Quand l’Allemagne marche sur la tête

Conséquences de la décrédibilisation de la classe politique allemande

par Karl-Jürgen Müller

L’Allemagne a bien changé. A Berlin, deux événements et les réactions qu’ils ont provoquées dans l’opinion publique le reflètent parfaitement: la manifestation LGBT (autorisée) du 24 juillet, à l’occasion du Christopher Street Day, et celle (interdite) du «Querdenker», le 1er août 2021. 
    C’est ce qui ressort bien clairement de quelques extraits de presse. 

La «capitale européenne du mouvement arc-en-ciel» fête la manifestation LBGT … 

D’abord, la manifestation du 24 juillet: «Parmi les participants [à la manifestation du Christopher Street Day] figurait également Klaus Lederer, le sénateur de la culture (Die Linke). Le maire de Berlin, Michael Müller (SPD), avait auparavant appelé à la solidarité avec les gays, les lesbiennes et les transgenres persécutés. Bien que le Berlin d’aujourd’hui soit cosmopolite et libéral, «les attitudes et les actes homophobes constituent pourtant un problème dans la capitale arc-en-ciel* de l’Europe», a expliqué M. Müller «Ensemble, nous devons faire face à cette situation.» (Deutsche Welle,24 juillet 2021). Autre extrait: «65 000 personnes au défilé – la plus grande manifestation en temps de crise de la Covid-19. La parade du Christopher Street Day a été plus imposante que prévue. C’était aussi un geste politique: le sénateur Lederer veut faire de Berlin une ‹zone de liberté pour les homosexuels›.» («Der Tagesspiegel» du 25 juillet 2021)

… et défend celle de Querdenken 
et leur «comportement sectaire»

La manifestation du 1er août, en revanche, avait été initialement interdite par la police au motif du non-respect prévisible des règles d’hygiène liées à la crise sanitaire. L’interdiction avait été confirmée par deux tribunaux administratifs de Berlin. Les organisateurs, «Querdenken 711» Stuttgart, se sont alors officiellement retirés de l’organisation, tout en appelant les participants à ne pas renoncer à leur «liberté». Quelques milliers de personnes ont donc tenté une marche non organisée à travers Berlin. Lorsque la police est intervenue pour les empêcher, de violents affrontements ont éclaté, faisant des blessés des deux côtés et aboutissant à plus de 500 arrestations. Toujours selon les médias: 
    «Le gouvernement fédéral a réagi avec inquiétude aux manifestations, parfois violentes, qui se sont déroulées dimanche à Berlin à l’appel de Querdenken. Des gens, présents sur les lieux de la manifestation, ont également été agressés, a déclaré la vice-porte-parole du gouvernement, Ulrike Demmer, ajoutant: ‹Le gouvernement fédéral est très préoccupé par cette situation.›» La violence et la provocation n’y ont pas plus de raison d’être que «les idées d’extrême droite ni les théories conspirationnistes, quel que soit le camp d’où elles proviennent.» (Die Zeit, édition en ligne du 2 août 2021). Et un autre grand quotidien berlinois de citer un membre du parlement en ces termes: «‹Il ne saurait être question que ces personnes, au comportement proche de celui d’une secte, se servent de Berlin comme d’un tremplin pour colporter leurs ignobles clichés auprès du grand public›, a déclaré Tom Schreiber, porte-parole de la politique constitutionnelle du groupe parlementaire SPD à la Chambre des représentants de Berlin.» («Berliner Morgenpost» du 3 août 2021)

Interrogations

Naturellement, on pourrait faire siens les avis de ceux pour qui tout est clair: bien sûr, les pacifiques manifestants LGBT doivent pouvoir exercer leur droit constitutionnel à la liberté de manifester. Par contre, quand il s’agit d’une manifestation interdite, la police doit faire respecter cette interdiction avec les moyens à sa disposition. 
    Mais les choses sont-elles vraiment si claires? Deux autres exemples tirés de la couverture médiatique de l’événement laissent planer un doute sur la réponse:
    «La Leipziger Strasse est totalement encombrée. Impossible de garder une distance de 1,5 mètre. Là, je me sens assez mal à l’aise, d’autant plus que les gens ne portent pas tous des masques. Lorsque je demande à un groupe de jeunes de justifier leur refus du masque, ils répondent avec un grand sourire: ‹Parce que nous ch… sur la police›. Sur la santé de tous aussi, à l’évidence.» (Message Twitter du 24/07/21 de Nadine Lange,rédactrice du «Tagesspiegel», autre quotidien berlinois). Ou, plus explicite encore: «Lorsque […] les détracteurs des mesures sanitaires anti-Covid ne portaient pas de masques lors des manifs, il y avait un tollé général: comme ces gens étaient dépourvus de solidarité, comme ils étaient égoïstes! Or, lorsque plusieurs dizaines de milliers de personnes présentes au Christopher Street Day (CSD) de Berlin […] ont bafoué l’obligation de porter des masques, les mêmes pleureuses professionnelles ont soudainement observé le silence.» (Die Welt du 26/07/21)

Minorité influente d’un côté 
et forte méfiance de l’autre

Qui étaient donc les participants à la manif LGBT? Une toute petite minorité, mais devenue entre-temps très influente en Allemagne, et dont les revendications sont largement satisfaites par le monde politique. Et ceux de «Querdenken»? Plus difficile d’y répondre, probablement une minorité aussi. Les photos disponibles ne montrent pourtant pas des individus manifestement capables de se livrer à la violence. Ces gens pourraient presque être nos voisins, des femmes et des hommes de tous âges, souvent des parents avec leurs enfants, pas du tout des marginaux, pas non plus des extrémistes comme on les imagine, enfin, des gens «normaux»... et lorsqu’ils ont réussi à s’exprimer dans les médias, ils semblaient plutôt préoccupés et contrariés, pas comme les habituels casseurs ou les extrémistes violents.
    Le point commun à tous ces manifestants est leur rejet des restrictions imposées aux droits fondamentaux par l’Etat en raison de la pandémie de la Covid-19. Ils ne veulent pas se faire vacciner. Ils contestent le fait qu’ils mettent en danger non seulement eux-mêmes mais aussi autrui. Ils ont la ferme conviction que les mesures prises par l’Etat ne sont pas objectivement justifiées, mais qu’elles ne sont qu’un pas – supplémentaire – vers la privation du droit de vote des citoyens en Allemagne. On peut supposer qu’ils se méfieront désormais de tout ce que fera l’Etat allemand. Comment expliquer que des citoyens tout à fait «normaux» de ce pays raisonnent – et agissent – ainsi?

Une simple théorie du complot?

Réponse schématique: gavés de théories du complot – d’extrême droite – ces gens se sont radicalisés et sont de plus en plus sur la voie de l’extrémisme. Dans cette optique il est logique que l’Office allemand pour la protection de la constitution ait placé le mouvement «Querdenker» sous observation. Mais est-ce réellement aussi simple? 
    Quelle expérience les Allemands ont-ils retirée de la politique allemande des dernières décennies? Un proverbe allemand dit: «Celui qui a menti, même une seule fois, on ne le croit plus même quand il dit la vérité.» En consultant le Wiktionnaire, le dictionnaire de Wikipédia, on trouve à propos de la signification de ce dicton qu’un mensonge peut détruire définitivement la crédibilité. Et comme exemple, il ajoute que «cela vaut notamment pour les hommes politiques».
    Faut-il voir dans la politique allemande le prix fort que l’on doit payer pour la quête machiavélique du pouvoir? Impossible de dissimuler plus longtemps le détournement délibéré de l’orientation en faveur d’une éthique politique conçue en termes de bien commun et son dévoiement vers le principe selon lequel la fin justifie les moyens. 
    On a bien souvent constaté entretemps que de nombreux politiciens, même en Allemagne, n’accordent pas une grande importance à la vérité. Qu’ils prêchent de grands idéaux comme la liberté, la justice et la démocratie, mais qu’ils essaient en fait de faire passer en force les objectifs de – très influentes – minorités.

Un livre à lire en priorité

Lorsque cette situation devient connue de tous et continue de l’être, les responsables politiques réagissent presque toujours par la défensive. La plus connue de ces réactions est de contre-attaquer en invoquant la théorie du complot. La preuve qu’on en était loin a été fournie par des individus courageux qui ont ainsi contribué de façon remarquable à préserver la vérité. En voici un simple exemple, étant donné qu’actuellement je suis en train de lire un livre écrit par Hubert Seipel. D’abord rédacteur et correspondant étranger pour Stern et Der Spiegel, M. Seipel est entré à la télévision publique dans les années 90. Il a reçu deux fois le prix de la télévision allemande pour ses plus de 40 films, ainsi que le prix Helmut Schmidt du journalisme et le prix Adolf Grimme. Son livre, qui a été publié au printemps 2021, s’intitule «Putins Macht. Warum Europa Russland braucht» (Le pouvoir de Poutine. Pourquoi l’Europe a besoin de la Russie). Le titre est trompeur, car le livre traite principalement de la campagne – qui dure depuis 20 ans – dirigée contre la politique du président russe, entretemps passé par la case premier ministre. Une campagne qui, comme l’explique M. Seipel avec force exemples et preuves, a peu à voir avec la vérité, mais bien plus avec les intérêts de puissance géopolitique des Etats-Unis et de leurs alliés.
    Il n’en reste pas moins que les communiqués de presse des gouvernements sont disponibles, mais ce genre de livres aussi – et lus, également.
    «On ne croît plus celui qui a menti, ne serait-ce qu’une fois, quand bien même il dirait la vérité. C’est aussi et surtout valable pour les hommes politiques.» Rien d’étonnant donc à ce que les gens se méfient lorsque les politiciens allemands font de la promotion pour quoi que ce soit. Et à priori, on aurait presque envie de dire: lorsqu’il s’agit de choses vraiment importantes, les hommes politiques feraient peut-être mieux de se taire – les discours leur étant contre-indiqués. 

Ce qu’il faudrait pour le bien commun …

Mais la solution n’est pas là. En démocratie, on ne peut atteindre le bien commun sans l’Etat, ou même contre lui. Il n’est pas non plus possible de réaliser une politique orientée vers le bien commun si les citoyens misent uniquement sur un contrôle global de l’action de l’Etat. En effet, la démocratie ne peut fonctionner sans une base minimum de confiance des citoyens dans les institutions étatiques et leurs représentants. Le principe de la «bonne foi» est incontournable. Si la garantie des fondements de la confiance vacille et qu’on assiste à une montée de la méfiance, le pays devient progressivement ingouvernable et les conséquences extrêmes peuvent en être l’anarchie et/ou la dictature. En d’autres termes: C’est le bien commun qui en pâtit.
    Les proverbes, comme nous le savons, n’ont qu’une valeur limitée. On oublie les mensonges quand la lucidité et le changement se manifestent ouvertement. La majorité des gens ne sont pas si rancuniers, surtout lorsqu’ils réalisent que la ligne politique évolue réellement pour le mieux. Mais les politiciens allemands sont-ils prêts à relever le défi? Un nouveau Bundestag avec de nouveaux députés ainsi qu’un nouveau gouvernement pourraient aider à franchir le pas. A condition que la prise de conscience et la détermination soient au rendez-vous.

… et ce qu’il en est de la politique 
allemande en réalité 

En Allemagne malheureusement, les responsables sont encore loin du compte. En matière de politique étrangère et de défense, notamment, cela fait plusieurs années que l’Allemagne marche sur la tête. Pendant que les Allemands se penchent sur les «Querdenker», les LGBT, etc., se perpétue la ligne d’une politique étrangère agressive (sans respecter l’avis des citoyens). Le 2 août 2021, Annegret Kramp-Karrenbauer a envoyé la frégate Bayern de la marine allemande dans la région indopacifique. La ministre a déclaré: «Le message est clair: nous brandissons le drapeau de nos valeurs et de nos intérêts, de concert avec nos partenaires et alliés!»
    Le navire de guerre allemand doit préserver la «liberté des mers» au large de la Chine méridionale. Tout comme il fallait autrefois «défendre la liberté dans l’Hindou Kusch»? Mais le nouveau déploiement n’est plus dirigé contre un gouvernement taliban à Kaboul, mais bien évidemment contre le gouvernement d’une grande puissance dont la capitale est Pékin. Reprenant presque mot pour mot les propos du président américain, la ministre a déclaré: «C’est ainsi que je vois les choses: nous coopérons avec la Chine là où nous le pouvons, et nous nous y opposons là où nous le devons.» Donc pas encore de happy end pour l’instant.



* Les drapeaux arc-en-ciel sont devenus les symboles du mouvement LBGT

 

Assistons-nous également à «House of Cards» en Allemagne?

km. Un article de la «Neue Zürcher Zeitung» du 5 août 2021 intitulé «Die nötige Zähmung der Politiker» (La nécessité d’apprivoiser les politiciens) commence par un regard sur la série Netflix américaine «House of Cards». Elle raconte l’histoire du politicien américain Frank Underwood.Selon le journal, il «n’a aucun scrupule. Pour accéder au poste de Président américain, il ne recule devant ni l’hypocrisie ni l’intrigue ni le mensonge et ni même le crime. Dans la série, ce que M. Underwood représente politiquement n’est jamais très clair. En fait, ça n’a pas vraiment d’importance. L’objectif du politicien ambitieux est le pouvoir lui-même.» Le journal écrit plus loin: «Les intrigues politiques à Washington et dans les autres capitales occidentales sont exagérées dans la série, mais les mécanismes enregistrés sont bien réels.» Enfin, il y a cette phrase: «Cette série en plusieurs parties peut donc faire ouvrir les yeux de tous ceux qui croient encore que la politique est une affaire de bien commun.»

 

 

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