L’énergie humaine a besoin de liberté

par Carl Bossard

Les enseignants ont la tâche d’accompagner les jeunes sur leur chemin de vie et d’apprentissage, et pour cela ils ont besoin de liberté. Cet aspect est souvent oublié dans les réformes, y compris dans la dernière restructuration de la formation de l’Association commerciale suisse. Un plaidoyer pour la renaissance d’un concept quelque peu négligé de nos jours.
 

«Ceux qui craignent l’usage de la liberté sont ses adversaires secrets.» La formule est de Hans Saner, philosophe et assistant personnel de Karl Jaspers. Voilà donc une assertion qui impressionne. M. Saner ajoute: «Ils sont nombreux ceux prêts à accorder de la liberté si seulement ils pouvaient s’assurer que personne n’en fasse usage.»

Passage au «contrôle des sorties»

Si l’on observe le paysage scolaire et que l’on tient compte des nombreuses réformes intervenues pendant ces dernières années, on peut rapidement voir ce qui a radicalement changé: On ne dicte plus aux écoles ce qu’elles doivent enseigner en matière de contenu. Par contre aujourd’hui, il existe des décrets détaillés et des règlements précis sur ce que les élèves doivent être capables de faire à la fin de leur scolarité – ainsi que, dans certains cas, sur la manière d’y parvenir. Ces prestations nommées aujourd’hui «compétences» (individuelles) sont méticuleusement définies, souvent jusqu’aux dernières ramifications. Dans le domaine de la musique par exemple, on exige des enfants de cinq ans fréquentant les classes d’école maternelle «d’être capables de percevoir leurs corps de manière sensorimotrice et de réagir de manière adaptée à la musique.»
    Du côté de la science, on nous dit qu’avec cela on assiste à un changement de paradigme: la stratégie des autorités étatiques de la scolarité passe du contrôle des «entrées» à celui des «sorties». C’est ainsi que, selon eux, l’efficacité du travail éducatif dans nos écoles évoluera avec les méthodes de mesurer le succès de l’enseignement, son rendement (output), par des critères opérationnalisés. Aujourd’hui, en maternelle déjà, les enfants sont testés sur les lettres et chiffres qu’ils connaissent.

La vie pédagogique quotidienne 
est obsédée par la réglementation

Les enseignants constatent donc la perte de la liberté professionnelle et l’avancée d’une administration règlementaire: celle-ci recherche la certitude, misant sur une multitude de règles et de règlements pour atteindre les objectifs de qualification. Cela n’est possible qu’avec l’élargissement de ce qui est réglé. Rappelons le volumineux «Plan d’études 21» (curriculum officiel pour les écoles de la quasi-totalité des cantons suisses de langue allemande, ndt), qui compte 470 pages détaillant 363 compétences, réparties en plus de 2 300 niveaux de compétences. Mais trop de directives paralysent l’esprit et inhibent la spontanéité et la créativité. La règle de base: plus le classeur du réglementaire est volumineux et détaillé, plus la liberté est évincée dans nos classes.

Dans les tentacules 
des entraves administratives

Les nombreuses exigences demandent continuellement des accords et de la coordination au sein de l’équipe; elles conduisent structurellement à des heures supplémentaires – ceci face à des classes d’élèves de plus en plus hétérogènes et exigeantes. Il n’est donc pas étonnant que «de nombreux enseignants réduisent leur charges de travail afin de se protéger d’une surcharge», comme le constate sobrement Christian Hugi, président de l’Association des enseignants zurichois («Zürcher Lehrerinnen- und Lehrerverband»). Dans le canton de Zurich, par exemple, cela conduit au fait qu’à l’heure actuelle environ 550 postes ne sont pas encore pourvus pour la nouvelle année scolaire.
    Beaucoup se sentent piégés par les tentacules des entraves administratives qui ont un effet paralysant. Ils déplorent le corset de complexité artificiellement construit des secteurs scolaires d’aujourd’hui. «Tout est si étroitement structuré», explique une institutrice de 31 ans qui a abandonné. Et un enseignant expérimenté résume ses années d’enseignement par «l’école à la chaîne» en disant qu’elle devient de plus en plus strictement standardisée. Il n’est donc pas surprenant qu’un enseignant sur six démissionne dès la première année et que la moitié des nouveaux instituteurs quittent le service scolaire après cinq ans, comme l’a montré une étude. La pénurie d’instituteurs est en train de culminer.

Pas de liberté sans responsabilité

La liberté est «la condition première et indispensable» de l’éducation, a écrit Wilhelm von Humboldt, réformateur du système éducatif prussien et philosophe de la liberté.
    Le grand réformateur de l’éducation savait probablement que toute personne travaillant avec des élèves nécessite de la liberté. On a besoin d’elle pour enseigner comme on a besoin de son café du matin pour se réveiller. La liberté est un élixir! Il ne s’agit pourtant pas de la liberté totalement indépendante et sans contrôle, mais de la liberté qui vous ménage de règlements pro forma et de prescriptions formelles inutiles, de normes et d’entraves. Ce n’est pas la liberté du «dolcefarniente» pédagogique, voire du laisser-aller ou du minimalisme, non, c’est la liberté de choisir le «méthodos», la voie vers le but.
    Il s’agit de la liberté de façonner la mission de l’école et son impact pédagogique sur les enfants et les adolescents, au profit de la classe dont l’enseignant est responsable. C’est ce dernier point qui comprend le corrélat décisif de la liberté: la responsabilité. La liberté et la responsabilité forment une unité – elles sont en quelque sorte les deux piliers importants d’un bon enseignement et d’une bonne école. Elles ne doivent pas se dissocier, car sans responsabilité personnelle, la liberté dégénère en arbitraire.

Dans nos écoles, ce qui est humain ne s’impose pas par des règlements 

Prendre des responsabilités nécessite de la liberté. C’est pourquoi dans les écoles la liberté ne doit pas être étouffée. Il faut continuellement la dégager du sable, sans quoi elle ne restera qu’une réalité ratée. Pour la plupart des enseignants, la liberté est une condition de base. C’est dans la liberté que réside le cœur de toute activité pédagogique.
    Face à la diversité des situations qui se posent ent, c’est le seul moyen que les enseignants ont pour réagir avec compétence, donner spontanément écho aux enfants et permettre à la créativité du moment d’émerger. L’humour et l’esprit ainsi que l’imagination et la fantaisie ne s’épanouissent pas dans l’habit étroit des règlements; ils ont besoin de l’humus de la liberté. L’humain ne s’impose pas, et certainement pas par des règles. Ce qui nous touche en tant qu’êtres humains ne peut être externalisé par le numérique ou contrôlé par des entraves bureaucratiques.

L’énergie humaine naît de la liberté

Une politique d’éducation efficace doit se fier plus aux humains et moins aux systèmes et aux structures. L’alpha et l’oméga des écoles sont leurs bons enseignants, qui font preuve d’empathie et de passion professionnelle. Ils ont besoin de liberté – et non de réglementations. Ils ont besoin de confiance, et non de pression par le biais de décrets. L’énergie humaine provient de la liberté, et non de directives méthodologiques d’enseignement et de buts étroits à accomplir selon des plans opérationnels, tels ceux imposés par la politique éducative actuelle.
     Les politiciens et les administrateurs devraient donc redonner davantage de liberté aux enseignants, tout en les encourageant à en faire usage. Cela demande du courage, car la liberté peut toujours être malmenée. C’est dans ce genre de cas que les administrateurs de l’école devront intervenir, prompts et décidés. Il vaut mieux venir à bout d’un conflit de liberté que de laisser les enseignants dépérir paisiblement dans la conformité, selon une formule du philosophe Hans Saner.

Source: Journal 21 du 12/06/21

 

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