral et de se laisser guider par son premier ministre corrompu. 
    Le 19 juin 2021, lors d’une conférence à Budapest, ce premier ministre a prononcé un discours («30 ans de liberté») qui n’a trouvé aucune mention mais par contre le mutisme total des médias de référence dans nos «démocraties libérales»,4 discours dont le contenu est remarquable et devrait en fait être largement discuté. Il a notamment formulé des thèses sur l’état actuel de l’UE (voir l’encadré), en déclarant:
    «Notre premier argument est le suivant: l’avancement à grande vitesse vers une Union européenne de type impérial: au lieu d’une Europe des nations, Bruxelles cherche à construire un super-Etat européen pour l’édification duquel aucun mandat ne lui a été conféré. […]. Notre deuxième argument: Bruxelles est aujourd’hui sous le contrôle de ceux pour qui l’intégration n’est pas un moyen, mais une fin en soi – raison pour laquelle ils souhaitent obérer tout intérêt national ainsi que toute valeur traditionnelle.[…] Notre troisième argument: Bruxelles a discrètement externalisé une part non-négligeable de son pouvoir vers des réseaux organisés et dirigés depuis l’extérieur de l’Europe – en premier lieu vers les réseaux de Soros et vers les intérêts américains les soutenant, proches du Parti Démocrate.»

Inutile de se boucher les oreilles …

Ce n’est pas le genre de propos appréciés par les dirigeants de l’UE. Tout comme les responsables des Etats-Unis et des autres Etats de l’OTAN n’ont pas aimé entendre le discours du Président russe sur la géopolitique des Etats-Unis et de l’OTAN lors de la conférence sur la sécurité à Munich en 2007. La liste pourrait s’allonger encore et encore. On pourrait également dire que, lorsqu’ils sont confrontés à des considérations qu’ils n’aiment pas entendre, de nombreux responsables ont tendance à se lancer dans la polémique au lieu de s’attaquer au contenu de ces argumentations. Pour les argumentations elles-mêmes on a recouru alors à la notion de «théories du complot». Ou bien elles sont considérées comme faisant partie d’une guerre hybride de désinformation étrangère (par exemple russe). Est-ce en effet libéral et démocratique?

… face à tout ce qui perturbe 
son propre agenda politique 

Ces réflexes défensifs s’accompagnent généralement d’objectifs politiques de pouvoir. Cela est particulièrement vrai par rapport aux relations actuelles entre les «démocraties libérales» des Etats de l’OTAN et les «régimes autoritaires» tels la Russie et la Chine. En fait, il n’a pas de sens de continuer à examiner et à corriger ou à relativiser les innombrables accusations portées contre ces deux Etats. De nouvelles accusations s’élèvent constamment jusqu’au moment où de meilleures relations seront à nouveau à l’ordre du jour. Pour le dire autrement et de manière plus précise: le malaise dans les relations des états se revendiquant de «démocraties libérales» envers la Russie et la Chine résulte moins de leurs accusations que l’inverse: tant que les responsables des «démocraties libérales» ne se lasseront pas à détériorer les relations avec la Russie et la Chine, il y aura toujours de nouvelles accusations.
    De telles manœuvres ne contribuent en rien à l’entente des états sur le plan international.  



https://www.bpb.de/politik/hintergrund-aktuell/245922/kriegseintritt-der-usa du 04/04/17. Littéralement Wilson a dit: «Le monde doit être rendu sûr pour la démocratie. Sa paix doit être ancrée sur les fondations éprouvées de la liberté politique.» (Original du discours sur https://www.ourdocuments.gov/print_friendly.php?flash=false&page=transcript&doc=61&title=Transcript+of+Joint+Address+to+Congress+Leading+to+a+Declaration+of+War+Against+Germany+%281917%29)
Voir, par exemple: Sutor, Bernhard. Politische Ethik. Gesamtdarstellung auf der Christlichen Gesellschaftslehre, Paderborn 1992, p. 266 ss.
cf. https://www.mehr-demokratie.de/presse/einzelansicht-pms/gruener-parteitag-streicht-direkte-demokratie-aus-programm/ du 22/11/20. Inversement, cela signifie que la promotion d’une culture politique démocratique, notamment de démocratie directe, est une contribution très essentielle à la garantie de la paix. Dans le livre d’Alfred Gasser, historien suisse, «Gemeindefreiheit als Rettung Europas» (La liberté communale comme salut de l’Europe), on lit par exemple: «Toutes les démocraties communales-fédérales actuelles, construites à partir du bas, sont caractérisées par un esprit populaire non-militariste.» 
https://berlin.mfa.gov.hu/assets/96/90/24/149dc45817f01882280dacd72bc2f2966bf1854d.pdf du 19/06/2021; en date du 5 juillet 2021, le gouvernement hongrois a publié, dans la «Bild-Zeitung»allemande, une annonce présentant la position hongroise envers l’UE destinée aux public non-hongrois. Le 2 juillet 2021, un groupe composé de 16 partis appartenant à 15 Etats-membres UE avait avalisé une «Déclaration pour l’avenir de l’Europe» se prononçant sur nombreux points figurant dans le discours de Viktor Orban qui avait provoqué la déclaration mentionnée (voir encadré p. 9).

(Traduction Horizons et débats)

«Nous avançons à grande vitesse vers une Union européenne de type impérial»

Extraits du discours de Viktor Orbán, premier-ministre hongrois, prononcé le 19 juin 2021 lors du congrès «Trente ans de liberté», à Budapest*

«Notre premier argument est le suivant: l’avancement à grande vitesse vers une Union européenne de type impérial: au lieu d’une Europe des nations, Bruxelles cherche à construire un super-Etat européen pour l’édification duquel aucun mandat ne lui a été conféré. Il n’y a pas de dèmos(le peuple en grec, ndt) européen, seulement des nations européennes, or sans dèmos,on ne peut pas construire de démocratie. Voilà pourquoi la construction de cet empire bruxellois mène inévitablement à un déficit démocratique. Ce que nous souhaiterions est très différent. Nous voulons une démocratie des démocraties, dont la base soit fournie par les nations européennes. N’ayons pas peur de le dire: nous autres, démocrates partant d’un principe national, sommes confrontés à des constructeurs d’empire – ces derniers étant, en réalité, les ennemis de la démocratie.
   Notre deuxième argument: Bruxelles est aujourd’hui sous le contrôle de ceux pour qui l’intégration n’est pas un moyen, mais une fin en soi – raison pour laquelle ils souhaitent obérer tout intérêt national ainsi que toute valeur traditionnelle. Or les systèmes juridiques et les institutions de l’UE, au lieu d’opposer un frein à cette tendance, la favorisent. C’est la raison pour laquelle nos adversaires politiques s’efforcent d’affaiblir les communautés naturelles qui constituent le support de la culture européenne. Dans leur ligne de mire se trouvent la nation, les régions, les églises chrétiennes et juives, les familles. Voilà pourquoi le gouvernement hongrois considère qu’il faudra, à la première occasion, biffer du traité de l’Union l’expression ‹ever closer union› (union sans cesse plus étroite, ndt.)
    Notre troisième argument: Bruxelles a discrètement externalisé une part non-négligeable de son pouvoir vers des réseaux organisés et dirigés depuis l’extérieur de l’Europe – en premier lieu vers les réseaux de Soroset vers les intérêts américains les soutenant, proches du Parti Démocrate.Cela se déroule de la façon suivante. La première phase de ce processus a consisté à faire sortir la Commission, gardienne des traités, de sa position de neutralité politique, pour la transformer en organe politique. Cette évolution ne s’est d’ailleurs pas faite en secret, mais a commencé par une déclaration publique du président Jean-Claude Juncker. (Ouvrons une parenthèse: c’est la raison pour laquelle les Britanniques et les Hongrois n’ont pas soutenu la candidature de Monsieur Juncker à la présidence, et c’est aussi, en fin de compte, ce qui a mené au Brexit – mais refermons cette parenthèse). La deuxième phase consiste, pour cette Commission transformée en organe politique, à émettre des rapports sur la situation de l’état de droit dans les divers Etats-membres. Or ces rapports ne sont pas rédigés à partir de l’opinion des Etats-membres, de leurs documents ou des faits qu’ils rapportent: c’est un travail sous-traité à des ONG opérant au sein des Etats-membres – des organismes censés être issus de la société civile – mais qui sont en réalité des organismes politiques qui font, presque sans exception et sur tout le continent, partie du réseau de George Soros,fait qu’ils ne cachent d’ailleurs même pas. Quant à la troisième phase, elle consiste à distribuer, en fonction des opinions des membres de la Commission et des renseignements dont elle dispose, des notes de bonne conduite aux gouvernements des Etats-membres, démocratiquement élus, et ils veulent également punir ceux qui ne leur plaisent pas. Ce faisant, la Commission abuse des pouvoirs dont les Etats-membres l’ont investie. […]
    Notre cinquième argument: la décennie débutante sera celle de tous les dangers: de grandes invasions, de l’immigration, des épidémies et des pandémies. Et c’est dans cette période dangereuse qu’il va falloir assurer la sécurité et réussir économiquement dans la compétition mondiale. Or la condition préalable de cette réussite, c’est le rétablissement de la démocratie européenne. Pour assurer la protection des identités nationales et constitutionnelles des Etats-membres, il convient donc de créer une nouvelle institution y intégrant les Tribunaux constitutionnels des Etats-membres.
    Notre sixième argument: la démocratie européenne, le Parlement européen s’est avéré être une impasse. Il ne défend que ses propres intérêts partisans, idéologiques et institutionnels. Il ne constitue pas un ajout aux forces de l’Union européenne, mais une soustraction – raison pour laquelle il convient d’accorder un rôle bien plus important aux parlements nationaux. Je propose que les chambres nationales envoient des députés au Parlement européen, sur le modèle de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Il faut, de plus, donner aux parlements nationaux le droit de bloquer les processus législatifs de l’Union, lorsqu’ils considèrent que ces derniers portent atteinte aux prérogatives nationales – en d’autres termes: il faut créer une procédure ‹de carton rouge›.»


*Le discours complet se trouve sur le site internet du quotidien hongrois «Magyar Nemzet» sous le titre «Discours de Viktor Orbán à la conférence intitulé ‹Trente ans de liberté›», www.magyarnemzet.hu,daté du 21 juillet 2021.

(Traduction Horizons et débats)

 

 

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